PRÉFACE

L'ouvrage de notre ami, Domela Nieuwenhuis, est le fruit de patientes

études et d'expériences personnelles très profondément vécues; quatre

années ont été employées à la rédaction de ce travail. À une époque

comme la nôtre, où les événements se pressent, où la rapide succession

des faits rend de plus en plus âpre la critique des idées, quatre ans

constituent déjà une longue période de la vie, et certes, pendant ce

temps, l'auteur a pu observer bien des changements dans la société, et

son propre esprit a subi une certaine évolution. Les trois parties de

l'ouvrage, parues à de longs intervalles dans _la Société Nouvelle_,

témoignent des étapes parcourues. En premier lieu, l'écrivain étudie

les «divers courants de la Démocratie sociale en Allemagne»; puis,

épouvanté par le recul de l'esprit révolutionnaire qu'il a reconnu dans

le socialisme allemand, il se demande si l'évolution socialiste ne

risque pas de se confondre avec les revendications anodines de la

bourgeoisie libérale; enfin, reprenant l'étude des manifestations de la

pensée sociale, il constate qu'il n'y a point à désespérer, et que la

régression d'une école, où l'on s'occupe de commander et de discipliner

plus que de penser et d'agir, est très largement compensée par la

croissance du socialisme libertaire, où les compagnons d'oeuvre, sans

dictateurs, sans asservissement à un livre ou à un recueil de formules,

travaillent de concert à fonder une société d'égaux.

Les documents cités dans ce livre ont une grande importance historique.

Sous les mille apparences de la politique officielle--formules de

diplomates, visites russes, génuflexions françaises, toasts d'empereurs,

récitations de vers et décorations de valets,--apparences que l'on a

souvent la naïveté de prendre pour de l'histoire, se produit la grande

poussée des prolétaires naissant à la conscience de leur état, à la

résolution ferme de se faire libres, et se préparant à changer l'axe de

la vie sociale par la conquête pour tous d'un bien-être qui est encore

le privilège de quelques-uns. Ce mouvement profond, c'est là l'histoire

véritable, et nos descendants seront heureux de connaître les péripéties

de la lutte d'où naquit leur liberté!

Ils apprendront combien fut difficile dans notre siècle le progrès

intellectuel et moral qui consiste à se «guérir des individus». Certes,

un homme peut rendre de grands services à ses contemporains par

l'énergie de sa pensée, la puissance de son action, l'intensité de son

dévouement; mais, après avoir fait son oeuvre, qu'il n'ait pas la

prétention de devenir un dieu, et surtout que, malgré lui, on ne le

considère pas comme tel! Ce serait vouloir que le bien fait par

l'individu se transformât en mal au nom de l'idole. Tout homme faiblit

un jour après avoir lutté, et combien parmi nous cèdent à la fatigue, ou

bien aux sollicitations de la vanité, aux embûches que tendent de

perfides amis! Et même le lutteur fût-il resté vaillant et pur jusqu'à

la fin, on lui prêtera certainement un autre langage que le sien, et

même on utilisera les paroles qu'il a prononcées en les détournant de

leur sens vrai.

Ainsi voyez comment on a traité cette individualité puissante, Marx, en

l'honneur duquel des fanatisés, par centaines de mille, lèvent les bras

au ciel, se promettant d'observer religieusement sa doctrine! Tout un

parti, toute une armée ayant plusieurs dizaines de députés au Parlement

germanique, n'interprètent-ils pas maintenant cette doctrine marxiste

précisément en un sens contraire de la pensée du maître? Il déclara que

le pouvoir économique détermine la forme politique des sociétés, et l'on

affirme maintenant en son nom que le pouvoir économique dépendra d'une

majorité de parti dans les Assemblées politiques. Il proclama que

«l'État, pour abolir le paupérisme, doit s'abolir lui-même, car

l'essence du mal gît dans l'existence même de l'État!» Et l'on se met

dévotement à son ombre pour conquérir et diriger l'État! Certes, si la

politique de Marx doit triompher, ce sera, comme la religion du Christ,

à la condition que le maître, adoré en apparence, soit renié dans la

pratique des choses.

Les lecteurs de Domela Nieuwenhuis apprendront aussi à redouter le

danger que présentent les voies obliques des politiciens. Quel est

l'objectif de tous les socialistes sincères? Sans doute chacun d'eux

conviendra que son idéal serait une société où chaque individu, se

développant intégralement dans sa force, son intelligence et sa beauté

physique et morale, contribuera librement à l'accroissement de l'avoir

humain. Mais quel est le moyen d'arriver le plus vite possible à cet

état de choses? «Prêcher cet idéal, nous instruire mutuellement, nous

grouper pour l'entr'aide, pour la pratique fraternelle de toute oeuvre

bonne, pour la révolution!», diront tout d'abord les naïfs et les

simples comme nous.--«Ah! quelle est votre erreur! nous est-il répondu:

le moyen est de recueillir des votes et de conquérir les pouvoirs

publics». D'après ce groupe parlementaire, il convient de se substituer

à l'État et, par conséquent, de se servir des moyens de l'État, en

attirant les électeurs par toutes les manoeuvres qui les séduisent, en

se gardant bien de heurter leurs préjugés. N'est-il pas fatal que les

candidats au pouvoir, dirigés par cette politique, prennent part aux

intrigues, aux cabales, aux compromis parlementaires? Enfin, s'ils

devenaient un jour les maîtres, ne seraient-ils pas forcément entraînés

à employer la force, avec tout l'appareil de répression et de

compression qu'on appelle l'armée citoyenne ou nationale, la

gendarmerie, la police et tout le reste de l'immonde outillage? C'est

par cette voie si largement ouverte depuis le commencement des âges, que

les novateurs arriveront au pouvoir, en admettant que les baïonnettes ne

renversent pas le scrutin avant la date bienheureuse.

Le plus sûr encore est de rester naïfs et sincères, de dire simplement

quelle est notre énergique volonté, au risque d'être appelés utopistes

par les uns, abominables, monstrueux, par les autres. Notre idéal

formel, certain, inébranlable est la destruction de l'État et de tous

les obstacles qui nous séparent du but égalitaire. Ne jouons pas au plus

fin avec nos ennemis. C'est en cherchant à duper que l'on devient dupe.

Telle est la morale que nous trouvons dans l'oeuvre de Nieuwenhuis.

Lisez-la, vous tous que possède la passion de la vérité et qui ne la

cherchez pas dans une proclamation de dictateur ni dans un programme

écrit par tout un conseil de grands hommes.

Élisée RECLUS.

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Le socialisme en danger · 第 6 / 31 题