1724
Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot
(que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et cela
sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on faisait
le premier ministre.
Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le
Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa
poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.
Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa lignée
fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur papale et
royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons d'État, il les
remplit de jansénistes. Par son petit parent, l'espiègle Maurepas (le
chansonnier farceur), il avait la marine, les galères et les bagnes des
forçats protestants.
La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. Il
voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et pour
cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. Il
était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans les
profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole
vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas,
bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et
souffert comme un Triboulet.
Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, juin
1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de là.
Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, pactise
avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (_Saint-Simon_). Son parti a
déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il prend la
royauté.
M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. Mais
le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, Fleury. Avec
le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de
son côté, n'avait qu'à obéir.
Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, qu'on
appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le vieux
Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, très-faible au
fond, ne fut qu'un comparse bavard.
Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une
bonne demi-heure, il donnait les grâces et les places, tout ce qui fait
aimer (_Villars_). Pour le Duc restaient les affaires, tout ce qui fait
haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury s'en allait tout
doucement.
Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui
succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa madame
de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se précipiter, «et
passer comme un feu de paille» (_Argenson_), en laissant à Fleury le
terrain nettoyé.
Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de
soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels
étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?
«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu
prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était
patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable _rien_.
C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds,
d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire
lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces hommes longs)
souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur des tailles, il
était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille,
fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez
les Jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un
aimable ignorant.
Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori
de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet donna
Fleury, pour sa belle figure le fit aumônier de la reine, plus tard un
de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc d'Orléans, pour
soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il n'était cependant que
diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il ne s'y décida qu'à
trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque Harlay, la nuit,
courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, sans faire autant de
bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie douce et légère. Pucelles,
le fameux janséniste, homme violent, mais très-véridique, a toujours
affirmé qu'alors jeunes tous deux ils avaient même maîtresse par
économie.
Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un
matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France,
Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se
débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. Il
signait: «Évêque de Fréjus, _par l'indignation divine_.»
Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de la
France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury alla à
eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le coulait à
Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se donna aux
Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, une
très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un
confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'oeil à tous ses
actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, certain
Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la plus sale rue
de Paris) le séminaire Saint-Nicolas. C'était un cuistre, un mouchard
et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au crime. Quand on viola
Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police frémit elle-même, mais
n'osa reculer, se voyant regardée par une autre police, ce sauvage et
cruel Pollet.
Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au plus
haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est tout
l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. Ce ne
fut qu'au dernier moment, dans le funèbre _Codicille_, que, gagné de
gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par Tellier
cette dernière obéissance.
Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce
bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus
estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de l'_Histoire
ecclésiastique_. Solitaire dans Versailles, ce pieux savant avait été
_sous-précepteur_ du Duc de Bourgogne. Et le _lecteur_ du même prince,
l'abbé Vittement (l'honneur et la probité même) se trouvait être
_instituteur_ du petit Roi, lui apprenait à lire.
L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si
précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite bande,
fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: «Je
veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, n'étaient
que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû conserver
ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et le sage
instituteur Vittement, que l'enfant écoutait assez. Loin de là, quand
l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il écarta justement ces
deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur privilège de confesser le Roi.
Le P. Linières fut confesseur, moins d'effet que de nom pourtant. Fleury
vraiment demeura seul.
Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant rien,
il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'_Alexandre_ de
Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet resta
six mois à la même page (_Arg._).
Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la
porte (_Marais_). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même était
désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où l'enfant
Roi avait à dire un mot.
Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose
était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune
Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste,
traitèrent avec M. le Duc.
Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le
meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant ainsi
M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de son
côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait
secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était
très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.
Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de
toutes les ordonnances du dernier règne. M. le Duc devait le
promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme
ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus,
secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier
qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de mort,
comme relaps, tous les protestants.
Chantilly n'était guère dévot. Les soeurs de M. le Duc, galantes et fort
légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du clergé.
Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (_curé de
Courdimanche_). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard
Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort
unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en
renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi
une fille de George, chef des protestants de l'Europe.
Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de
Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un homme
ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un siècle
de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute sa vie
l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait:
«Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour les affaires
bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une
fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que
celui de secrétaire des commandements de M. le Duc.
Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et
il en avait gardé la tradition violente. Les quatre frères (aubergistes
des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils rendent à
Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée par dessus les
Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par l'habile Samuel
Bernard[2], qui les met en avant dans les scabreuses affaires des
Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal pourvue, entrait en
campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, grâce aux Pâris, par
un coup révolutionnaire, miracle d'argent, d'énergie. L'homme
d'exécution était ce Pâris Duverney, toujours sur la frontière, et
souvent entre les armées, déguisé pour mieux voir. Il payait comptant,
sec et fort, donc était adoré des marchands, et suivi. Il trouvait tout
ce qu'il voulait. Une fois, pour l'armée de Villars, il fit sortir de
terre 40,000 chevaux à la fois. Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix
du monde, appartient à Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le
transporta, le nourrit.
[Note 2: L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse
que celle des rois, est malheureusement bien difficile.--Leur
patriarche, Samuel Bernard, a parfaitement réussi à dérober
sa vie et les sources de sa fortune énorme. Homme agréable,
très-discret, fils d'un peintre de cour, et _nouveau
converti_ en 1685 (V. Haag, _France protest._), il vit
très-froidement que la Révocation était une _affaire_. Ceux
qui fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvèrent
Bernard, intermédiaire des puissants acquéreurs; du peu qu'il
leur donna, ils furent ravis, l'acclamèrent le _Sauveur_.
Bernard se mit alors à _sauver_ les armées avec ses
prête-noms, les Pâris. Le plus miraculeux, c'est qu'il
_sauva_ sa caisse. Du naufrage de 1710, il émergea plus
riche. Dès lors, dans un repos princier, n'agissant que sous
main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il
mina le _Système_, fit le _Visa_ pour n'être pas visé.--Il
savait parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie,
madame de Fontaine-Martel, il accueillait et protégeait les
brillants et hardis penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de
même que ses filles ou parents (les Dupin, d'Épinay,
Francoeur, etc.) furent la société de Diderot, Rousseau,
etc.--On connaît les Pâris un peu plus que Bernard. Leur
histoire, celle de Pâris Duverney, a été esquissée par
Luchet, Rochas et autres. Elle va nous être donnée, d'après
des actes de famille, par le savant et consciencieux
professeur de Grenoble, M. Macé. Quant à leur origine
d'aubergistes des Alpes et aux services qu'ils rendirent en
faisant passer l'armée, Saint-Simon date mal, mais, je crois,
ne se trompe nullement sur le fond des faits.]
De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney
garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été de
pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit encore
dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les affaires
militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, ses rêves.
Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, disons même
révolutionnaire.
Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand souffle
orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de brusques
changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, grisée. Elle
le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a jusque-là mise aux
intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux essais de politique
hardie où va sombrer demain cette fortune à peine élevée.
J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la
famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une
haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie,
envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec M. de Prie, un
famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une habile agioteuse,
madame de Verrue[3], qui y trouva son compte. Elle avait l'attrait
diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était enjouée, et tout à
coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis brusquement hardie.
Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose d'égaré. Madame de
Verrue (comme elle, à moitié italienne), connaisseuse en beauté, y vit
une sibylle de Salvator.
[Note 3: La femme agioteuse ne date pas de la Régence. Avant
la Tencin, la Chaumont, déjà madame de Verrue agiote sous
Louis XIV. Au fond, c'était un homme, et fort émancipé, ayant
su, vu, enduré tout. Née de Luynes, au dévot Versailles,
mariée dans le dévot Picinont, elle vit bien le dessous des
cartes. Son mari trouvait fort mauvais qu'elle ne voulût pas
être maîtresse du duc de Savoie. Elle obéit, fut reine (et
captive du tyran jaloux). Enfin, ennuyée, excédée, elle
rentra au bien-aimé Paris, non pas dans l'ennui des de
Luynes, mais dans une vie large d'affaires, de spéculations,
de plaisirs. Elle devint un centre. Son hôtel était un musée.
La première, elle osa admirer, acheter les Rubens, les
Rembrandt (que méprisait tant le grand Roi). Elle sentit
vivement la de Prie, un charmant César Borgia, effréné,
intrépide, mais sans le froid, le faux des vrais scélérats
italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc,
qui était bien usé, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait
déjà avec madame de Nesle. Alors, c'était la baisse. Mais la
de Prie paraît, et la hausse est lancée (juillet 1720), le
vertige, la furie, la trombe. Dès que M. le Duc possède ce
magique diamant, la Fortune elle-même vient s'engouffrer dans
Chantilly.--Lieu dangereux, charmé, et propre à faire des
fous. Les Condés étaient tous bizarres. Et madame de Prie fut
Condé. D'abord comme eux, avide. Puis féroce (pour eux contre
Orléans). Enfin, mortellement libertine. Le tout à la
romaine. Point bourgeoise (à la Pompadour). Point vulgaire (à
la Du Barry).]
D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au centre
de l'or, pour en prendre tant qu'elle voudrait. Elle n'en fut pas plus
heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où elle nous regarde de
face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa plénitude. Ce n'est plus
la fine Italienne, mais la forte beauté romaine. Est-ce Agrippine ou
Messaline? L'une et l'autre, peut-être, avec un vide immense que l'or
n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? les vices mâles, fureur et
vengeance? les grands bouleversements? ou Vénus furieuse,
l'extermination du plaisir?
Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, jetant
par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé (_d'Arg._),
n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la fortune est
moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée tout à coup, mise
au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est impossible. Tout est
obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, plus Duverney et la de
Prie se lancent contre, comme ces chevaux furieux qui se jettent sur les
épées. Du premier coup, réforme universelle. Ils déclarent hardiment la
guerre à tout le monde.
L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les
chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des Pâris,
il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. «Colbert le
voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens capables.»
Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au grand effroi de
la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença l'oeuvre colossale
de réunir et publier les ordonnances de finances (Fermes, Gabelles,
Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) en 20 vol. in-folio.
L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent
horriblement. Les hauts banquiers, protecteurs des Pâris, le grand vieux
Samuel Bernard, leur père et créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi,
mon fils!»
D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des
_Grâces et pensions_--et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à
chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un chaos
protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait plusieurs fois
avec un seul titre.
Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi,
les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait
des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de _permission de
couper les futaies_ (25 mars 1725).
La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima la
noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV. Il
soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient
acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en famille, à
huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des villes était la
leur. État doux et commode, et vraiment respectable par une durée de
quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse en rentes, et rend
au peuple son droit d'élection.
Révolution immense, et qui eût changé les moeurs mêmes, recréé une
nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en
user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si
paisible, se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. Heureusement, le
sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les municipalités
héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout à leur aise
tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 la seule ville
de Lyon devait trois cents millions.
Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai
d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot),
l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva avoir
irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également par le
mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait supportées des
autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui
parurent insupportables.
Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance
draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules
et barbares, et blessèrent le bon sens public.
Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. Le
ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris dans
l'_Extraordinaire_ de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour
quarante millions. Cette caisse de l'_Extraordinaire_, un capharnaüm, un
chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai.
Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui
poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir
tué un de ses amants (Richelieu, _Mém._ IV).
Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en
mêlait maladroitement un criminel. Leblanc, par ordre du Régent, eût
fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! Que ce prince,
si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des crimes! comment
le croire? On haussait les épaules.
Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc
en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin
d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon
jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla
outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger,
trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à
coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut
voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna
restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État une
somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés et
blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour sa
sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.