LE CHATEAU DE CRISTAL

I

Il y avait une fois deux pauvres gens, mari et femme, qui avaient sept

enfants: six garçons et une fille. Le plus jeune des fils, Yvon, et sa

sœur Yvonne, étaient d'un caractère aimable et doux; ils semblaient

un peu simples d'esprit, et leurs frères les taquinaient, les

tourmentaient en cent façons, abusant de leur simplesse pour ne leur

laisser que les tâches les plus pénibles et la plus chétive nourriture.

Yvon ne se révoltait jamais, et Yvonne non plus, mais elle était

toujours triste et on la voyait bien rarement sourire. C'était pourtant

une jolie fille, et si elle avait été heureuse et bien parée, personne

dans le pays n'aurait pu lutter de beauté avec elle. Mais, moitié à

cause de sa pauvreté, moitié à cause du peu de soin que sa mère avait

d'elle, la malheureuse petite ne portait jamais que les plus humbles

vêtements.

Tous les matins, quelque temps qu'il fît, on l'envoyait sur la lande

garder les vaches et les moutons, avec un morceau de pain d'orge ou

une galette de blé noir pour toute pitance, et elle ne revenait que le

soir, au coucher du soleil.

Un jour que, selon son habitude, elle était partie de bonne heure avec

son chétif troupeau, elle rencontra, sur son chemin, un jeune homme

beau comme le jour, et vêtu de soie et d'or, comme un prince. Elle le

regardait, éblouie; quelle fut sa surprise lorsqu'il s'approcha d'elle

et lui dit:

«Voudriez-vous vous marier avec moi, jeune fille?»

Elle se troubla, baissa les yeux, et répondit d'un air modeste:

«Je ne sais pas, monseigneur. Il faut que je demande à mes parents la

permission de me marier.

--Vous la donneront-ils?

--Qui sait? mon Dieu! je n'ai guère de contentement par eux!»

Et deux larmes coulèrent sur ses joues.

Le jeune homme en eut pitié.

«Demain à la même heure, vous me retrouverez ici, dit-il. Rapportez-moi

une réponse, ma douce Yvonne,--et ne pleurez plus», ajouta-t-il, en

essuyant les pleurs de la pauvre fille.

Il disparut alors; Yvonne, toute la journée, ne fit que rêver à lui. Le

soir, elle revint à la maison, chantant d'un cœur gai, tout en chassant

ses moutons devant elle.

«Qu'a donc Yvonne, pour chanter ainsi? dit Hervoan, le frère aîné,

tout surpris; jamais nous ne l'avons vue si contente.

--Je vais le savoir», dit sa mère, et elle courut à l'étable, où la

jeune fille faisait rentrer son troupeau.

Celle-ci répondit sans embarras à toutes les questions, raconta son

aventure, et demanda la permission d'épouser le bel inconnu.

«Pauvre sotte! s'écria sa mère, quel conte me faites-vous là? vit-on

jamais un seigneur tel que celui dont vous parlez, épouser une petite

bergère? Il a voulu se moquer de vous.

--Non, ma mère, répondit Yvonne avec plus d'assurance qu'elle n'en

montrait d'ordinaire; il a vraiment l'intention de m'épouser, puisqu'il

n'attend que votre consentement.

--Pourquoi voulez-vous vous marier, je vous le demande? Pour être

malheureuse?...

--Je ne le serai jamais plus que je ne le suis», dit Yvonne d'une voix

grave et triste.

Sa mère ne sut que répondre. Elle haussa les épaules, lui tourna le dos

et s'en alla.

Le lendemain matin, au lever du soleil, la bergère fit sortir son

troupeau et le conduisit à la lande. Au même endroit que la veille,

elle rencontra le beau jeune homme qui lui dit de nouveau:

«Voulez-vous être ma femme?

--Je veux bien, répondit-elle en rougissant. Mais venez faire votre

demande chez mes parents.

--Très volontiers, partons tout de suite.»

La famille d'Yvonne fut dans une telle stupéfaction en voyant ce beau

prince, si richement paré, vouloir épouser la petite bergère, que père,

mère et frères dirent _oui_ sans hésiter.

On fixa le jour de la cérémonie et le prince partit, après avoir

promis de se charger de tous les frais des noces. Elles furent

célébrées avec beaucoup de pompe et de solennité. Le marié vint

chercher l'épousée dans un superbe char tout doré, attelé de quatre

chevaux blancs, qui avaient des harnais d'or et des housses de drap

d'argent, toutes garnies de pierreries. Sur leur tête, se balançait un

haut panache de plumes roses. Le garçon d'honneur était presque aussi

beau et bien paré que le marié et tous deux brillaient comme le soleil.

Aussitôt après le repas, le prince se leva de table, et dit à Yvonne de

monter dans le char.

«Ne puis-je aller chercher mes vêtements? demanda-t-elle.

--C'est inutile, vous en trouverez tant que vous voudrez et de bien

plus beaux dans mon palais. N'emportez rien d'ici, et venez, belle

Yvonne.»

Elle lui obéit, et se plaça sur le char à côté de lui.

Au moment où ils allaient partir, ses frères s'écrièrent:

«Ne pourrons-nous savoir où vous allez? Quand nous voudrons revoir

notre sœur, où la trouverons-nous?

--Au Château de Cristal, de l'autre côté de la mer Noire», dit le

prince.

Il fit un signe, les quatre chevaux s'enlevèrent, prirent le galop et

tout disparut en quelques minutes.

Contes du pays d'Armor · 第 40 / 64 题