Le 22 janvier.
Batchano te remettra cette lettre, mon cher papa, et te dira comment
je suis mort. Mon dernier vœu est que tu ne souffres pas. Il faut que
tu te réjouisses: tu retrouves aujourd’hui l’enfant que tu aimais...
Rappelle-toi nos belles soirées... Quand tu penseras à moi, ne te
souviens que de celui qui t’écoutait, qui tâchait à te comprendre, qui
te comprenait, car tu sais descendre vers les humbles, de celui que tu
emportais sur les cimes. L’autre, oublie-le... Il a connu de telles
douleurs, de telles angoisses, livré de si rudes batailles, pleuré sur
tant de défaites, qu’il a gagné le droit à l’oubli. Ce n’était pas un
malade puisqu’il n’a pu guérir, c’était un malheureux sur qui pesait
la destinée.
Père, tu n’es pas responsable! Les hommes de ta taille ne sont
responsables que des œuvres de leur génie. Qu’ils soient liés à la
race par l’amour, c’est la revanche des dieux...
Les dieux se sont bien vengés, mon pauvre papa! Mais comme tu as été
grand, comme tu as lutté!... Ma mort te délivre: je meurs sans regret.
Pardonne-moi à ton tour. Une dernière fois, je te jure que ce n’était
pas ma faute... Je me résigne, je ne me plains pas; mais l’injustice
fut immense qui plaça mon âme dans le corps que je quitte.
Je te prie d’inventer une fable afin que maman n’apprenne pas ce
qu’était son fils. Même il vaudrait mieux lui laisser ignorer, ainsi
qu’à Louise, mon suicide. Je conseille à Batchano, dans la lettre que
je lui envoie, de se rendre chez le préfet de police. Destrem semble
dévoué à ta gloire; et, comme je suis à San Remo sous un faux nom, il
parviendra sans doute à empêcher la presse d’identifier mon cadavre.
Je le souhaite pour toi comme pour moi.
Quant à ma pièce, elle t’appartient. Elle s’est un peu relevée à la
première. Peut-être la feras-tu paraître en librairie...
Je suppose que le directeur du Grand Théâtre a déjà présenté à la
maison les billets que je lui ai souscrits. Je te conjure de les
retirer. On trouvera dans ma valise une somme de onze mille francs.
Batchano t’expliquera comment je me la suis procurée et quels sont mes
remords à ce sujet. Si tu peux réparer ma faute, diminuer mon crime,
j’ai confiance que tu n’hésiteras pas. D’ailleurs, envers Marie, nous
avons, l’un et l’autre, des devoirs: le mien est de mourir.
Mon cher papa, je te dis adieu. Tu as été l’orgueil de ma vie. Cette
nuit, quand il me faudra du courage, je t’appellerai, et, devant toi,
devant ta grande figure, je ne faiblirai pas... Oh! nos belles
soirées!...
Lucien.