1725-1726
La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est
nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le Régent
qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère qu'elle eut aux
utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, la terreur des
innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît si malade
qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se défie des
idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme personnel, plus elle
semble devenir (en plein XVIIIe siècle) idolâtrique et grossièrement
messianique. Elle espère au miracle, n'espérant plus dans la raison. Le
mal épidémique des convulsionnaires qu'on verra tout à l'heure demandant
guérison à leur diacre Pâris, c'est un cas spécial du mal universel. Le
Sauveur, Guérisseur, le miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant
royal, l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous
les coeurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre,
lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible
encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La
France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice.
Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,--l'enfant
aux cheveux d'or, le Roi.
Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les
églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. Les
plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne intérieur (de
rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la femme si sobre qui
nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le rayon... Pas un de
ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le soir: «Prie pour que
le Roi vive!»
En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, en
1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la
couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. Exalté
au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé
des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il fit son
miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant dans la
longue file agenouillée.
Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au même
âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût amoureuse, et
ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux enfants, cela fut
senti comme en France. Son portrait envoyé troubla fort les tendres
Anglaises.
On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel
l'Europe participait elle-même,--et d'autre part le terrible abandon où
restait cet enfant, objet d'un espoir infini.
Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de l'autre
Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On comprit
qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens naturels
s'annulèrent,--le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien (homme d'esprit
et ami des Jésuites),--le discret Saumery, sous-gouverneur,--Mortemart,
premier gentilhomme, un brave homme, mais très-obéré, qui attendait tout
de Fleury.
Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans
son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait se
tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres
(_Villars_), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla _aux
valets intérieurs_ (_Rich._, IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils
du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans
devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et restant
toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme fin,
discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes choses.
Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale qu'il était
obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute apparence, ce fut
lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il vécût, cet enfant, sur
la tête duquel il avait fondé sa fortune; mais, de plus, il l'avait vu
naître, l'aimait d'instinct et d'habitude, s'inquiétait de la situation.
Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante
(attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se
perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était
maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire d'un
cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une mécanique,
une montre. Cela étonnait, faisait peur. (_Argenson_, III, 203, éd. J.)
Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui
représentaient trois intrigues.
Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame de
Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche encore,
belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le Roi, fort
timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère encore, par son
fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait conquérir le Roi. Ce
fils, aimable et tendre (c'était elle-même à quinze ans), montait chez
le Roi à toute heure par le petit degré secret que possédait
l'appartement.
Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le
petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau
admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la
Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la
tapisserie et des noeuds de rubans (_Arg._). Parent du célèbre
impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite
fille. Mais justement par là, par sa passive obéissance, il avait une
prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été mis d'abord
chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le Roi et put
parfaitement lui remplacer sa biche blanche.
C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal,
mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits
souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment
d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le
retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes.
Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes
monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet à
filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de
choeur.
L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son maître,
était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus âgé que
lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. Charmant (dit
d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit parade de tout
ce que les autres cachent (_Marais_, nov. 1727). Il fit des opéras,
s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il menait le Roi,
en avait fait son petit favori. (_Marais_, juin 1724.)
Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé[4] de ces jeunes
seigneurs, paradait et folâtrait là, avec ses chansonnettes, en réalité
professait. C'est lui certainement, le robin, qui avait enseigné ce que
le Roi disait sans cesse: «Si veut le Roi, si veut la Loi.» L'autre
doctrine de Maurepas, qu'il enseigna toute sa vie, fut l'horreur, le
mépris des femmes. Cela n'allait que trop à la petite bande. Le Roi dit
plusieurs fois qu'il ne voulait pas se marier. La Trémouille affichait
même répugnance. Il se porta hardiment adversaire et rival d'une femme,
mademoiselle de Charolais, soeur de M. le Duc, et il lui fit manquer le
Roi. Elle ne lui pardonna jamais (_Rich._, V, 59-54).
[Note 4: _Voltaire_ le dit d'un trait fort plaisant, fort
cynique, dans une lettre de 1725 (septembre). Mais je ne
doute pas qu'en 1724, Maurepas (ministre à quinze ans et qui
alors en a vingt) ne se soit déjà introduit dans cette petite
société comme amuseur et corrupteur.--Pour tout le reste,
nous avons l'autorité très-grave de _Marais_, celle de
_Barbier_; _Villars_ en parlait tout au long avec sa vigueur
militaire. Mais il a été mutilé (_Rich._, V, 50). Pour le
petit page _Calvière_, même mutilation (V. MM. de Goncourt,
Portraits, II, 117); il s'arrête avant août 1722, ne donne ni
l'une ni l'autre des deux époques scandaleuses.]
Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela
avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le Régent,
dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise de
Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui
allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury.
Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent
pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des
exemples rudes _in anima vili_. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué
(_Beuchot_, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des
seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison Des Chauffours, une
académie de débauches, était trop fréquentée pour n'être pas connue.
Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en Grève (_Marais_, mars
1724), et si vite brûlé que la commutation de peine ne vint que quand il
fut en cendres.
En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) fit
contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui était
sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, professeur,
l'abbé Desfontaines, un rédacteur du _Journal des Savants_ qui dépendait
de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met à Bicêtre. Paris
en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs.
Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, Desfontaines
était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer un homme aimé
de madame de Prie, Voltaire, qui, à vingt ans, s'était si hardiment
porté contre de tels délits, l'avocat de la femme, de l'amour et de la
nature (1715). Voltaire avait bon coeur. Desfontaines venait justement
de lui voler la _Henriade_, de l'imprimer à son profit. Il ne s'en
souvint pas. Il courut à Versailles[5], et s'adressa à Maurepas. Ce
ministre frivole, créature équivoque qui, fort impudemment professait la
haine des femmes, lui-même assez suspect, ne demandait pas mieux que
d'étouffer l'affaire. Il eût donné sans peine une lettre de cachet, qui,
en exilant l'homme, l'aurait éloigné de la Grève. Pendant les
pourparlers, juin vient, et le grand coup est frappé à Versailles.
[Note 5: Tout cela est constaté par le remercîment de
Desfontaines, et avoué des ennemis de Voltaire, du savant et
très-hostile Nicolardot.]
Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé
les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant
seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât
(comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta rien
pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, marié. La
Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, huit années
durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le dos à sa femme.
Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses
habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait chasseur.
Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce semble, perdre
Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas ainsi. On le comprend
fort bien par les mots durs que dit Marais sur le rôle inférieur et fort
triste du roi. Ce fut précisément par là que le maître de ces secrets,
Fleury, resta fort, immuable, ainsi que Bachelier, qui, non moins
immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort.
Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un
jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il
se tut d'abord. Pressé enfin, il dit tranquillement: «Sa toute-puissance
durera autant que sa vie. Il a lié le roi par des liens si forts que le
roi ne les peut jamais rompre. Je vous expliquerai cela, si le cardinal
meurt avant moi[6].»
[Note 6: _Saint-Simon_, chap. DXXX.--D'Argenson qui a pu
savoir la prophétie de Vittement par d'autres voies,
s'exprime ainsi: «Il existe certain lien, certain noeud
indissoluble entre le Roi et le cardinal, dont il résulte que
S. M. ne pourrait jamais le renvoyer, quelque envie qu'elle
en eût.» (_D'Arg._, éd. Janet, II, 192.)]
Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il grâce aux
femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les fêtes de
Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette oeuvre. Mais
leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui déplaisaient. Il
avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y eût vu que des
rivales.
Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon gré
mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une maladie
courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc,
effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier
sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde étaient
de cet avis.
En brisant l'oeuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait
cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg,
avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas,
retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si
dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en
bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes
bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie
comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus
triste. Une funèbre convoi.
Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en
touchant aux biens du clergé. D'après les idées de Vauban, il voulait
lever une _dîme sur tous_, clergé, peuple, noblesse (faible dîme du
cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de province,
répondirent un _non_ furieux. Le paysan reçoit les collecteurs à coups
de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de l'impôt nouveau,
avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt.
Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, on
fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau
très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des
grains fait crier: _À l'accapareur!_
Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour faire
travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et le tue,
lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes celles du
roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils sont
perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y rencontrant
partout des regards furieux.
Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un
parfait _fiasco_. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit des
noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage sans
mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le sachant
bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant si sec,
si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est là.
Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper
cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus.
Gesvres, la petite femme, Retz, qui gagnait faveur (_Richelieu_, V,
120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à ce point qu'elle
ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux Nangis, son
chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots ironiques. On
parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la reine?»
Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui
faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté
(décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury
attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois
encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa
garde-robe.
Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que
pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour ses
affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: «Sire, vous
êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc qu'il vous
rende votre précepteur.»
M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put
achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui le
gardaient, Duverney, la de Prie.
Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle l'écrivait
à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un coup.
Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une chapelle,
pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères était à Paris,
dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme aimable, de
très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en prêtant sa
maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà ancienne. Outre le
conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, deux évêques
(Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre Nattier, avec des
grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le lieutenant de police
était alors Hérault, créé par madame de Prie. Elle était à Paris, il
devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, il y avait un homme qui
disait et précisait tout, qui perçait le ciel de ses cris. Un certain
laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire éclatante, lui donner tout son
lustre, il eût fallu la confier au Parlement. Malheureusement madame de
Prie était trop brouillée avec lui. Elle ne put que s'en remettre à la
fidélité d'Hérault, qui, avec ses juges à lui, instrumenta dans le
secret de la Bastille. S'il était fidèle et hardi, avec ce procès
élastique, pouvant nommer ou plus ou moins, il avait dans ses mains
Versailles, pouvait porter bien haut la terreur et le ridicule (janvier
1726). De quel côté seraient les rieurs? À Versailles Maurepas avait une
fabrique de farces, de chansons, de satires ou _calottes_. La chance ici
allait terriblement tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands
_calotins_. On avait ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre.
Mais la pièce nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le
grand vieux Cassandre n'en seraient jamais revenus.
Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui
faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre tous
hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. Contre
les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels
(_Courcillonade_). Contre les prêtres récemment (en 1725), il avait
fait à Chantilly _le Curé de Courdimanche_, où lui-même joua le vicaire.
Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte si riche du
procès Des Chauffours?
Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un
chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de
Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. Le
1er février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche
querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec
persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; mademoiselle
Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, Voltaire dînant chez
M. de Sully, il est demandé à la porte, où il trouve Rohan avec quatre
coquins qui lui donnent des coups de bâton. Il court à l'Opéra où était
madame de Prie, court à Versailles se plaindre, à qui? à Maurepas, grand
maître des chansons, qui ne peut rien pour lui que faire chansonner son
affaire. Voltaire rage et cherche Rohan. En vain pendant deux mois
entiers (février-mars). Il ne trouve partout que des mauvais plaisants,
d'aveugles sots qui disent: «Tant mieux! le moqueur est moqué!»
Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire,
retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, où
récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de Fleury, un
coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est inondé de sang.
La dame avait l'usage de garder les dépôts que des amants crédules lui
confiaient. Elle le fit avec succès pour Bolingbroke, mais non pour la
Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua chez elle. En se tuant, il laissa
de terribles explications sur cette tripoteuse, sur sa maison, un
mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en effet, c'est que l'argent gardé
était très-bien gagné, le prix de la prostitution.
Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever le
corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le premier
président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats complaisants
fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, pour détruire,
pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand Conseil le dit, croit
trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui appartenait l'affaire, le
Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 avril, il empoigne la dame.
Délivrée à l'instant par Versailles (Fleury-Maurepas) qui la tirent de
ces mains sévères, la sauvent, la mettent à la Bastille.
Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la
terre, s'aplatirent, se firent tout petits.
Fleury parle de se retirer (_Rich._, V, 122). Le 20 avril, madame de
Prie écrit (_Rich._, V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis
plus en repos.»
Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le
procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons,
évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en haut,
agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de grâce et
de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que l'on voulait
sauver, et Voltaire qu'on voulait frapper. Au bout de quelques jours,
on le mit hors de France (mai 1726).
La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait
donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait
doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et
Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un mot
du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder (_Rich._, V,
119).
On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux
satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours.
Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul
mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux
jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire,
l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents
coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce
procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le 26
au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.--Étonnante précipitation,
exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le brûler, on eut
l'humanité de l'étrangler d'abord.
On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en
juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans rapport?...
Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des Chauffours,
l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?
Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de
Prie, pour Duverney. Les créatures de celui-ci, ses ministres, font
sans lui les plus graves opérations de finances. Il l'apprend, il écrit
à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. Chose assez curieuse,
Fleury lui-même par des amis engage la dame à revenir. Vrai moyen de la
perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son horreur (ou sa peur) de
madame de Prie, s'il se retrouvait devant elle, devait abréger tout et
le décider à agir.
Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle en
maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux pieds de
M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie (_Rich._, V,
141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à Versailles. Le Roi
alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve à Rambouillet (chez
d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant derrière le trait
mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin 1726).
Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et
Maurepas (_Rich._, IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, la
garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église.
Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des
vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du
Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même,
Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils
traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux.
Fleury leur laisse l'_arriéré_. Petit mot! grande chose? Ils empochent
cinquante-six millions.
Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne n'éclairât
Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le vieil ignorant
sans s'en douter fondât les hautes dynasties financières qui ont mangé
la France un demi-siècle. Duverney est mis au cachot. On le tient
dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent commis sont chargés
d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un absurde procès contre
lui et Barême ne produit encore rien. On voit, non sans surprise, que sa
fortune est peu de chose.
Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces petits
soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce Condé, à ce
chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il tombe dans un
tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à Fleury par
Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant apparut. Son âme
était partie avec madame de Prie.
Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. Elle
avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se mangeait le
coeur, et ne pouvait pas le cacher.
Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait et
faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers temps,
elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En vain. Elle
n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. _In extremis_
elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. Celle-ci,
très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du Deffand, et,
parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le jour. L'amant,
jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, toute méchante qu'elle
fût. Elle avait séché sans retour, et sa dernière punition était que par
l'amour elle ne pût reprendre à la vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne
voulait plus rien que mourir à la Romaine, à la Pétrone. Trois jours
avant, elle jouait encore la comédie, apprit et débita trois cents vers.
Elle donna au jeune homme un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul
attendrissement, nulle faiblesse de coeur). Elle lui dit: «Va-t-en à
Rouen pour affaire. Ne me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce
dernière, elle fit venir son curé, bouffonna la confession, puis but un
poison violent.
Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit
cruellement, se tordit.
Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle
avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de
faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la
réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait au
loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse de
Berry.
Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un
devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, ses
tentatives hardies.
Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des
instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de
l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires,
Jésuites et Fermiers généraux.
La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait pourtant.
Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.
Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il en
fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à la de
Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'_Entre-sol_, le club de l'abbé
de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la France, des
libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette femme. Il se
tenait fort en arrière, craignait son propre coeur, se défiait de la
tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, l'admet à
l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme un amant ou
un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au plus fort de sa
lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu morbide, elle était belle
encore, belle de son audace, de sa crise, de la mort prochaine.
D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il tomba à genoux... Et la
philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, trouble encore, en cet ange
du mal saluait cependant comme un génie d'orage, la volcanique écume où
souvent la Nature prélude à ses enfantements.
Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut[7]. On voit
par ses aveux à quel point un baiser (et sans autre faveur) le lia, le
retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose (où elle devenait un
cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En vain. Et maudite de
tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame de Prie.»
[Note 7: Ce combat de deux sentiments est curieux à observer
dans les deux éditions de 1858 et 1860. La scène est
sabbatique, obscène. Et cependant comment la supprimer? Le
vénérable M. d'Argenson, si ferme, si honnête dans l'édition
qu'il a faite des Mémoires de son grand-oncle, n'a pas eu
cette vaine pudeur qui fausse toute idée de l'époque.
_Édition Janet_, I, 205.]