SEULE LA TRAHISON OU L'AVEUGLEMENT POURRAIT NOUS Y CONTRAINDRE.»

On ne saurait s'exprimer plus énergiquement ni d'une façon plus juste.

Quelle singulière inconséquence! D'après ses prémisses et après avoir

fait un bilan qui se clôturait au désavantage de la participation aux

travaux parlementaires, il aurait dû conclure inévitablement à la

non-participation; pourtant il dit: «Pour éviter que le mouvement

socialiste ne soutienne le césarisme, il faut que le socialisme entre

dans la lutte politique.» Comprenne qui pourra comment un homme si

logique peut s'abîmer ainsi dans les contradictions!

Mais ils sont eux-mêmes dans l'embarras. Apparemment le parlementarisme

est l'appât qui doit attirer les... ...et pourtant ils donnent à

entendre qu'il a son utilité.

De là cette indécision sur les deux principes.

Ainsi, à la réunion du parti à Erfurt, Bebel disait[13]:

«La social-démocratie se trouve envers tous les partis précédents, pour

autant qu'ils obtinrent la suprématie, dans une tout autre position.

Elle aspire à remplacer la manière de produire capitaliste par la

manière socialiste et est forcée conséquemment de prendre un tout autre

chemin que tous les partis précédents, pour obtenir la suprématie.»

Voilà pourquoi l'on conseille de prendre la route parlementaire, suivie

déjà par tous les autres partis, en la faisant passer peut-être par un

tout autre chemin.

Singer le comprit également lorsqu'il disait à Erfurt[14]:

«En supposant même qu'il soit possible d'obtenir quelque chose de sensé

par l'action parlementaire, cette action conduirait à l'affaiblissement

du parti, parce qu'elle n'est possible qu'avec la coopération d'autres

partis.»

Isolément, les députés social-démocratiques ne peuvent rien faire, et

«un parti révolutionnaire doit être préservé de toute espèce de

politique qui n'est possible qu'avec l'assistance d'autres partis.»

Qu'ont-ils donc à faire dans un Parlement pareil?

Le _Züricher Socialdemokrat_ écrivait en 1883:

«En général, le parlementarisme ne possède en soi rien qui puisse être

considéré sympathiquement par un démocrate, et surtout par un démocrate

conséquent, c'est-à-dire un social-démocrate. Au contraire, pour lui il

est antidémocratique parce qu'il signifie le gouvernement d'une classe:

de la bourgeoisie notamment.»

Et plus tard on affirme que «la lutte contre le parlementarisme n'est

pas révolutionnaire, mais réactionnaire».

C'est-à-dire tout à fait l'inverse.

Le danger d'affaiblissement était apparent et si le gouvernement n'avait

eu la gentillesse de troubler cet état de choses par la loi contre les

socialistes,--s'il y avait eu un véritable homme d'État à la tête, il

n'aurait pas poursuivi, mais laissé faire la social-démocratie,--qui

sait où nous en serions maintenant? Avec beaucoup de justesse, le

journal pré-mentionné écrivait en 1881:

«La loi contre les socialistes a fait du bien à notre parti. Il risquait

de s'affaiblir; le mouvement social-démocratique était devenu trop

facile, trop à la mode; il donnait à la fin trop d'occasions de

remporter des triomphes aisés et de flatter la vanité personnelle. Pour

empêcher l'embourgeoisement--théorique aussi bien que pratique--du

parti, il fallait qu'il fût exposé à de rudes épreuves.» Bernstein

également disait, dans le _Jahrbuch für Sozialwissenschaft_: «Dans les

dernières années de son existence (avant 1878), le parti avait dévié

considérablement de la ligne droite et d'une telle manière qu'il était à

peine encore question d'une propagande semblable à celle de 1860-1870 et

des premières années qui suivirent 1870.» Un petit journal

social-démocratique, le _Berner Arbeiterzeitung_, rédigé par un

socialiste éclairé, A. Steck, écrivait encore: «Il n'y en avait qu'un

petit nombre qui croyaient que logiquement tout le parti devait dévier,

par l'union de la tendance énergique et consciente «d'Eisenach» avec

celle des plats Lassalliens. Le mot d'ordre des Lassalliens: «Par le

suffrage libre à la victoire», raillé par les «Eisenachers» avant

l'union, constitue maintenant en fait--quoi qu'on en dise--le principe

essentiel du parti social-démocratique en Allemagne.»

Il en fut de même que chez les chrétiens où d'abord les tendances

étaient en forte opposition. Ne lisons-nous pas que les cris de guerre

étaient: «Je suis de Kefas,» «Je suis de Paul,» «Je suis d'Apollo.»

Enfin les coins s'arrondirent, l'on se rapprocha, l'on obtint une

moyenne des deux doctrines et finalement un jour de fête fut institué en

l'honneur de Pierre et Paul. Les partis s'étaient réconciliés, mais le

principe était sacrifié.

Remarquablement grande est l'analogie entre le christianisme à son

origine et la social-démocratie moderne! Tous deux trouvèrent leurs

adeptes parmi les déshérités, les souffre-douleur de la société. Tous

deux furent exposés aux persécutions, aux souffrances, et grandirent en

dépit de l'oppression.

Après le pénible enfantement du christianisme, un empereur arriva, un

des plus libertins qui aient gravi les marches du trône,--et ce n'est

pas peu dire, car le libertinage occupa toujours le trône,--qui, dans

l'intérêt de sa politique, se fit chrétien. Immédiatement on changea, on

tritura le christianisme et on lui donna une forme convenable. Les

chrétiens obtinrent les meilleures places dans l'État et finalement les

vrais et sincères chrétiens, tels que les ébionites et d'autres, furent

exclus, comme hérétiques, de la communauté chrétienne.

De nos jours également nous voyons comment les plus forts se préparent à

s'emparer du socialisme. On présente la doctrine sous toutes sortes de

formes et peut-être, selon l'occasion, le soi-disant socialisme

triomphera mais de nouveau les vrais socialistes seront excommuniés et

exclus, comme hostiles aux projets des social-démocrates appelés au

gouvernement.

Le triomphe de la social-démocratie sera alors la défaite du socialisme,

comme la victoire de l'église chrétienne constitua la chute du principe

chrétien. Déjà les congrès internationaux ressemblent à des conciles

_économiques_, où le parti triomphant expulse ceux qui pensent

autrement.

Déjà, la censure est appliquée à tout écrit socialiste: après seulement

que Bernstein, à Londres, l'a examiné et qu'Engels y a apposé le sceau

de «doctrine pure», l'écrit est accepté et l'on s'occupe de le

vulgariser parmi les co-religionnaires.

Le cadre dans lequel on mettra la social-démocratie est déjà prêt: alors

ce sera complet. Y peut-on quelque chose? Qui le dira? En tout cas, nous

avons donné l'alarme et nous verrons vers quelle tendance le socialisme

se développera.

On peut aller loin encore. Un jour Caprivi appela Bebel assez

plaisamment «_Regierungskommissarius_» et quoique Bebel ait répondu:

«Nous n'avons pas parlé comme commissaire du gouvernement, mais le

gouvernement a parlé dans le sens de la social-démocratie», cela prouve

de part et d'autre un rapprochement significatif.

Rien d'étonnant que le mot hardi «Pas un homme ni un groschen au

gouvernement actuel» soit perdu de vue, car Bebel a déjà promis son

appui au gouvernement lorsque, à propos de la poudre sans fumée,

celui-ci voulut conclure un emprunt pour des uniformes noirs. Quand on

donne au militarisme une phalange, il prend le doigt, la main, le bras,

le corps entier. Aujourd'hui l'on vote les crédits pour des uniformes

noirs, demain pour des canons perfectionnés, après-demain pour

l'augmentation de l'effectif de l'armée, etc., toujours sur les mêmes

bases.

Oui, l'affaiblissement des principes prit une telle extension à mesure

qu'un plus grand nombre de voix s'obtenait aux élections, que la

bourgeoisie trouva parfaitement inutile de laisser en vigueur la loi

contre les socialistes. On ne sera pas assez naïf pour supposer qu'elle

abolit la loi par esprit de justice! Le non-danger de la

social-démocratie permit cette abolition... Et les événements qui

suivirent ne prouvèrent-ils pas que le gouvernement avait vu juste?

L'affaiblissement du parti n'a-t-il pas depuis lors marché à pas de

géant?

Liebknecht écrivait en 1874 (_Ueber die politische Stellung_):

«Toute tentative d'action au Parlement, de collaboration à la

législation, suppose nécessairement un abandon de notre principe, nous

conduit sur la pente du compromis et du «parlementage», enfin dans le

marécage infect du parlementarisme qui, par ses miasmes, tue tout ce qui

est sain.»

Et la conséquence? Coopérons quand même à la besogne. Cette conclusion

est en opposition flagrante avec les prémisses, et l'on s'étonne qu'un

penseur comme Liebknecht ne sente pas qu'il démolit par sa conclusion,

tout l'échafaudage de son raisonnement. Comprenne qui pourra. Très

instructives sont les réflexions suivantes de Steck pour caractériser

les deux courants, parlementaire et révolutionnaire[15]:

«Le courant réformiste arriverait également au pouvoir politique comme

parti bourgeois. À cette fin, il ne reste pas tout à fait isolé, évite

de proclamer un programme de principes et s'avance, toujours confondu,

quoique avec une certaine instabilité, avec d'autres partis bourgeois.

Il n'a pas de frontières bien délimitées, ni à droite ni à gauche.

Partiellement, par-ci, par-là, et rarement, apparaît son caractère

social-démocratique. Presque toujours il se présente comme parti

démocratique, parti économique-démocratique ou parti ouvrier et

démocratique.

«La démocratie réformiste aspire toujours à la réalisation des réformes

immédiates, comme si c'était son but unique. Elle les adapte, suivant

leur caractère, à l'existence et aux tendances des partis bourgeois.

Elle recherche une alliance avec eux si elle est possible, c'est-à-dire

avec les éléments les plus progressistes. De cette manière elle se

présente seule comme étant à la TÊTE DU PROGRÈS BOURGEOIS. Il n'y a

aucun abîme entre elle et les fractions progressistes des partis, parce

que chez elle non plus n'est mis en avant le principe révolutionnaire du

programme social-démocratique. Cette tactique du courant réformiste

amène un succès après l'autre; seulement ces succès, mesurés à l'aune de

notre programme de principes, sont bien minces, souvent même très

douteux. On peut ajouter qu'ils paraissent tout au plus favoriser la

social-démocratie au lieu de l'entraîner.

«On ne doit pas se figurer cependant que les détails de cette tactique

soient sans importance. Le danger de dévier du but principal

social-démocratique est grand, quoique moindre chez les meneurs, qui

connaissent bien le chemin, que chez la masse conduite.

L'affaiblissement de l'idéal social-démocratique est imminent, et

d'autant plus que les conséquences immédiates, à cause du triomphe,

seront taxées plus haut que leur valeur.

«Ensuite, il est difficile d'éviter que cet embourgeoisement nuise à la

_propagande pour les principes de la social-démocratie_ et l'empêche de

se développer. Maintes fois les réformateurs se trouvent forcés, dans la

pratique, de renier plus ou moins ces principes.

«Si cette tendance social-démocratique réformiste l'emportait

exclusivement, elle arriverait facilement à d'autres conséquences que

celles où veut en venir le programme social-démocratique; peut-être,

comme il a été dit déjà, le résultat serait-il un compromis avec la

bourgeoisie sur les bases d'un ordre social capitaliste adouci et

affaibli. Cet état de choses, limitant les privilèges, augmenterait

notablement le nombre des privilégiés en apportant le bien-être à un

grand nombre de personnes actuellement exploitées et dépendantes, mais

laisserait toujours une masse exploitée et dépendante, fût-ce même dans

une situation un peu meilleure que celle de la classe travailleuse non

possédante.

«CE NE SERAIT PAS LA PREMIÈRE FOIS QU'UNE RÉVOLUTION SATISFERAIT UNE

PARTIE DES OPPRIMÉS AU DÉTRIMENT DE L'AUTRE PARTIE. Il est, d'ailleurs,

tout à fait dans l'ordre d'idées des réformateurs de ne pas renverser le

capitalisme, mais de le transformer et, en outre, de donner au

socialisme seulement le «droit possible» inévitable.

«À l'encontre de la remarque que le prolétariat organisé ne se

contentera pas d'une demi-réussite, mais saura, en dépit des meneurs,

aller jusqu'au bout de ses revendications, vient cette vérité que selon

la marche des événements le prolétariat lui-même sera peu à peu divisé

et qu'une soi-disant «classe meilleure» sortira de ses rangs, ayant la

force d'empêcher des mesures plus radicales. Un oeil exercé peut déjà

apercevoir par-ci par-là des symptômes de cette division.

«Le parti révolutionnaire, au contraire, «veut seulement accomplir la

conquête du pouvoir politique au nom de la social-démocratie. En mettant

son but à l'avant-plan, il sera forcé, pendant longtemps, de lutter

comme la minorité, de subir défaite sur défaite et de supporter de rudes

persécutions. Le triomphe final du parti social-démocratique n'en sera

que plus pur et plus complet.»

Steck reconnaît également que «DANS LE FOND, _la tendance

révolutionnaire est la plus juste_». «Notre parti, dit-il, doit être

révolutionnaire, en tant qu'il possède une volonté décidément

révolutionnaire et qu'il en donne le témoignage dans toutes ses

déclarations et ses agissements politiques. Que notre propagande et nos

revendications soient toujours révolutionnaires. Pensons continuellement

à notre grand but et agissons seulement comme il l'exige. Le chemin

droit est le meilleur. Soyons et restons toujours, dans la vie comme

dans la mort, des social-démocrates révolutionnaires et rien d'autre. Le

reste se fera bien.»

Maintenant, il existe encore deux points de vue chez les parlementaires,

notamment: il y en a qui veulent la conquête du pouvoir politique pour

s'emparer par là du pouvoir économique; cela constitue la tactique de la

social-démocratie allemande actuelle, d'après les déclarations formelles

de Bebel, Liebknecht et leurs acolytes. D'un autre côté se trouvent ceux

qui veulent bien participer à l'action politique et parlementaire, mais

seulement dans un but d'agitation. Donc, les élections sont pour eux un

moyen d'agitation. C'est toujours de la demi-besogne. Il faut qu'une

porte soit ouverte ou fermée. On commence par proposer des candidats de

protestation; si le mouvement augmente, ils deviennent des candidats

sérieux. Une fois élus, les députés socialistes prennent une attitude

négative, mais, leur nombre augmentant, ils sont bien forcés de

présenter des projets de loi. Et s'ils veulent les faire accepter, ce ne

sera qu'en proposant des compromis, comme Singer l'a fait remarquer.

C'est le premier pas qui coûte et une fois sur la pente on est forcé de

descendre. Le programme pratique voté à Erfurt n'est-il pas à peu près

littéralement celui des radicaux français? Les ordres du jour des

derniers congrès internationaux portaient-ils un seul point qui fût

spécifiquement socialiste? Le véritable principe socialiste devient de

plus en plus une enseigne pour un avenir éloigné, et en attendant on

travaille aux revendications pratiques, ce que l'on peut faire

parfaitement avec les radicaux.

On se représente la chose un peu naïvement. Voici la base du

raisonnement des parlementaires: il faut tâcher d'obtenir parmi les

électeurs une majorité; ceux-ci enverront des socialistes au Parlement

et si nous parvenons à y avoir la majorité plus un, tout est dit. Il n'y

a plus qu'à faire des lois, à notre guise, dans l'intérêt général.

Même, en faisant abstraction de ce fait qu'on rencontre dans presque

tous les pays une deuxième ou plutôt une cinquième roue au chariot,

c'est-à-dire une Chambre des lords, ou Sénat, ou première Chambre, dont

les membres sont toujours les plus purs représentants de l'argent,

personne ne sera assez naïf de croire que le pouvoir exécutif sera porté

à se conformer docilement aux désirs d'une majorité socialiste des

Chambres. Voici comment Liebknecht ridiculise cette opinion[16]:

«Supposons que le gouvernement ne fasse pas usage de son droit, soit par

conviction de sa force, soit par esprit de calcul, et qu'on en arrive

(comme c'est le rêve de quelques politiciens socialistes fantaisistes) à

constituer au Parlement une majorité social-démocratique; que

ferait-elle? _Hic Rodhus, hic salta!_ Le moment est arrivé de réformer

la société et l'État. La majorité prend une décision datant dans les

annales de l'histoire universelle: les nouveaux temps sont arrivés! Oh,

rien de tout cela... Une compagnie de soldats chasse la majorité

social-démocratique hors du temple et si ces messieurs ne se laissent

pas faire docilement, quelques agents de police les conduiront à la

_Stadtvoigtei_[17] où ils auront le temps de réfléchir à leur conduite

don-quichottesque.

«LES RÉVOLUTIONS NE SE FONT PAS AVEC LA PERMISSION DE L'AUTORITÉ: L'IDÉE

SOCIALISTE EST IRRÉALISABLE DANS LE CERCLE DE L'ÉTAT EXISTANT: ELLE DOIT

S'ABOLIR POUR ENTRER DANS LA VIE.

_À bas le culte du suffrage universel et direct!_

«Prenons une part énergique aux élections, mais seulement comme _moyen

d'agitation_ et n'oublions pas de déclarer que l'urne électorale ne peut

donner naissance à l'État démocratique. Le suffrage universel acquerra

son influence définitive sur l'État et la société, _immédiatement après_

l'abolition de l'État policier et militaire.»

Les faits sont présentés sobrement mais avec vérité. Il en sera ainsi,

en effet. Car personne n'est assez naïf pour croire que la classe

possédante renoncera volontairement à la propriété ou que cette réforme

puisse être obtenue par décret du Parlement. D'abord, on représente

l'action politique comme moyen d'agitation, mais une fois sur la pente,

on glisse. Liebknecht, lors de la réunion du parti à Saint-Gall, ne

dit-il pas: «Il ne peut exister d'erreur sur le point que, une fois

électeurs, nous aurions à donner non seulement une signification

agitative mais également positive aux élections et à l'action

parlementaire.» Marchons donc pour réaliser ce but d'agitation.

Vollmar, sous ce rapport, fut le plus conséquent parmi les

social-démocrates allemands, et ses propositions indiquent de plus en

plus la ligne de conduite que ceux-ci devront suivre à l'avenir[18].

Le parlementarisme, comme système, est défectueux même si l'on tâchait

de l'améliorer, ce serait peine perdue. L'ouvrage de Leverdays, _Les

Assemblées parlantes_, est sous ce rapport très instructif et la

question y est traitée à fond. Pourquoi les parlementaires ne

tâchent-ils pas de réfuter ce livre? Les Chambres ou Parlements

ressemblent beaucoup à un moulin à paroles ou, comme dit Leverdays, à

«un gouvernement de bavards à portes ouvertes». Un bon député, ne s'en

tenant qu'à sa _propre_ expérience, ses _propres_ intentions et sa

_propre_ conviction, devrait être au moins aussi capable que l'ensemble

des ministres, aidés par les employés spéciaux de leurs ministères. On

doit savoir juger de tout, car les choses les plus diverses et les plus

disparates viennent à l'ordre du jour d'un Parlement. Il faut être au

moins une encyclopédie vivante. Quel supplice pour le député qui se

donne pour devoir--et il doit le faire!--d'écouter tous les discours.

«À La Haye, à la _Gevangenpoort_[19], le geôlier vous raconte qu'en des

temps plus barbares, les criminels étaient jetés à terre sur le dos, et

qu'on faisait tomber de l'eau, goutte à goutte, du plafond sur leur

tête. Et le brave homme ajoute toujours que c'est là le plus _cruel_

supplice.

Eh bien, ce cruel supplice est transporté au _Binnenhof_[20], et un bon

député subit journellement le martyre et le tourment de sentir tomber

cette goutte d'eau continuelle, non sur sa tête, mais à son oreille,

sous la forme de _speeches_ d'honorables confrères.

«L'orateur peut seul, de temps en temps, prendre haleine: de là

probablement le phénomène que celui qui parle tire en longueur ses

«prises d'haleine» aux dépens de ses honorables confrères[21]».

On a vu que cela n'allait guère; aussi a-t-on inventé toutes sortes de

diversions afin de se rendre la vie supportable. On avait le buffet pour

se reposer, on avait le système de «la spécialité», auquel on se

soumettait en parlant et en votant, on avait des membres _actifs_ et

_votants_. Ajoutons à cela qu'il fallait s'enfermer dans les limites

d'un parti, car celui qui était isolé et travaillait individuellement,

manquait absolument d'influence.

Au sujet des Parlements, on pourrait citer cette parole de Mirabeau:

«_Ils veulent toujours et ne font jamais._» Leverdays également mérite

d'être médité: «Les Hollandais de nos jours, pour résister à la

conquête, ne rompraient plus leurs digues comme au temps de Louis XIV.

Nos Hollandais de la politique n'ouvrent pas pour noyer l'ennemi la

digue à la Révolution. Sauvons la patrie, s'il se peut, mais à tout prix

conservons l'_ordre!_ En d'autres termes, plutôt l'ennemi au dehors que

la justice au dedans! Et c'est ainsi qu'on ment aux peuples pour les

livrer comme un bétail. En général, tant que la défense d'un peuple

envahi reste aux mains des gens _respectables_, vous pouvez prédire à

coup sûr qu'il est perdu, car ils trahissent.»

Il y a connexion entre liberté économique et liberté politique, de sorte

qu'à chaque nouvelle phase économique de la vie correspond une nouvelle

phase politique. Kropotkine l'a très bien démontré. La monarchie absolue

dans la politique s'accorde avec le système de l'esclavage personnel et

du servage dans l'économie. Le système représentatif en politique

correspond au système mercenaire. Toutefois, ils constituent deux

formes différentes d'un même principe. Un nouveau mode de production ne

peut jamais s'accorder avec un ancien mode de consommation, et ne peut

non plus s'accorder des formes surannées de l'organisation politique.

Dans la société où la différence entre capitaliste et ouvrier disparaît,

il n'y a pas de nécessité d'un gouvernement: ce serait un anachronisme,

un obstacle. Des ouvriers libres demandent une organisation libre, et

celle-ci est incompatible avec la suprématie d'individus dans l'État. Le

système non capitaliste comprend en soi le système non gouvernemental.

Les chemins suivis par les deux socialismes n'aboutissent pas au même

point; non, ce sont des chemins parallèles qui ne se joindront jamais.

Le socialisme parlementaire doit aboutir au socialisme de l'État. Les

socialistes parlementaires ne s'en aperçoivent pas encore. En effet, les

social-démocrates ont déclaré à Berlin que social-démocratie et

socialisme d'État sont des «antithèses irréconciliables». Mais l'on

commence par les chemins de fer de l'État, les pharmacies de l'État,

assurance par l'État, etc., pour en arriver plus tard aux médicaments de

l'État, à la moralité de l'État, à l'éducation de l'État. Les

socialistes d'État ou socialistes parlementaires ne veulent PAS

L'ABOLITION de l'État, mais la centralisation de la production aux mains

du gouvernement, c'est-à-dire: l'État ORDONNATEUR GÉNÉRAL (_alregelaar_)

DANS L'INDUSTRIE. Ne cite-t-on pas Glasgow et son organisation communale

comme exemple de socialisme pratique? Émile Vandervelde, dans sa

brochure _Le Collectivisme_, signale le même cas. Eh bien, si c'est là

le modèle, les espérances de ce socialisme pratique ne sont pas fort

grandes. En effet, l'armée des sans-travail y est immense; la

population y vit entassée. Le même auteur cite encore le mouvement

coopératif en Belgique, à Bruxelles, à Gand, à Jolimont, et dit qu'on

pourrait l'appeler le collectivisme spontané. Tous ces échantillons

constituent des exemples plutôt rebutants qu'attirants pour celui qui ne

s'arrête pas à la surface, mais veut pénétrer jusqu'au fond les choses.

Partout où fleurit le mouvement coopératif, c'est au détriment du

socialisme, à moins que, comme à Gand, par exemple, l'on n'appelle les

coopérateurs des socialistes. Là également ceux d'en bas règnent en

apparence, quand, en réalité, ce sont ceux d'en haut, et la liberté

disparaît comme dans les ateliers de l'État.

Liebknecht, voyant le danger, a dit à Berlin[22]:

«Croyez-vous qu'il ne serait pas très agréable à la plupart des

fabricants de coton anglais que leur industrie passât aux mains de

l'État? Surtout en ce qui concerne les mines, l'État, dans un délai plus

ou moins rapproché, se verra forcé de les reprendre. Et chaque jour le

nombre des capitalistes privés qui résistent deviendra plus petit. Non

seulement toute l'industrie, mais également l'agriculture pourrait, avec

le temps, devenir propriété d'État; cela ne se trouve aucunement en

dehors des choses possibles, comme on l'a cru. Si, en Allemagne, on

prenait aux grands propriétaires (qui se plaignent toujours de ne

pouvoir exister) leurs terres au nom de l'État, en leur octroyant des

indemnités convenables et le droit de devenir, en un certain sens, des

satrapes de l'État (comme les satrapes de l'ancien royaume des Perses)

en qualité de chefs suprêmes des petits bourgeois et des travailleurs de

la campagne, pour diriger l'agriculture,--ne serait-ce pas une grande

amélioration pour les seigneurs et croyez-vous que cela ne soit venu

déjà souvent à l'idée des plus intelligents parmi les nobles? Évidemment

ils s'empresseraient de consentir, car ils gagneraient aussi bien en

influence qu'en revenus; mais cela s'aperçoit facilement au fond du

socialisme d'État. L'idée ne doit pas être écartée comme étant

complètement du domaine des chimères.»

Oh! quand la classe disparaissante des industriels et des propriétaires

s'apercevra que le socialisme est une issue excellente pour eux, afin de

faire reprendre par l'État, moyennant indemnité convenable, leur

succession à moitié en faillite, ils arriveront en rangs serrés pour

embrasser le socialisme pratique. Nous voyons qu'Émile Vandervelde

déclare déjà que «la grande industrie doit être le domaine du

collectivisme et c'est pourquoi le parti ouvrier demande et se borne à

demander l'_expropriation_ pour cause d'utilité publique des mines, des

carrières, du sous-sol en général ainsi que des grands moyens de

production et de transport.» Ainsi les petits peuvent se tranquilliser,

car «la petite industrie et le petit commerce constituent le domaine de

l'association libre» et les grands n'ont rien à craindre: si les

affaires marchent mal, ils seront contents de s'en défaire contre

indemnité. (Cf. _le Collectivisme_, p. 7.) Kautsky prédit la même chose

aux petits bourgeois, dont, avant tout, l'on ne peut perdre les voix aux

élections, quand il dit: «La transition à la société socialiste n'a

aucunement comme condition l'expropriation de la petite industrie et des

petits paysans. Cette transition, non seulement ne leur prendra rien,

mais leur apportera au contraire certains profits.» (_Das Erfurter

Programm in seinem grundsätzlichen Theil erläutert von_ K. Kautsky, p.

150.) Ce danger, Liebknecht le voit parfaitement bien et la dernière

bataille n'est pas livrée entre la social-démocratie et le socialisme

d'État; mais il ne voit pas qu'il est impossible que le socialisme

parlementaire se contente de l'action parlementaire comme but

d'agitation, il doit avoir également un but positif--Liebknecht l'a

démontré à la réunion du parti à Saint-Gall--et s'engagera forcément

dans le sillage du socialisme d'État. À la réunion du parti à Berlin,

Bebel en avait assez et déclara «qu'il n'était aucunement d'accord avec

les théories de Liebknecht sur la signification du socialisme d'État».

Quel galimatias dans la définition de l'État. Liebknecht appelle d'abord

le socialisme d'État «_eminent staatsbildend_» et plus loin il y voit

une «_staatsstürzende Kraft_»[23]. Tantôt l'on dit: «Nous, les

socialistes, nous voulons sauver l'État en le transformant et vous, qui

voulez conserver la société anarchiste existante, vous ruinez l'État

actuel par la tactique que vous suivez»; et encore: «l'État actuel ne

peut se rajeunir qu'en conduisant le socialisme sur le chemin de la

législation... La social-démocratie constitue justement le parti sur

lequel l'État devrait s'appuyer tout d'abord, s'il y avait réellement

des hommes d'État au pouvoir». Quelle différence avec la parole fière:

«Le socialisme n'est plus une question de théorie, mais simplement une

question brûlante qu'on ne pourra résoudre au Parlement, mais dans la

rue, sur le champ de bataille!» Tantôt Bebel tient «la réforme sociale

de la part de l'État pour excessivement importante», ensuite il lui

attribue une valeur éphémère. Une autre fois il considère la chute de la

société bourgeoise «comme très proche» et conseille fortement la

discussion des questions de principes et puis il est partisan de

réformes pratiques, parce que la société bourgeoise est encore

solidement constituée et que «la discussion sur des questions de

principes ferait naître l'idée que la transformation de la société est

prochaine». On critique ceux qui, dans leur impatience, pensent que la

révolution est proche et pourtant Bebel et Engels ont déjà fixé une

date, l'an 1898 notamment, comme l'année du salut, l'année de la

victoire, par la voie parlementaire, au moyen de l'urne électorale.

Est-ce là peut-être le grand «_Kladderadatsch_» qu'il croit proche?

Liebknecht parle même de «l'enracinement (_hineinwachsen_) dans la

société socialiste». Il croit maintenant qu'il est «possible d'arriver,

par la voie des réformes, à la solution de la question sociale». Est-ce

que l'État, l'État actuel, peut le faire? Marx et Engels se

trompaient-ils quand ils enseignaient «que l'État est l'organisation des

possédants pour l'asservissement des non-possédants»? Marx ne dit-il pas

avec raison «que l'État, pour abolir le paupérisme, doit s'abolir

lui-même, car l'essence du mal gît dans l'existence même de l'État»! Et

Kautsky ne combattait-il pas Liebknecht lorsqu'il écrivait dans la _Neue

Zeit_:

«Le pouvoir politique proprement dit est le pouvoir organisé d'une

classe pour en opprimer une autre. (_Manifeste communiste_.)

L'expression «État de classes» pour désigner l'État existant, nous

paraît mal choisie. Existe-t-il un autre État? On me cite «l'État

populaire (_Volksstaat_)», c'est-à-dire l'État conquis par le

prolétariat. Mais celui-ci également sera un «État de classes». Le

prolétariat dominera les autres classes. _Il existera une grande

différence en comparaison des États actuels_: l'intérêt de classe du

prolétariat exige l'abolition de toute différence de classes. Le

prolétariat ne pourra se servir de sa suprématie que pour écarter,

aussi vite que possible, les bases d'une séparation de classes,

c'est-à-dire que le prolétariat s'emparera de l'État, non pour en faire

un État «vrai», mais pour l'abolir; non pour remplir le «véritable» but

de l'État, mais pour rendre l'État «sans but».

Comparez cette citation avec celles de Liebknecht et de Bebel et vous

verrez qu'elles se contredisent absolument. L'une est l'essence du

socialisme d'État contre laquelle l'autre doit lutter. Il faut choisir

pourtant: _Ou_ nous travaillons--comme dit Bebel--à réaliser tout ce qui

est possible sur le terrain des réformes et améliorer autant que faire

se peut la situation des travailleurs, sur la base des conditions

sociales existantes; et ceci constitue la «_praktisch eintreten_

(l'intervention pratique)» par laquelle la social-démocratie allemande

obtient aux élections un si grand nombre de voix;--ou l'on part de

l'idée que, sur la base des conditions sociales existantes, la situation

des travailleurs ne peut être améliorée. Choisit-on la première

hypothèse, on prolonge les souffrances du prolétariat, car toutes ces

réformes ne servent qu'à fortifier la société existante. Et Bebel veut

quand même reconnaître, pour ne pas être en contradiction avec Engels,

qu'en dernière instance il faut en arriver a l'abolition de l'État, «la

constitution d'une organisation de gouvernement qui ne soit autre chose

qu'un guide pour le commerce de production et d'échange, c'est-à-dire

une organisation qui n'a rien de commun avec l'État actuel». En somme,

pratiquement on travaille à consolider l'État actuel, et en principe on

accorde qu'il faut en arriver à l'abolition de l'État. Cela n'a ni rime

ni raison.

Bebel dit au Parlement: «Je suis convaincu que, si l'évolution de la

société actuelle se continue paisiblement, de telle façon qu'elle

puisse atteindre son plus haut point de développement, il est possible

que la transformation de la société actuelle en société socialiste se

fasse également paisiblement et relativement vite; c'est ainsi que les

Français, en 1870, devinrent républicains et se débarrassèrent de

Napoléon, après qu'il eut été battu et fait prisonnier à Sedan.» Quelle

autre signification peut-on donner à cette phrase que: Si tout se passe

paisiblement, tout se passe paisiblement? Nommons des hommes capables

pour remplir leurs fonctions--c'est le terme employé.--Comme si

c'étaient les hommes et non le système qui est défectueux. N'est-on pas

forcé de respirer de l'air vicié en entrant dans une chambre dont

l'atmosphère est viciée? C'est la même chose que si l'on disait: Je suis

convaincu que, si les oiseaux ne s'envolent pas, nous les attraperons;

quand nous leur mettrons du sel sur la queue, nous les attraperons.

Quand ... mais voilà justement ce qu'on ne fait pas. Et ces paroles sont

dangereuses car elles créent chez les travailleurs l'idée qu'en effet

tout peut se passer paisiblement et une fois cette idée ancrée, le

caractère révolutionnaire disparaît. Frohme, député allemand, ne dit-il

pas que «_vernünftigerweise_ (raisonnablement)» il ne peut venir à

l'idée de la social-démocratie allemande de «vouloir abolir l'État»? Ne

lit-on pas dans le _Hamburger Echo_ du 15 novembre 1890:

«Nous déclarons franchement à M. le chancelier que nous lui dénions le

droit de dénoncer la social-démocratie comme un parti menaçant l'État.

Nous ne combattons pas l'État, mais les institutions de l'État et de la

société qui ne s'accordent pas avec la véritable conception de l'État et

de la société et avec sa mission. C'est nous, les social-démocrates, qui

voulons ériger l'État dans toute sa grandeur et toute sa pureté. Nous

défendons cela sans équivoque depuis plus d'un quart de siècle et M. le

chancelier von Caprivi devrait bien le savoir. Là seulement où règne la

véritable conception de l'État, existe le véritable amour de l'État.»

Quand nous entendons parler et lisons les définitions du «véritable

socialisme» de la «véritable conception de l'État», nous pensons

toujours au temps du «véritable christianisme». Il est regrettable que,

de même qu'il y a eu vingt, cent véritables christianismes qui

s'excluaient et s'excommuniaient mutuellement, il existe actuellement

vingt et plus de véritables socialismes. Nous aurions dû oublier depuis

longtemps ces bêtises, mais, hélas! cela n'est pas.

Non seulement l'État ne peut être conservé, mais il se montrera a peine

sous sa véritable forme à l'avènement du socialisme. Non, cette action

possibiliste, opportuniste, réformiste-parlementariste ne sert à rien et

étouffe chez les travailleurs l'idée révolutionnaire que Marx tâcha de

leur inculquer.

Comme des enfants, nous attribuons, en politique, à des personnages et à

des partis corrompus ce qui, en réalité, n'est que le produit de

situations générales profondes. Quelles garanties possédons-nous que ces

hommes de notre parti feront mieux que leurs devanciers? Sont-ils

invulnérables? Non. Les autres ont été corrompus et les nôtres le seront

également, parce que l'homme est le produit des circonstances et subit

par conséquent l'influence du milieu où il vit.

Engels a jugé si sévèrement l'action pratique dans les parlements, que

nous ne pouvons comprendre comment il en arrive à ratifier la tactique

du parti social-démocrate allemand. Voilà ce qu'il disait: «Une espèce

de socialisme petit-bourgeois a ses représentants dans le parti

social-démocratique, même en la fraction parlementaire; et d'une telle

manière, que l'on reconnaît, il est vrai, comme justes les principes du

socialisme moderne et le changement de tous les moyens de production en

propriété collective, mais que l'on ne croit à leur réalisation possible

que dans un avenir éloigné, pratiquement indéfinissable. C'est tout

simplement du replâtrage social et, le cas échéant, on peut sympathiser

avec la tendance réactionnaire pour le soi-disant «relèvement des

classes travailleuses».

C'est ce que nous avons toujours affirmé. L'abolition de la propriété

privée devient l'enseigne que l'on montre de loin et pendant ce temps on

s'occupe des revendications pratiques. Et il est triste de constater que

même des hommes comme Liebknecht travaillent dans ce sens. Voici ce

qu'il affirmait lors du Congrès international de Paris, en 1889: «Les

réformes pratiques, les réformes immédiatement réalisables et apportant

une utilité directe, se mettent à l'avant-plan et elles en ont d'autant

plus le droit qu'elles possèdent une force de recrutement pour amener de

plus en plus la classe ouvrière dans le courant socialiste et frayer

ainsi la route au socialisme.» C'est-à-dire les socialistes sont des

agents de recrutement! Que devient la phrase: «_Wer mit Feinden

parlamentelt, parlamentirt; wer parlamentirt, paktirt_»[24]

De cette manière l'on descend de plus en plus la pente où entraîne cette

façon d'agir et l'on arrive à formuler un programme agricole, comme

celui admis au Congrès ouvrier de Marseille, en 1892, où figurent

«l'abolition des droits de mutation pour les propriétés d'une valeur

moindre de 5000 francs» ainsi que «la révision du cadastre, et, en

attendant cette mesure générale, la révision en parcelles par les

communes». Un programme pareil a été accepté également par le parti

ouvrier belge et le programme des social-démocrates suisses a les mêmes

tendances. C'est ce qu'on appelle le socialisme petit-bourgeois.

L'État a toujours été l'instrument de force des oppresseurs contre les

opprimés. De là provient que «la classe ouvrière ne peut prendre

possession de la machine de l'État, afin de l'utiliser pour ses propres

besoins». Nous lisons dans l'avant-propos de l'adresse d'Engels de 1891:

«D'après la conception philosophique, l'État est la «réalisation de

l'idée» du royaume de Dieu sur terre, le domaine où l'éternelle vérité

et l'éternelle justice se réalisent ou doivent se réaliser. Il en

résulte une vénération superstitieuse pour l'État et pour tout ce qui

est en rapport avec lui, qui se manifeste d'autant plus aisément qu'on

s'est habitué, dès l'enfance, à la supposition que les affaires et les

intérêts communs de toute la société ne peuvent être soignés autrement

qu'ils l'ont été jusqu'ici, c'est-à-dire par l'État et ses employés bien

rémunérés. Et l'on croit avoir fait un grand pas en avant lorsqu'on

s'est affranchi de la croyance en la monarchie héréditaire et que l'on

ne se réclame que de la république démocratique. En réalité l'État n'est

autre chose qu'un instrument d'oppression d'une classe sur l'autre, et

non moins sous la république démocratique que sous la monarchie; et en

tout cas c'est un mal que, dans la lutte pour la suprématie des classes,

ne pourra éviter le prolétariat triomphant, pas plus que la Commune n'a

pu le faire; tout au plus en émoussera-t-on aussi vite que possible les

angles les plus saillants jusqu'au moment où une génération future,

élevée dans des conditions sociales nouvelles et libres, sera assez

puissante pour se débarrasser du fatras de l'État.»

Engels écrit dans le même sens en plusieurs de ses livres scientifiques

et nous croyons rendre service à nos lecteurs en citant ces extraits.

Dans son importante brochure: _Ursprung der Familie, des

Privateigenthums und des Staates_[25], pp. 139-140, il dit:

«L'État n'existe donc pas de toute éternité. Il y a eu des sociétés qui

existaient sans État, ignorant complètement l'État et le pouvoir de

l'État. À un certain degré de développement économique, lié

nécessairement à la séparation en classes de la société, l'État, par

suite de cette division, devint une nécessité. Nous approchons

maintenant avec rapidité d'un degré de développement dans la production

où l'existence de ces classes a non seulement cessé d'être une

nécessité, mais constitue un obstacle positif à la production. Ces

classes disparaîtront inéluctablement de la même manière qu'elles sont

nées jadis. Avec elles disparaîtra également l'État. La société

organisera de nouveau la production sur les bases de l'association libre

et égale des producteurs et reléguera la machine de l'État à la place

qui lui convient: le musée archéologique, à côté du rouet et de la hache

de bronze.»

C'est le développement de l'État dans les classes et cette manière de

voir est partagée par les anarchistes. Dans son autre brochure:

_Dühring's Umwalzung der Wissenschaft_, pp. 267-268, il dit:

«L'État était le représentant officiel de toute la société, sa

personnification en un corps visible, mais seulement en tant qu'il était

l'État, de la classe qui représentait elle-même, pour lui, toute la

société. Lorsqu'il devient réellement le représentant de toute la

société, _il devient superflu_. Dès qu'il n'y a plus de classes

sociales à opprimer, dès que disparaissent la suprématie des classes et

la lutte pour la vie, avec ses antagonismes et ses extravagances

résultant de l'anarchie dominant la production, il n'y a plus rien a

réprimer, rien ne réclamant des mesures d'oppression. Le premier acte

posé par l'État représentant en réalité toute la société,--la prise de

possession des moyens de production au nom de la société,--est en même

temps le dernier acte posé en sa qualité d'État. L'intrusion d'un

pouvoir d'État dans les situations sociales devient superflue

successivement sous tous les rapports et disparaît d'elle-même. Au lieu

d'un gouvernement de personnes surgit un gouvernement d'affaires réglant

la production. L'État n'est «pas aboli», il se meurt. C'est à ce point

de vue-là que doit être considéré «l'État libre populaire», aussi bien

après son droit d'agitation temporaire qu'après sa finale insuffisance

scientifique, ainsi que la revendication soi-disant anarchiste affirmant

qu'à un certain moment l'État sera aboli.»

Il est curieux de constater qu'Engels, qui combat les anarchistes, est

lui-même anarchiste dans sa conception du rôle de l'État. Sa pensée est

anarchiste, mais par les liens du passé il se trouve attaché à la

social-démocratie allemande.

La nouvelle édition de quelques études, _Internationales aus dem

Volksstaat_ (1871-1875), comprend un avant-propos d'Engels dans lequel

il dit que dans ces études il s'est toujours à dessein appelé communiste

et quoiqu'il accepte la dénomination de social-démocrate, il la trouve

hors de propos pour un parti «dont le programme économique est non

seulement complètement socialiste, mais directement communiste, et dont

le but politique final est la disparition de l'État, donc également de

la démocratie».

Quelle différence y a-t-il avec l'opinion de Kropotkine lorsqu'il dit

dans son _Étude sur la révolution_:

«L'abolition de l'État, voilà la tâche qui s'impose au révolutionnaire,

à celui du moins qui a l'audace de la pensée, sans laquelle on ne fait

pas de révolutions. En cela, il a contre lui toutes les traditions de la

bourgeoisie. Mais il a pour lui toute l'évolution de l'humanité qui nous

impose à ce moment historique de nous affranchir d'une forme de

groupement, rendue, peut-être, nécessaire par l'ignorance des temps

passés, mais devenue hostile désormais à tout progrès ultérieur.»

Du reste on s'aperçoit à quel degré l'on veut masquer cette évolution en

combattant ceux qui l'ont dénoncée. Quoique l'ancienne Internationale

eût écrit dans ses statuts que «la lutte économique doit primer la lutte

politique», les soi-disant marxistes proclament qu'il faut s'emparer du

pouvoir politique pour triompher dans la lutte économique. Et _la

Révolte_ avait raison lorsqu'elle écrivait à ce propos[26]: «C'était

mentir au principe de l'Internationale. C'était dire aux fondateurs de

l'Internationale et surtout à Marx, qu'ils étaient des imbéciles en

proclamant la prééminence de la lutte économique sur les luttes

politiques. Que pouvaient gagner les meneurs bourgeois dans les luttes

économiques? Une augmentation de salaires? Mais ils ne sont pas

salariés. Une diminution des heures de travail? Mais ils travaillent

déjà chez eux, comme littérateurs ou comme fabricants! Ils ne pouvaient

profiter que de la lutte politique. Ils cherchaient à y pousser les

travailleurs. Les préjugés des travailleurs aidant, ils y réussirent.»

Et ailleurs: «En effet, l'idée des marxistes est d'empêcher les

travailleurs de s'occuper de lutte économique. La lutte économique,

c'est bon pour des rêveurs comme Marx et Bakounine. En gens pratiques,

ils s'occuperont de votes. Ils feront des alliances, les uns avec les

conservateurs, les autres avec Guillaume II, et ils pousseront les leurs

au parlement. C'est l'article premier, le point essentiel de la bible

marxiste.»

Il paraît même qu'on s'abstient de parler du rôle de l'État; il en

résulte que généralement on évite l'écueil par quelques phrases

générales, sans approfondir aucunement la question. Ce fut encore

Kropotkine qui traita le problème au véritable point de vue dans son

_Étude sur la Révolution_:

«Les bourgeois savaient ce qu'ils voulaient; ils y avaient pensé depuis

longtemps. Pendant de longues années, ils avaient nourri un idéal de

gouvernement et quand le peuple se souleva, ils le firent travailler à

la réalisation de leur idéal, en lui accordant quelques concessions

secondaires sur certains points, tels que l'abolition des droits féodaux

ou l'égalité devant la loi. Sans s'embrouiller dans les détails, les

bourgeois avaient établi, bien avant la révolution, les grandes lignes

de l'avenir. Pouvons-nous en dire autant des travailleurs?

Malheureusement non. Dans tout le socialisme moderne et surtout dans sa

fraction modérée, nous voyons une tendance prononcée à ne pas

approfondir les principes de la société que l'on voudrait dégager de la

révolution. Cela se comprend. Pour les modérés, parler révolution c'est

déjà se compromettre et ils entrevoient que s'ils traçaient devant les

travailleurs un simple plan de réformes, ils perdraient leurs plus

ardents partisans. Aussi préfèrent-ils traiter avec mépris ceux qui

parlent de société future ou cherchent à préciser l'oeuvre de la

révolution. On verra cela plus tard, on choisira les meilleurs hommes et

ceux-ci feront tout pour le mieux! Voilà leur réponse. Et quant aux

anarchistes, la crainte de se voir divisés sur des questions de société

future et de paralyser l'élan révolutionnaire, opère dans un même sens;

on préfère généralement, entre travailleurs, renvoyer à plus tard les

discussions que l'on nomme (à tort, bien entendu) théoriques, et l'on

oublie que peut-être dans un an ou deux on sera appelé à donner son avis

sur toutes les questions de l'organisation de la société, depuis le

fonctionnement des fours à pains jusqu'à celui des écoles ou de la

défense du territoire--et que l'on n'aura même pas devant soi les

modèles de l'antiquité dont s'inspiraient les révolutionnaires bourgeois

du siècle passé.»

Il est vrai que c'est peine inutile de chercher à greffer des idées de

liberté et de justice sur des coutumes surannées, décrépites. Vouloir

élever un monument sur des fondations pourries n'est certes pas oeuvre

d'un bon architecte. Herbert Spencer, à ce point de vue dit avec raison:

«Les briques d'une maison ne peuvent être utilisées d'une manière

quelconque qu'après la démolition de cette maison. Si les briques sont

jointes avec du mortier, il est très difficile de détruire leur

assemblage. Et si le mortier est séculaire, la destruction de la masse

compacte présentera de si grandes difficultés qu'une reconstruction avec

des matériaux neufs sera plus économique qu'avec les vieux.»

Beaucoup ne saisissent pas la corrélation existant entre le pouvoir et

la propriété. Ce sont là les deux colonnes fondamentales d'un même

bâtiment, la société actuelle, or celui qui veut renverser l'une et

laisser l'autre debout, ne fait que de la demi-besogne. En fait on n'a

jamais osé se heurter à la machine de l'État; on la reprit simplement

sans comprendre que l'on introduisait dans ses propres remparts le

cheval de Troie. Moritz Rittinghausen, dont l'ouvrage, _La Législation

directe par le Peuple_, mérite d'être lu, mit le doigt sur la plaie

lorsqu'il écrivit:

«Si vous vous trompez dans les moyens d'application, dans la question

gouvernementale, votre révolution sera bientôt la proie des partis du

passé, eussiez-vous les idées les plus saines, les plus justes en

science sociale. Mieux vaudrait, nous n'hésitons pas à le dire, mieux

vaudrait bien comprendre la nature, l'essence du gouvernement

démocratique, sans se soucier beaucoup des réformes que ce gouvernement

doit, du reste, nécessairement amener.»

Ici s'applique cette vérité du Nouveau Testament: «Personne ne met du

vin nouveau dans de vieilles outres; sinon les outres crèvent, le vin

s'écoule et les outres sont perdues; mais on met le vin nouveau dans des

outres neuves pour conserver les deux ensemble.» L'oubli de ce principe

fondamental a amené déjà beaucoup de maux dans le monde, car toujours on

a voulu ciseler la nouvelle révolution sur le modèle de vieilles

devancières:

«Quand nous jetons un coup d'oeil sur la masse des révolutionnaires,

marxistes, possibilistes, blanquistes et même bourgeois--car tous se

retrouveront dans la révolution qui germe en ce moment; quand nous

voyons que les mêmes partis (qui répondent, chacun à certaines manières

de penser, et non à des querelles personnelles, ainsi qu'on l'affirme

quelquefois) se retrouvent dans chaque nation, sous d'autres noms, mais

avec les mêmes traits distinctifs; et quand nous analysons leurs fonds

d'idées, leurs buts et leurs procédés--nous constatons avec effroi que

tous ont le regard tourné vers le passé; qu'aucun n'ose envisager

l'avenir et que chacun de ces partis n'a qu'une idée: faire revivre

Louis Blanc ou Blanqui, Robespierre ou Marat, plus puissants comme force

de gouvernement, mais tout aussi impuissants d'accoucher d'une seule

idée capable de révolutionner le monde.»

L'on doit bien se convaincre que toutes les révolutions n'ont servi qu'à

fortifier et accroître la suprématie et la puissance de la bourgeoisie.

Aussi longtemps que l'État, basé sur la loi, existe et développe de plus

en plus ses fonctions, aussi longtemps que l'on continuera à travailler

dans cette voie, aussi longtemps nous serons esclaves. Si, dans la

révolution prochaine, le peuple ne se rend pas compte de sa mission, qui

consiste à abolir l'État avec tous ses codes et à empêcher surtout son

enracinement dans la société socialiste, tout le sang qui sera versé le

sera inutilement et tous les sacrifices de la masse--car c'est elle qui

fit toujours les plus grands sacrifices, quoiqu'on n'en parle jamais--ne

serviront qu'à élever quelques ambitieux qui ne recherchent que

l'application de l'«Ôte-toi de là que je m'y mette». Nous n'avons cure

d'un changement de personnalités; nous voulons le changement complet de

l'organisation sociale que nous subissons. De plus en plus sera prouvée

la vérité que «l'avenir n'appartient plus au gouvernement des hommes,

mais au gouvernement des affaires» (Aug. Comte). Il est indubitable que

la décision sur le meilleur système dépendra de la demande: Quel système

permet le plus d'expansion de liberté et de spontanéité? Car si la

liberté de vivre à sa guise doit être sacrifiée, une des plus grandes

caractéristiques de la nature humaine, l'individualité, disparaîtra.

À ce point de vue tous pourraient marcher d'accord, Engels aussi bien

que les anarchistes, si l'on ne se laissait arrêter par des mots. Mais,

ce qui s'allie se réunira quand même malgré les séparations et quant à

ce qui est opposé, on parvient parfois à l'accorder artificiellement et

pour quelque temps, mais cela finit toujours par se désagréger. C'est ce

qui nous console et nous fait espérer malgré toutes les controverses et

divisions qui s'élèvent entre des personnes qui, en somme, devraient

s'entendre.

Considérons encore la question de savoir si des socialistes

révolutionnaires et des anarchistes communistes peuvent marcher

ensemble. Nous nous en tenons aux termes employés habituellement,

quoique nous estimions que communisme et anarchisme sont des conceptions

qui s'excluent l'une l'autre. Kropotkine, au contraire, dit dans son

beau livre _La Conquête du pain_, p. 31, que «l'anarchie mène au

communisme et le communisme à l'anarchie, l'un et l'autre n'étant que

l'expression de la tendance prédominante des sociétés modernes à la

recherche de l'égalité». Il m'a été impossible d'établir l'argumentation

nécessaire. Qu'il appelle «le communisme anarchiste le communisme sans

gouvernement, celui des hommes libres», et considère ceci comme «la

synthèse des deux buts poursuivis par l'humanité à travers les âges: la

liberté économique et la liberté politique», on y trouvera facilement à

redire, mais une explication plus complète aurait été désirable.

Les anarchistes proprement dits sont de purs individualistes, qui

acceptent même la propriété privée et n'excluent ni la production

individuelle ni l'échange. De là provient que des hommes comme Benjamin

Tucker[27] et d'autres ne considèrent pas Kropotkine et Most comme

anarchistes. Pour cette raison nous ferons peut-être mieux de parler

dorénavant de _communistes révolutionnaires_. Ni les socialistes

révolutionnaires ni les anarchistes communistes n'y trouveront à redire.

Sur cette question nous ferons de nouveau une enquête, guidé par des

hommes qu'apprécient leurs co-religionnaires.

Existe-t-il une divergence de principes entre le socialisme et

l'anarchie?

Le parti social-démocratique allemand, à la réunion de Saint-Gall, vota

la résolution suivante:

«La réunion du parti déclare que la théorie anarchiste de la société, en

tant qu'elle poursuit l'autonomie absolue de l'individu, est

anti-socialiste; qu'elle n'est autre chose qu'une forme partielle des

principes du libéralisme bourgeois, quoiqu'elle parte des points de vue

socialistes dans sa critique de l'ordre social existant. Elle est

surtout incompatible avec la revendication socialiste de la

socialisation des moyens de production et du règlement social de la

production, et finit dans une contradiction insoluble, à moins que la

production ne soit reportée à la petite échelle de la main-d'oeuvre.

«La religion anarchiste et la recommandation exclusive de la politique

de violence se basent sur une conception erronée du rôle joué pas la

violence dans l'histoire des peuples.

«La violence est aussi bien un facteur réactionnaire qu'un facteur

révolutionnaire, plus réactionnaire même que révolutionnaire. La

tactique de la violence individuelle n'atteint pas le but et est

nuisible et condamnable en tant qu'elle offense les sentiments de

justice de la masse!

«Nous rendons les persécuteurs responsables des actes de violence

commis individuellement par des personnes poursuivies d'une manière

excessive, et nous interprétons le penchant vers ces actes comme un

phénomène ayant existé de tout temps en de pareilles situations et que

des mouchards payés par la police emploient actuellement contre la

classe ouvrière au profit de la réaction.»

Liebknecht, qui prit la parole comme référendaire, distingua trois

sortes d'anarchistes: 1° des agents provocateurs; 2° des criminels de

droit commun qui entourent leur crime d'un voile anarchiste; 3° les

soi-disant défenseurs de la propagande par le fait qui veulent amener ou

faire une révolution par des actes individuels.

Après avoir démontré la nécessité d'_agiter_, d'_organiser_ et

d'_étudier_--gradation qui s'éteint comme une chandelle, comme s'il

était possible d'agiter et d'organiser sans études préalables,

c'est-à-dire sans savoir pourquoi l'on agite et organise, la série des

termes exige: et se révolutionnariser, mais le Liebknecht d'aujourd'hui

a craint pour ce mot--il exprime de la manière suivante la différence

entre socialisme et anarchie:

«Le socialisme concentre les forces, l'anarchie les sépare et est par

conséquent politiquement et économiquement impuissante; elle ne

s'accorde pas plus de l'action révolutionnaire que de la grande

production moderne.» Et il trouve que l'anarchisme est et restera

antirévolutionnaire.

Nous croyons la question résolue inexactement ainsi. Dans une

démonstration scientifique on n'avance guère d'un pas vers la solution

avec de grandes phrases. Qu'on pose d'abord la question: Un anarchiste

est-il socialiste, oui ou non? Et ceci, d'après nous, ne se demande même

pas. Quel est, en somme, le noyau, la quintessence du socialisme? La

reconnaissance ou la non-reconnaissance de la propriété privée.

Il y a peu de temps parut le premier numéro d'une publication faite pour

la propagande socialiste-anarchiste-révolutionnaire, intitulée:

_Nécessité et bases d'une entente_, par Merlino; l'auteur y dit: «Nous

sommes avant tout socialistes, c'est-à-dire que nous voulons détruire la

cause de toutes les iniquités, de toutes les exploitations, de toutes

les misères et de tous les crimes: la propriété individuelle.»

C'est-à-dire que, anarchistes et socialistes, ont le même ennemi: la

propriété privée. De même Adolphe Fischer, un de ceux qui furent pendus

à Chicago, déclara catégoriquement:

«Beaucoup voudraient savoir évidemment quelle est la corrélation entre

anarchisme et socialisme et si ces deux doctrines ont quelque chose de

commun. Plusieurs croient qu'un anarchiste ne peut être socialiste, ni

un socialiste être anarchiste et réciproquement. C'est inexact. La

philosophie du socialisme est une philosophie générale et comprend

plusieurs doctrines subordonnées distinctes. À titre d'explication, nous

voulons citer le terme «christianisme». Il existe des catholiques, des

luthériens, des méthodistes, des anabaptistes, des membres d'Églises

indépendantes et diverses autres sectes religieuses et tous

s'intitulent: chrétiens. Quoique tout catholique soit chrétien, il

serait inexact de dire que tout chrétien croit au catholicisme. Webster

précise le socialisme comme suit: «Un règlement plus ordonné, plus juste

et plus harmonieux des affaires sociales.» C'est le but de l'anarchisme;

l'anarchisme cherche une meilleure forme pour la société. Donc, tout

anarchiste est socialiste, mais tout socialiste n'est pas nécessairement

un anarchiste. Les anarchistes, à leur tour, sont divisés en deux

fractions: les anarchistes communistes et les anarchistes s'inspirant

des idées de Proudhon. L'Association ouvrière internationale est

l'organisation représentant les anarchistes communistes. Politiquement

nous sommes des anarchistes et économiquement des communistes ou

socialistes. En fait d'organisation politique, les communistes

anarchistes demandent l'abolition du pouvoir politique; nous dénions à

une seule classe ou à un seul individu le droit de régner sur une autre

classe ou sur un seul individu. Nous pensons qu'il ne peut y avoir de

liberté aussi longtemps qu'un homme se trouve sous la domination d'un

autre, aussi longtemps que quelqu'un peut soumettre son semblable, sous

quelque forme que ce soit, et aussi longtemps que les moyens d'existence

sont monopolisés par certaines classes ou certains individus. Quant à

l'organisation économique de la société, nous sommes partisans de la

forme communiste ou méthode coopérative de production.»

Nous pourrions citer encore beaucoup d'auteurs qui tous parlent dans le

même sens. Il existe donc un point de départ commun pour les socialistes

et les anarchistes.

En second lieu, Merlino voudrait une _organisation de la production_:

«Le principe fondamental de l'organisation de la production que chaque

individu doit travailler, doit se rendre utile à ses semblables, à moins

qu'il ne soit malade ou incapable ... ce principe que tout homme doit se

rendre utile par le travail à la société, n'a pas besoin d'être codifié:

il doit entrer dans les moeurs, inspirer l'opinion publique, devenir

pour ainsi dire une partie de la nature humaine. Ce sera la pierre sur

laquelle sera édifiée la nouvelle société. Un arrangement quelconque

fondé sur ce principe ne produira pas d'injustices graves et durables,

tandis que la violation de ce principe ramènerait infailliblement et en

peu de temps l'humanité au régime actuel.»

Conséquemment, nous sommes d'accord sur l'ABOLITION DE LA PROPRIÉTÉ

PRIVÉE et L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION.

Voici le troisième point: Merlino part de l'idée que «l'expropriation de

la bourgeoisie ne peut se faire que par la violence, par voies de fait.

Les ouvriers révoltés n'ont à demander à personne la permission de

s'emparer des usines, des ateliers, des magasins, des maisons et de s'y

installer. Seulement ce n'est là, à peine, qu'un commencement de la

prise de possession, un préliminaire: si chaque groupe d'ouvriers

s'étant emparé d'une partie du capital ou de la richesse, voulait en

demeurer maître absolu à l'exclusion des autres, si un groupe voulait

vivre de la richesse accaparée et se refusait à travailler et s'entendre

avec les autres pour l'organisation du travail, on aurait sous d'autres

noms et au bénéfice d'autres personnes, la continuation du régime

actuel. La prise de possession primitive ne peut donc qu'être

provisoire: la richesse ne sera mise réellement en commun que quand tout

le monde se mettra à travailler, quand la production aura été organisée

dans l'intérêt commun.»

Les socialistes furent toujours d'accord sur ce point, mais depuis que

le microbe parlementaire a exercé ses ravages parmi les socialistes, il

n'en est plus ainsi.

À Erfurt, Liebknecht appela «la violence un facteur réactionnaire».

Comment est-il possible, lorsque Marx, son maître, par lequel il jure,

dit si clairement dans son _Capital_: «La violence est l'accoucheuse de

toute vieille société enceinte d'une nouvelle. La violence est un

facteur économique!» Il écrit, en outre, dans les _Deutsch-französischen

Jahrbücher_, «L'arme de la critique ne peut remplacer la critique des

armes; la violence matérielle ne peut être abolie que par la violence

matérielle; la théorie elle-même devient violence matérielle dès qu'elle

conquiert la masse.» Et si cela n'est pas encore assez explicite, que

dire de cette citation de Marx dans la _Neue Rheinische Zeitung_: «Il

n'y a qu'un seul moyen de diminuer, de simplifier, de concentrer les

souffrances mortellement criminelles de la société actuelle, les

sanglantes souffrances de gestation de la société nouvelle, c'est le

TERRORISME RÉVOLUTIONNAIRE».

Engels ajoute dans _The Condition of the working class in England_: «La

seule solution possible est une révolution violente qui ne peut plus

tarder d'arriver. Il est trop tard pour espérer encore une solution

paisible. Les classes sont plus antagonistes que jamais, l'esprit de

révolte pénètre l'âme des travailleurs, l'amertume s'accentue; les

escarmouches se concentrent en des combats plus importants, et bientôt

une petite poussée suffira pour mettre tout en mouvement: alors

retentira dans le pays le cri: _Guerre aux palais, paix aux chaumières_!

Et les riches arriveront trop tard pour arrêter le courant.»

Marx et Engels reconnaissent donc la violence comme facteur

révolutionnaire, et nous avons vu que Liebknecht l'appelle un facteur

réactionnaire. N'est-il pas en complète opposition avec les deux

premiers?

Alors, ce Marx était un charlatan, un hâbleur révolutionnaire, un

_Maulheld_ pour employer un qualificatif en honneur parmi les militants

allemands. Il déclare carrément et sans ambages que la violence est un

facteur révolutionnaire, et nulle part nous ne lisons qu'il se soit

élevé au point de vue supérieur de quelques socialistes modernes, qui

qualifient la violence de facteur réactionnaire.

Aucun révolutionnaire ne considérera la violence comme révolutionnaire

sous toutes les formes et dans toutes les circonstances. En ce cas,

toute émeute, toute résistance à la police devraient être considérées

comme telle. Mais il est excessivement singulier de traiter d'actes

réactionnaires la prise de la Bastille et la lutte des travailleurs sur

les barricades en 1848 et 1871.

Est-ce que, par hasard, un discours au Parlement constitue un acte

révolutionnaire? C'est possible, comme tout paraît possible aujourd'hui;

on parle déjà de révolutionnaires parlementaires; oui, l'on considère

les socialistes parlementaires comme les révolutionnaires par

excellence. Il y a certains socialistes qui, pour certains faits,

témoignent leur reconnaissance à la Couronne; il y en a même, comme

Liebknecht et ses codéputés au Landtag saxon, qui jurent fidélité au

roi, à la maison royale et à la patrie; sommé de s'expliquer, Liebknecht

répondit: «Quant à l'assertion du commissaire du gouvernement par

rapport au serment, je suis étonné que le président n'ait pas pris la

défense de mon parti; il est reconnu que nous avons une autre conception

de la religion, mais cela ne nous EXONÈRE PAS DE L'ENGAGEMENT PRIS EN

PRÊTANT SERMENT. Dans mon parti on respecte la parole donnée, et, comme

les socialistes démocrates ont tenu parole, ils sauront tenir leur

serment.» Conséquemment, ils ont juré fidélité au roi et à sa maison: ce

sont des socialistes royalistes. Il y en a en Hollande qui se trouvent

sous le haut patronage du ministre, parce qu'ils appartiennent à la

fraction distinguée, comme Bebel et Vollmar, qui poursuit un autre état

de choses au moyen de la légalité.

Mais croient-ils donc réellement que la société bourgeoise actuelle

aurait pu naître de la société féodale sans chasser les paysans de

leurs terres, sans les lois sanglantes contre les expropriés, sans

l'abolition violente des anciennes conceptions de la propriété, et

pensent-ils que de la société actuelle la société socialiste naîtra sans

révolutions violentes? Il est impossible d'être naïf à ce point-là, et

pourtant ils font croire au grand public des inepties pareilles.

Liebknecht a dit au Reichstag qu'il «est possible de résoudre la

question sociale par le moyen des réformes». Eh bien, le croit-il, oui

ou non? Si oui, il a renié complètement le Liebknecht de jadis, qui

enseigna absolument le contraire. Si non, il en fait accroire au peuple

et mène les gens par le bout du nez. Il n'y a pas de milieu.

Mais à quoi sert l'organisation des travailleurs, si ce n'est à en faire

une puissance à opposer à la puissance des possesseurs? Est-ce que cette

organisation est également un facteur réactionnaire? Si nous étions

convaincus d'être assez forts, croyez-vous que nous supporterions un

jour de plus notre état d'esclavage, de pauvreté et de misère?

Ce serait un crime de le faire.

La conviction de notre faiblesse, par manque d'organisation, est la

seule raison pour laquelle nous subissons l'état de choses actuel.

Les gouvernements le savent mieux que nous. Pourquoi chercheraient-ils

toujours à renforcer leur puissance?

Les partis antagonistes s'organisent et chacun tâche de pousser les

autres à une action prématurée afin d'en profiter.

Tout dépend en outre de la conception de l'État. Liebknecht et ses

co-antirévolutionnaires prennent une autre voie que Marx. Tandis que

celui-ci écrivait: «L'État est impuissant pour abolir le paupérisme.

Pour autant que les États se sont occupés du paupérisme, ils se sont

arrêtés aux règlements de police, à la bienfaisance, etc. L'État ne peut

faire autrement. Pour abolir véritablement la misère, l'État doit

s'abolir lui-même, car l'origine du mal gît dans l'existence même de

l'État, et non, comme le croient beaucoup de radicaux et de

révolutionnaires, dans une formule d'État définie, qu'ils proposent à la

place de l'État existant. L'existence de l'État et l'esclavage antiques

n'étaient pas plus profondément liés que l'État et la société usurière

modernes», Liebknecht croit qu'il y a nécessité que l'on prenne soin du

pauvre, du petit, aussi longtemps qu'il vit et, à ce propos, il prononça

au Parlement les paroles suivantes, qui forment un contraste frappant

avec les idées de Marx: «Nous pensons que c'est un signe de peu de

civilisation que cette grande opposition entre riches et pauvres. Nous

pensons que la marche ascendante de la civilisation fera disparaître peu

à peu cette opposition, et nous croyons que l'État, duquel nous avons la

plus haute conception quant au but qu'il doit atteindre, a la mission

civilisatrice d'abolir la distance entre pauvres et riches, et parce que

nous attribuons cette mission à l'État, nous acceptons, en principe, le

projet de loi présenté.»

Donc, tandis que l'un croit que l'État doit d'abord être aboli, avant de

pouvoir faire disparaître l'antagonisme entre riches et pauvres, l'autre

est d'avis que l'État a pour mission d'abolir cet antagonisme. Ces deux

déclarations sont en complète opposition, ainsi que la suivante:

«Seulement par une législation, non pas chrétienne mais vraiment

humaine, civilisatrice, imbue de l'esprit socialiste, réglant les

rapports du travail et des travailleurs, s'occupant sérieusement et

énergiquement de la solution de la question ouvrière et donnant à

l'État son véritable emploi, vous pourrez écarter le danger d'une

révolution... En un mot, vous n'éviterez la révolution qu'en prenant le

chemin des réformes, des réformes efficaces. Si vous votez la loi avec

les amendements que nous y avons proposés, pour en corriger les défauts,

vous aurez fait un grand pas dans la voie réformatrice. Par là vous ne

saperez pas le socialisme dans ses bases, mais vous lui aurez rendu

service, car cette loi est un témoignage en faveur de la vérité de

l'idée socialiste.»

Le Dr Muller, après avoir cité ces déclarations, dit avec raison: «Un

replâtrage genre socialisme d'État est donc un témoignage en faveur de

la vérité de l'idée socialiste!»

Voilà où l'on en est déjà arrivé ... et l'on entendra bien des choses

plus étonnantes. Sans le mouvement des soi-disant «Jeunes», le parti

social-démocratique allemand serait embourbé encore plus profondément

dans la vase.

Que l'on craigne l'accroissement du parlementarisme qui subordonne la

lutte économique à la lutte politique, cela ressort clairement des

questions portées à l'ordre du jour du Congrès international de Zurich.

Le parti social-démocratique suisse disait dans sa proposition que «le

parlementarisme, là où son pouvoir est illimité, conduit à la corruption

et à la duperie du peuple». Les Américains affirmaient qu'il fallait

veiller à ce que le parti social-démocratique conservât fidèlement son

caractère révolutionnaire et qu'on ne doit pas imiter le système moderne

des détenteurs du pouvoir.

On s'aperçoit clairement que le parlementarisme n'offre pas les

garanties suffisantes pour conserver au socialisme son caractère

révolutionnaire. Chaque fois que la social-démocratie sera sur

le point de sombrer sur les récifs du parlementarisme, les

anarchistes-communistes pousseront un cri d'alarme. Et cela nous viendra

à propos.

Nous croyons qu'anarchistes et socialistes révolutionnaires peuvent

accepter sans arrière-pensée la formule suivante à laquelle les

anarchistes, réunis à Zurich, ont déclaré n'y trouver rien à redire:

«Tous ceux qui reconnaissent que la propriété privée est l'origine de

tous les maux et croient que l'affranchissement de la classe ouvrière

n'est possible que par l'abolition de la propriété privée;

Tous ceux qui reconnaissent qu'une organisation de la production doit

avoir pour point de départ l'obligation de travailler pour avoir un

droit de quote-part aux produits résultant du travail en commun;

Tous ceux qui acceptent que l'expropriation de la bourgeoisie doit être

poursuivie par tous les moyens possibles, soit légaux, soit illégaux,

soit paisibles, soit violents;

Peuvent coopérer au renversement de la société moderne et à la création

d'une nouvelle.»

Au lieu d'être des antithèses incompatibles, le socialisme

révolutionnaire et l'anarchisme peuvent donc coopérer. Nous sommes

d'accord avec Teistler lorsqu'il écrit dans sa brochure: _Le

Parlementarisme et la classe ouvrière_ (n° 1 de la bibliothèque

socialiste de Berlin):

«La classe ouvrière n'obtiendra jamais rien par la voie

politico-parlementaire. Étant une couche sociale opprimée, elle

n'exercera aucune influence tant que la domination de classes existera.

Et le prolétariat possédera depuis longtemps la suprématie économique

quand sera brisée la force politique de la bourgeoisie. Inutile donc de

compter qu'il influence la législation. D'ailleurs, la puissance

politique ne saurait jamais atteindre le but économique poursuivi par

les travailleurs. Car voici comment les choses se passeront en réalité:

Dès que le prolétariat aura aboli la forme de production, l'échafaudage

politique de l'État de classes s'effondrera. Mais l'organisation

politique entière ne peut être modifiée par une action politique.

Comment, par exemple, par voie parlementaire, écarter ou rendre sans

effet la loi des salaires? La supposition même est absurde! La

législation économique entière n'est que la sanction, la codification de

situations existantes et de choses exercées pratiquement. Seulement

quand ils auront déjà acquis un résultat pratique ou quand ce sera dans

l'intérêt des classes dominantes, les travailleurs obtiendront quelque

chose par la voie parlementaire. En tous cas, le mouvement social

constitue la force motrice. C'est pourquoi il est inexcusable de vouloir

pousser les travailleurs, du terrain économique sur le terrain purement

politique».

Les socialistes révolutionnaires, avec les anarchistes-communistes si

possible, doivent diriger la lutte des classes, organiser les masses et

utiliser les grèves comme leur moyen de pouvoir politique, au lieu

d'user leurs forces dans la lutte politique. Laissons la politique aux

politiciens.

Aussi longtemps qu'existera la puissance du capital, aussi longtemps

également le parlementarisme sera un moyen employé par les possesseurs

contre les non-possesseurs. Et le capitalisme se montre jusque dans le

parti social-démocratique. Nous pourrions en donner nombre d'exemples.

Nous pourrions citer la coopérative modèle des socialistes gantois, où

règne la tyrannie et où la liberté de la critique est étouffée, oui,

punie de la privation de travail! Et la même crainte qui empêche les

ouvriers d'une fabrique, menacés de perdre leur gagne-pain, de témoigner

la vérité contre leur patron, ou qui fait même signer une pièce dans

laquelle, à l'encontre de la vérité, ils protestent contre une attaque

envers le fabricant, cette même crainte empêche là-bas les socialistes

de confirmer la vérité que je proclame, moi, parce que je suis

indépendant.

Regardez les pays de suffrage universel comme l'Allemagne et la France.

Le sort de l'ouvrier y est-il meilleur? Voyez les États-Unis; les

élections y sont la plus grande source de corruption sous la

toute-puissance du capitalisme. Un de ces chefs électoraux qui, par la

masse d'argent qu'il recevait, a fait élire les deux derniers

présidents, Harrison et le respectable (?) Cleveland, fut dénoncé

dernièrement et condamné à quelques années de prison. En fait, les

États-Unis sont gouvernés par ces tripoteurs à la solde des banquiers et

ce sont ceux-là qui indiquent la politique à suivre.

Et nous ne pourrions condamner le pauvre diable qui préfère accepter

quelques francs pour son vote plutôt que de souffrir la faim avec femme

et enfants. C'est la chose la plus naturelle du monde. Qu'un autre lui

donne un peu plus, il deviendra clérical, libéral ou socialiste

convaincu. Il est poussé par la faim et dans ce cas nous n'avons pas le

courage de le condamner.

À ce sujet, la remarque de Henry George est très juste: «Le millionnaire

soutient toujours le parti au pouvoir, quelque corrompu qu'il soit. Il

ne s'efforce jamais de créer des réformes, car instinctivement il craint

les changements. Jamais il ne combat de mauvais gouvernements. S'il est

menacé par ceux qui possèdent le pouvoir politique, il ne se remue pas,

il ne fait pas d'appel au peuple, mais il corrompt cette force par

l'argent. En réalité, la politique est devenue une affaire commerciale

et pas autre chose. N'est-il pas vrai «qu'une société, composée de gens

excessivement riches et de gens excessivement pauvres, devient une proie

facile pour ceux qui cherchent à s'emparer du pouvoir»?

Eh bien, si cela est vrai, nous sommes convaincus que la lutte politique

ne nous aide pas, ne saurait nous aider. Car, pendant ce temps,

l'évolution économique va à la dérive. Une forme démocratique et un

mauvais gouvernement peuvent marcher de pair. La base de tout problème

politique est la question sociale et ceux qui tendent à s'emparer du

pouvoir politique n'attaquent pas le mal à sa source vitale.

Nous devons _bien_ voter et si le parlementarisme n'a rien produit

jusqu'ici, c'est parce que nous avons voté _mal_. Tachez d'avoir des

hommes capables de remplir leur mission, crient les charlatans

politiques.--Parfaitement, répétons-nous, attrapons les oiseaux en leur

mettant du sel sur la queue.

Les collectivistes ont lieu d'être satisfaits de la marche des

événements. Émile Vandervelde dit dans sa brochure précitée: «À ne

considérer que l'état pécuniaire, la force motrice des deux systèmes

serait sensiblement équivalente. Mais il faut tenir compte, en faveur de

la solution collectiviste, d'un facteur moral dont l'influence ira

toujours grandissant: au lieu d'être les subordonnés d'une société

anonyme, ceux qui dirigent actuellement l'armée industrielle

deviendraient des hommes publics, investis par les travailleurs

eux-mêmes d'un mandat de confiance.»

Mais il oublie d'ajouter que, d'après sa conception, les ouvriers seront

tous «les subordonnés d'une grande société anonyme», l'État notamment,

c'est-à-dire qu'il n'y aura pas beaucoup de progrès. Tâchons de ne pas

avoir un changement de tyrannie au lieu de son abolition, et par le

collectivisme on n'arrivera qu'à transformer le patronat et non à le

supprimer. Un État pareil sera infiniment plus tyrannique que l'État

actuel.

Platon, dans sa _République_, fait la réflexion suivante:

«Pour cette raison les bons refusent de gouverner pour l'argent ou

l'honneur; car ils ne veulent pas avoir la réputation d'être des

mercenaires ou des voleurs, en acceptant publiquement ou en

s'appropriant secrètement de l'argent; ils ne tiennent pas non plus aux

honneurs. Par la force et les amendes on doit les contraindre à accepter

le pouvoir et on trouve scandaleuse la conduite de celui qui recherche

une position gouvernementale et n'attend pas jusqu'à ce qu'il soit forcé

de l'accepter. Actuellement la plus grande pénitence pour ceux qui ne

veulent pas gouverner eux-mêmes, est qu'ils deviennent les subordonnés

de moins bons qu'eux, et c'est pour éviter cela, je crois, que les bons

prennent le gouvernement en mains. Mais alors ils ne l'acceptent pas

comme une chose qui leur fera beaucoup de plaisir, mais comme une chose

inévitable qu'ils ne peuvent laisser à d'autres. Pour cette raison je

pense que si jamais il devait exister un État exclusivement composé

d'hommes bons, on chercherait autant à ne pas gouverner qu'on cherche

actuellement à gouverner; et qu'il serait prouvé que le véritable

gouvernement ne recherche pas son propre intérêt mais celui de ses

subordonnés et que, par conséquent, tout homme sensé préfère se trouver

sous la direction des autres que de se charger lui-même du pouvoir.»

Ce qui prouve que Platon avait aussi des tendances anarchistes.

Actuellement, on dit souvent: Quoi qu'il arrive, nous devrons quand

même franchir l'étape de l'État socialiste des social-démocrates, pour

arriver à une société meilleure. Nous ne disons pas non. Mais si cela

devrait être vrai, nous aurions encore beaucoup et longtemps à

batailler. Si les symptômes actuels ne nous induisent pas en erreur,

nous voyons déjà la petite bourgeoisie, alliée à l'aristocratie des

travailleurs, se préparer à reprendre le pouvoir des mains de ceux qui

gouvernent aujourd'hui. Ce sera la dictature du quatrième État derrière

lequel s'en est déjà formé un cinquième. Et n'allez pas croire que ce

cinquième État sera plus heureux sous la domination du quatrième que

celui-ci ne l'est sous la domination du troisième. À en juger par

quelques faits récents, nous pouvons avoir à ce sujet des appréhensions

parfaitement justifiées. Que reste-t-il de la liberté de penser dans le

parti officiel social-démocrate allemand? La discipline du parti est

devenue une tyrannie et malheur à celui qui s'oppose à la direction du

parti: sans pitié il est exécuté. Quelle liberté y a-t-il dans les

coopératives tant prônées de la Belgique? Nous pourrions citer des faits

prouvant qu'une telle liberté est un despotisme pire que celui exercé

aujourd'hui[28]. En tout cas, le cinquième État aura la même lutte à

soutenir et il faudra un effort énorme pour l'affranchir de la

domination du quatrième État. Et s'il se produit encore une domination

du cinquième État au détriment du sixième, etc., combien longues

seront alors les souffrances du prolétariat? Une fois un État

social-démocratique constitué, il ne sera pas facile de l'abolir et il

est bien possible qu'il soit moins difficile de l'empêcher de se

développer à sa naissance que de l'anéantir lorsqu'il sera constitué. On

ne peut supposer que le peuple, après avoir épuisé ses forces dans la

lutte homérique contre la bourgeoisie, sera immédiatement prêt à lutter

contre l'État bureaucratique des social-démocrates. Si nous arrivons

jamais à cet État-là nous serons pendant longtemps accablés par ses

bénédictions. De la révolution chrétienne au commencement de notre

ère--qui était d'abord également à tendance communiste--nous sommes

tombés aux mains du despotisme clérical et féodal et nous le subissons

actuellement à peu près depuis vingt siècles.

Si cela peut être évité, employons-y nos efforts. Liebknecht croyait à

Berlin que le socialisme d'État et la social-démocratie n'avaient plus

que la dernière bataille à livrer: «Plus le capitalisme marche à sa

ruine, s'émiette et se dissout, plus la société bourgeoise s'aperçoit

que finalement elle ne peut se défendre contre les attaques des idées

socialistes, et d'autant plus nous approchons de l'instant où le

socialisme d'État sera proclamé sérieusement; et la dernière bataille

que la social-démocratie aura à livrer se fera sous la devise: «Ici, la

social-démocratie, là, le socialisme d'État.» La première partie est

vraie, la seconde pas. Il est évident qu'alors les social-démocrates

auront été tellement absorbés par les socialistes d'État, qu'ils feront

cause commune. N'oublions pas que, d'après toute apparence, la

révolution ne se fera pas par les social-démocrates, qui pour la plupart

se sont dépouillés, excepté en paroles, de leur caractère

révolutionnaire; mais par la masse qui, devenue impatiente, commencera

la révolution à l'encontre de la volonté des meneurs. Et quand cette

masse aura risqué sa vie, la révolution aboutissant, les

social-démocrates surgiront tout à coup pour s'approprier, sans coup

férir, les honneurs de la révolution et tâcher de s'en emparer.

Actuellement les socialistes révolutionnaires ne sont pas tout à fait

impuissants; ils peuvent aboutir aussi bien à la dictature qu'à la

liberté. Ils doivent donc tâcher qu'après la lutte la masse ne soit

renvoyée avec des remerciements pour services rendus, qu'elle ne soit

pas désarmée; car celui qui possède la force prime le droit. Ils doivent

empêcher que d'autres apparaissent et s'organisent comme comité central

ou comme gouvernement, sous quelque forme que ce soit, et ne pas se

montrer eux-mêmes comme tels. Le peuple doit s'occuper lui-même de ses

affaires et défendre ses intérêts, s'il ne veut de nouveau être dupé. Le

peuple doit éviter que des déclarations ronflantes, des droits de

l'homme se fassent _sur le papier_, que la socialisation des moyens de

production soit décrétée et que ne surgissent en réalité au pouvoir de

nouveaux gouvernants, élus sous l'influence néfaste des tripotages

électoraux--qui ne sont pas exclus sous le régime du suffrage

universel--et sous l'apparence d'une fausse démocratie. Nous en avons

assez des réformes sur le papier: il est temps que l'ère arrive des

véritables réformes. Et cela ne se fera que lorsque le peuple possédera

réellement le pouvoir. Qu'on ne joue pas, non plus, sur les mots

«évolution» et «révolution» comme si c'étaient des antithèses. Tous deux

ont la même signification; leur unique différence consiste dans la date

de leur apparition. Deville, que personne ne soupçonnera d'anarchisme,

mais qui est connu et reconnu comme social-démocrate et possède une

certaine influence, Deville le déclare avec nous. À preuve son article:

«Socialisme, Révolution, Internationalisme» (livraison de décembre de la

revue _L'Ère nouvelle_), dans lequel il écrit: «Évolution et révolution

ne se contredisent pas, au contraire: elles se succèdent en se

complétant, la seconde est la conclusion de la première, la révolution

n'est que la crise caractéristique qui termine effectivement une

période évolutive.» Après il cite un exemple que j'ai moi-même rappelé

déjà souvent: «Voyez ce qui se passe pour le poussin. Après avoir

régulièrement évolué à l'intérieur de la coquille, la petite bête ignore

que l'évolution a été décrétée exclusive de toute violence: au lieu

d'employer ses loisirs à user tout doucement sa coquille, elle ne fait

ni une ni deux et la brise sans façon. Eh bien! le socialisme, le cas

échéant, imitera le poussin: si les événements le lui commandent, il

brisera la légalité dans laquelle il se développe et dans laquelle il

n'a, pour l'instant, qu'à poursuivre son développement régulier. Ce qui

constitue essentiellement une révolution, c'est la rupture de la

légalité en vigueur: c'est là la seule condition nécessaire pour la

constituer, tout le reste n'est qu'éventuel.»

En effet, la révolution n'est autre chose que la phase finale inévitable

de toute évolution, mais il n'y a pas d'antithèse entre ces deux termes,

comme on le proclame souvent. Qu'on ne l'oublie pas, pour éviter toute

confusion. Une révolution est une transition vive, facilement

perceptible, d'un état à un autre; une évolution, une transition

beaucoup plus lente et partant moins perceptible.

Résumons-nous et arrivons à établir cette conclusion que LE SOCIALISME

EST EN DANGER par suite de la tendance de la grande majorité. Et ce

danger est l'influence du capitalisme sur le parti social-démocrate. En

effet, le caractère moins révolutionnaire du parti dans plusieurs pays

provient de la circonstance qu'un nombre beaucoup plus grand d'adhérents

du parti ont quelque chose à perdre si un changement violent de la

société venait à se produire. Voilà pourquoi la social-démocratie se

montre de plus en plus modérée, sage, pratique, diplomatique (d'après

elle plus rusée), jusqu'à ce qu'elle s'anémie à force de ruse et

devienne tellement pâle qu'elle ne se reconnaîtra plus. La

social-démocratie obtiendra encore beaucoup de voix, quoique

l'augmentation ne se fasse pas aussi vite que le rêvent Engels et

Bebel,--comparez à ce sujet les dernières et les avant-dernières

élections en Allemagne,--il y aura plus de députés, de conseillers

communaux et autres dignitaires socialistes; plus de journaux, de

librairies et d'imprimeries; dans les pays comme la Belgique et le

Danemark il y aura plus de boulangeries, pharmacies, etc., coopératives;

l'Allemagne comptera plus de marchands de cigares, de patrons de

brasserie, etc.; en un mot, un grand nombre de personnes seront

économiquement dépendantes du futur «développement paisible et calme» du

mouvement, c'est-à-dire qu'il ne se produira aucune secousse

révolutionnaire qui ne soit un danger pour eux. Et justement ils sont

les meneurs du parti et, par suite de la discipline, presque

tout-puissants. Ici également ce sont les conditions économiques qui

dirigent leur politique. Quand on voit le parti allemand approuvé chez

nous par la presse bourgeoise, qui l'oppose aux vulgaires socialistes

révolutionnaires, cela donne déjà à réfléchir. Un de nos principaux

journaux écrivait à ce sujet les lignes suivantes, dans lesquelles il y

a quelque chose à apprendre pour l'observateur attentif: «Nos

socialistes, dans les dernières années, ont pris tant de belles

manières, se sont frisés et pommadés si parlementairement, que l'on peut

se dire en présence de la lente transformation d'un parti conçu

révolutionnairement en un parti non précisément radical, mais qui

considère le cadre de la société existante comme assez élastique et

suffisant pour enclaver même ce parti, fût-ce avec quelque résistance.

Le développement actuel du socialisme allemand est un sujet très

important, dont nous n'avons pas à nous occuper pour le moment. Même si

le nombre des députés socialistes au Reichstag s'élève à 60-70, il n'y a

pas encore de danger politique dont doive s'alarmer l'empire allemand.

D'abord, le socialisme prouve sa faiblesse en devenant un parti

parlementairement fort, car ses adhérents en attendent alors des

résultats plus positifs, que cette fraction parlementaire ne pourra leur

donner qu'en devenant encore plus apprivoisée, plus condescendante. En

second lieu on peut supposer que les partis non socialistes aplaniront

mainte opposition existant actuellement entre eux, et ce à mesure que le

socialisme les combattra plus vivement comme un parti ayant de

l'influence sur la législature.»

Singer, au nom du parti social-démocratique, a reconnu qu'au Parlement

on tâche de formuler ses revendications de telle manière qu'elles

puissent être acceptées par les classes dominantes. Ce qui veut dire, en

d'autres termes, que l'on devient un parti de réformes. L'idée

révolutionnaire est supprimée par la confiance dans le parlementarisme.

On demande l'aumône à la classe dominante, mais celle-ci agit d'après

les besoins de ses propres intérêts. Lorsqu'elle prend en considération

les revendications socialistes, elle ne le fait pas pour les

social-démocrates, mais pour elle-même. L'on aboutit ainsi au marécage

possibiliste petit-bourgeois et involontairement la lutte des classes

est mise à l'arrière-plan.

Cela sonne bien lorsqu'on veut nous faire accroire que la classe

travailleuse doit s'emparer du pouvoir politique pour arriver à son

affranchissement économique, mais, pratiquement, est-ce bien possible?

Jules Guesde compare l'État à un canon qui est aux mains de l'ennemi et

dont on doit s'emparer pour le diriger contre lui. Mais il oublie qu'un

canon est inutile sans les munitions nécessaires et l'adversaire détient

celles-ci en réglant en sa faveur les conditions économiques. Comment

l'ouvrier, dépendant sous le rapport économique, pourra-t-il jamais

s'emparer du pouvoir politique? Nous verrions plutôt le baron de

Münchhausen passer au-dessus d'une rivière en tenant en main la queue de

sa perruque que la classe ouvrière devenir maîtresse de la politique

aussi longtemps qu'économiquement elle est complètement dépendante.

Mais le danger qui nous menace n'est pas si grand; c'est visiblement une

phase de l'évolution; nous n'avons pas à constituer un mouvement selon

nos désirs, mais nous avons à analyser la situation; malgré tous les

efforts des meneurs pour endiguer le mouvement, le développement

économique poursuit sa marche et les hommes seront forcés de se

conformer à ce développement, car lui ne se conforme pas aux hommes.

Il n'est pas étonnant que des pays arriérés comme l'Allemagne et

l'Autriche soient partisans de cette tendance autoritaire; car lorsque

les pays occidentaux comme la France, l'Angleterre, les Pays-Bas et la

Belgique avaient déjà bu depuis longtemps à la coupe de la liberté,

l'Allemagne ne savait pas encore épeler le mot liberté. Voilà pourquoi

le développement politique y est presque nul et tandis qu'elle a

rattrapé les autres pays sur le chemin du développement économique, elle

reste en arrière pour le développement politique. Celui qui connaît plus

ou moins l'État policier allemand,--et ceci concerne encore plus

l'Autriche,--sait combien l'on y est encore arriéré. Et quoique

Belfort-Bax considère les socialistes allemands comme «les meneurs

naturels du mouvement socialiste international», nous pensons que la

direction d'un tel mouvement--il paraît qu'on rêve toujours de

direction--ne peut être confiée à un des peuples orientaux. La

germanisation du mouvement international, le _Deutschland, Deutschland

über alles_[29] qu'on aime tant à appliquer là-bas, serait un recul, que

doivent redouter les peuples occidentaux plus avancés.

Nous envisageons l'avenir avec calme parce que nous avons la conviction

que ce ne sont pas nos théories qui provoquent la marche suivie et que

l'avenir appartient à ceux qui se seront le mieux rendu compte des

événements, qui auront analysé le plus exactement les signes des temps.

Pour nous la vérité est dans la parole suivante: Aujourd'hui le vol est

Dieu, le parlementarisme est son prophète et l'État son bourreau; c'est

pourquoi nous restons dans les rangs des socialistes libertaires, qui ne

chassent pas le diable par Belzébub, le chef des diables, mais qui vont

droit au but, sans compromis et sans faire des offrandes sur l'autel de

notre société capitaliste corrompue.

Le socialisme en danger · 第 13 / 31 题