ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ--FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE

1726-1727

Le clergé avait reconquis au XVIIIe siècle ce qu'il eut par deux fois au

XVIIe, _la royauté du prêtre_.

Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou Mazarin.

Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un peuple las,

courbé, aspirant au repos.

Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir,

mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la grande

masse cléricale en France et en Europe, un grand monde imbécile, en se

voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux étouffements, voulait

le fer, le feu, contre leurs ennemis.

Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils avaient

des idées fort sérieuses qui les travaillaient: 1º ils avaient vu par

Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt (n'importe comment),

on en viendrait aux biens d'Église; 2º ils voyaient le respect perdu, la

société attentive aux scandales ecclésiastiques. En Italie, où l'on en

rit, la facilité générale permet et couvre tout. En Espagne, respect

profond. L'Espagne restait l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans

ses villes isolées (chacune entourée d'un désert), on pouvait fort

commodément imposer, contenir les langues et les esprits, brûler ici

trois juifs, quatre maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces

lugubres scènes, gardait la crainte du Seigneur.

Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les

ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient

aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, avait

écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des deux cents

ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le Duc subit ce

Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux terribles articles

qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, Malesherbes).

Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré _relaps_; _donc

il peut être mis à mort_, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui peut

dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur craintive

dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. Mais la suite

est immonde. _Le curé entre seul_ dans les maisons (non plus accompagné,

comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans témoins, et prend les

personnes une à une, négociant en maître, et faisant son marché avec une

femme tremblante qui croit voir son mari perdu!

Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit d'y

avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre de

familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs,

parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus

qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en Pologne

contre le clergé.

La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de

conséquence infinie.

Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du

duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un

fait terrible et inouï eut lieu. Ces dix têtes jamais ne purent être

enterrées. Elles restèrent cent ans sur la terre, et elles ont changé le

monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et (malheur

exécrable) exhaussa la Russie[8]!

[Note 8: Jamais erreur ou crime judiciaire n'a eu une telle

punition. La France, hélas! roua Calas et le chevalier de la

Barre, en plein XVIIIe siècle. Qui n'a péché? Quelle nation

n'a eu à déplorer quelque odieux arrêt de ses juges? Par un

sort singulier, seule la Pologne fut punie.--L'excellente

_Histoire de Pologne_, par Ladislas Mickiewicz (1865), expose

très-bien cette affaire. J'avais de plus sous les yeux une

relation polonaise que M. Jean Mickiewicz a bien voulu me

traduire (_Récits historiques_, Posen, 1843; Sprawa

Torunska). Enfin la relation prussienne, très-claire et

très-impartiale de Jablonski, _Thorn affligée_, 1726. Ces

documents catholiques et protestants concordent pour tout

l'essentiel. Le précieux petit livre, _Thorn affligée_,

existe ici dans la Bibliothèque polonaise de Paris (Île

Saint-Louis). Vénérable bibliothèque, où tant de choses

perdues en Pologne se retrouvent encore.]

Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle de

Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux traité

qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les gens de

Thorn, quand ils s'affranchirent des moines militaires, et se

réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent du noble peuple un

privilège très-grand: de vendre sans payer de droit dans toute l'étendue

du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable hospitalité, recevant tous

les exilés, était le seul qui eût écrit la tolérance dans ses lois

(_Pacta conventa_). Tout son Sénat alors (moins un membre) était

protestant. Les choses terriblement changèrent, lorsqu'au XVIIe siècle

les Suédois protestants envahirent trois fois la Pologne. Blessée en son

orgueil, elle fut presque entière catholique. Très-difficilement les

Jésuites s'y étaient introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent

les familles par les humanités, l'éducation française, et peu à peu ils

eurent les enfants des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort

au roman dévot. Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont,

elles emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau.

La Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les

villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent

rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes

d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une oeuvre

polonaise en s'y introduisant,--rien d'abord qu'un petit Jésuite pour

aider tel curé, puis deux, puis une école, un collège, pour élever de

jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, escrimeurs, querelleurs, se

moquant des marchands de Thorn, paradaient l'épée au côté. Minorité

minime, ils trouvaient beau de faire procession avec leur Vierge, contre

un grand peuple luthérien. Tout ce que firent les jeunes protestants, ce

fut d'enfoncer leur chapeau. On les leur jette à terre (juillet 1724).

Les Jésuites ont ce qu'ils voulaient. Le magistrat ayant arrêté un

provocateur, ils osent en faire autant, comme s'ils eussent été

magistrats. Plus, la bande guerrière des écoliers armés tombe sur les

gens qui regardaient. Des hommes forts se trouvaient dans le peuple, un

charpentier, un maçon, un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et

cassent tout, tables et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a

fait la bataille, est traînée, punie, mise au feu.

Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... Les

Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a

bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus

forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige

la mort des coupables, des magistrats même.

Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort,

c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à

craindre, qu'on ne pouvait faire la chose _qu'autant que les Jésuites

jureraient_, ce que des religieux ne peuvent faire en matière

criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur s'excusa, par ce mot du

droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit signe à un

frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se mettre à genoux

et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six coquins, _non

bourgeois de la ville_, qui jurèrent tout ce qu'on voulut.

Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste

l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite

au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc

les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils

tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque sur

l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir catholiques

(décembre 1724).

Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait

approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette

petite Prusse, de son roi, _le grand grenadier_. On rit de cette petite

Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre prit

aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, et la

France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais lent,

sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et de

toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel n'arriva, et

la chose resta tout entière. Pour le malheur de la Pologne, les Jésuites

eurent le dernier mot.

La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les

aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque

l'Angleterre et la France, renouvelle à Madrid le plan d'Alberoni,--mais

plus fou, croyant cette fois se servir de son ennemi, s'armer de l'épée

de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida l'union de tout le monde

protestant (_alliance de Hanovre_, septembre).

J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un demi-fou,

et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. C'est à la

médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de l'expliquer.

Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était sous la main de

deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme les basses classes

d'Italie), l'_assafeta_ (femme de chambre) qui régnait, menait tout,--et

la reine, non moins ignorante, violente, emportée, sans scrupules. Pour

aller à leurs fins, faire obéir le Roi, elles tendaient horriblement la

corde par les excès de vin, les épices et le reste. Elles usèrent sans

mesure de cela. Et la reine eut trois règnes. Après celui de femme, de

grossesses, de fécondité, elle le tint par les hontes secrètes (dont

plaisantait Alberoni); et, en dernier lieu, quand il fut tombé à l'état

animal, ne changeant plus de linge, velu, avec des griffes, d'autant

plus aisément elle eut un règne de geôlier.

Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait

ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres.

V. _Montgon_), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un

portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et

profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des

jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. Autant la reine poussait

vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, désirait la France,

pour la France elle-même, non pour la royauté.

Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des

songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les

confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets dans

les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et renouvelaient

l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu admirable aux

intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, Riperda,

Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé Alberoni, vient un

matin, est touché de la Grâce et se fait catholique. Même farce de

l'abbé Montgon qui vient exprès de France pour admirer de près la

sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire moine avec lui.

On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724).

Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses paquets.

La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire au Roi une

chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en avoir un autre.

Il croyait rassurer l'Europe par un semblant d'abdication, gouverner par

son fils. Il avait ramassé une bonne somme pour le voyage et se tenait

le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le jeune roi d'Espagne mourut. Son

père fut condamné à reprendre le trône.

Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le

hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme

l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du

Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman jésuite,

ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le reste du

monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, dans

l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). Se

venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de l'Europe!

tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait l'Empereur,

vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France son invincible

prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux

russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, effrayé, ne

pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse impopulaire, qui

irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le Prétendant rentrait

sans coup férir[9].

[Note 9: Comme pour augmenter à plaisir les difficultés, ils

arborent le drapeau jésuite. Le Prétendant avait eu le bon

sens, pour tranquilliser les Anglais, d'avoir un conseil

protestant. De Madrid et de Vienne, on le gronda. Sa femme,

ardente Polonaise, que dirigeait Alberoni, fit comme la

Farnèse; elle le prit par l'alcôve et le lit, se mit dans un

couvent, jusqu'à ce qu'il quittât ses protestants, montrant

bien que l'affaire serait toute religieuse, la conversion

forcée de l'Angleterre. Par là il se brisait lui-même. Il

blessait sans retour tous les protestants jacobites (_lord

Mahon_).]

«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques,

l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour héritière,

il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et même (on

peut gager) l'_Empire_.»

L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda

arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne

contenance. On lui donna espoir. Caché trois mois dans Vienne, il

achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi recevait. Seulement

il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour l'Espagne.» Riperda

insistait en faisant espérer qu'on suivait le grand plan d'Eugène: le

démembrement de la France (Coxe, ch. XXXVII), qui donnait à l'Autriche

la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu Charles le Téméraire.

À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur Charles

VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de l'Espagne, et

encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de Lorraine. Il venait de

faire celle-ci son héritière par un acte fort irrégulier (Pragmatique)

pour lequel il mendiait l'appui de chaque puissance. Il avait besoin de

l'Europe pour cette succession illégale, donc était fort loin de la

guerre (Villars, 329), et n'écoutait l'Espagne que pour lui tirer ses

ducats.

Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il tombe

honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle

extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre l'Europe.

Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» Heureusement M.

le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on envoie l'équivoque

abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du Roi) veut qu'à tout

prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui livre tout, s'il

faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le temps d'emporter

Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le Stuart succède (dans

sa folle imagination!)

Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté à un homme

aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté[10]. Il n'eût osé.

Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop fortement à la

chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la reine. Le ministre

eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en doutant que l'affaire fût

aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit à Montgon: «Seulement, je

vous prie, dites au confesseur de la reine l'embarras où je suis. Nos

préparatifs peuvent bien sauver un peu les apparences. Mais tout ce jeu

ne peut durer longtemps.»

[Note 10: Personne n'a eu la patience de lire les cinq

volumes de Montgon. Il est très-instructif pour qui sait le

comprendre. Il montre: 1º l'opposition du roi et de la reine.

Le roi l'envoie pour qu'il réveille ses partisans, rallie M.

le Duc, etc. La reine l'envoie pour obtenir à tout prix de

Fleury le temps de prendre Gibraltar; pour cela il faut que

l'abbé achète la confiance de Fleury, même en lui rapportant

tout ce que dit M. le Duc. Le pauvre Montgon n'eût jamais osé

une telle trahison qui ne lui profitait en rien sans l'ordre

de la reine d'Espagne à qui elle profitait visiblement.--2º

Montgon révèle ce fait curieux que Fleury n'osait refuser à

la reine d'Espagne, au grand parti jésuite, le temps de

prendre Gibraltar, et même de soulever l'Écosse, de lancer le

Prétendant. Il louvoyait, trompait alors Walpole. Il était

_prêtre_, et pas encore _Anglais_.]

Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on

n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes.

L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait

contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en

Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence

était telle que le pauvre roi même demandait à la reine pourquoi elle

exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait horreur, horreur des

intrigants qui, pour remplacer Riperda, la servaient dans sa furie

folle. Il refusait tout travail avec eux. Alors elle le persécuta. Elle

lui supprima la consolation religieuse, en lui chassant son confesseur.

Elle lui supprima ce qui était sa vie, le rapport conjugal. Torture

bizarre. Par les poisons d'amour, elle le mettait hors de lui, refusait.

L'effet en fut terrible et imprévu. Il devint très-lucide, accablant de

raison. Il dit ce que dira l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi,

du peuple. Et il la châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens

revenu, elle pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent

l'ascendant. Mais il la connaissait et il la méprisait. Lorsque

très-lâchement elle faisait semblant d'aimer le fils du premier lit:

«Oh! la fausse, la fausse Italienne!» dit-il avec un rire amer.

L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la

corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que

tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne

jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce qui

eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux Espagnols.

Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea les clefs et

les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état réel était-il?

qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait pourtant de la seule

façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, n'entendant plus la

messe. La reine en était inquiète. Elle fit la dévote et la bonne

Espagnole, jusqu'à prendre la robe franciscaine, la robe des Mendiants.

Cela dura huit mois au moins, en 1728.

Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre

reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France était

en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se leva,

se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait ardemment

qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire libre. Elle y

réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme elle avait fait

un voeu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma sa progéniture

Antoinette.

Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient

les rois.

L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses plans

de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait pour sa

fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des droits

électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai 1727).

Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, fine,

patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George.

Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le

ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui fait

voter le Parlement (juin 1727).

Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille.

Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne pouvant

conquérir, convertir l'Angleterre, elle subit l'amitié hérétique qui la

conduit à ce but désiré (9 novembre 1729).

Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de

nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, fort

claire, nécessaire et fatale. OEuvre de pure nature, non de diplomatie.

Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif de tous,

Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et l'auteur de

la paix.

Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. Son

frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, va le

voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de Fleury, le

font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury nous tenons la

France.»

L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre à

Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et de

Fleury.

Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au

moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il donna

le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui hasardait la

paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette paix. Fleury en eut

la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient voulue et qui

s'arrangeait d'elle-même.

L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt

son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable aux

affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il les

ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant avec soin tous

ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles lui auraient dit

les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des deux Visa, Fagon,

Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de finance auquel il se

fia si sottement. Du personnel diplomatique il écarta les gens habiles

et fins de la Régence, mit des sots à la place, des prélats imbéciles

qui ne savaient rien que la Bulle. Villars dit et répète qu'on se

moquait de nous.

«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus d'hommes

en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le désert.

Histoire de France 1724-1759 (Volume 18/19) · 第 18 / 86 题