II

La pauvre Lévénès, restée seule avec son petit troupeau, ne perdit pas

courage. De ses mains délicates, fouillant le sol, elle en tira des

pierres, des mottes de terre, de la mousse, des herbes sèches, et,

du mieux qu'elle put, elle construisit une sorte de hutte pour elle

et pour ses moutons. Elle ne les quittait pas un seul instant, leur

cherchait des touffes d'herbe fraîche et parfumée, qu'ils mangeaient

dans le creux de sa main, les menait boire au bassin d'une source

limpide, lavait leur blanche toison, la peignait, la débarrassait de

tout ce qui s'y attachait, herbes folles et brindilles arrachées aux

buissons.

La nuit, elle se retirait dans sa hutte; par les temps de pluie aussi,

elle y trouvait un abri, mais les jours de beau temps, elle courait

et jouait sur la lande, folâtrant avec ses moutons; puis, quand ils

étaient las, elle s'asseyait sur une grosse pierre, ils se rangeaient

en cercle autour d'elle: alors elle les baisait, les caressait, leur

parlait et ils semblaient la comprendre, la regardant avec leurs bons

petits yeux attendris. Souvent aussi, elle récitait à haute voix ses

prières qu'ils écoutaient fort attentivement, ou encore chantait, de sa

belle voix harmonieuse et claire, les chansons de Bretagne, cantiques

pieux sur saint Armel, saint Guénolé, l'ermite saint Ronan ou le grand

saint Corentin, notre mère sainte Anne, la patronne des Bretons, et

sainte Barbe, qui sauva de la foudre le seigneur du Faouët. Et puis,

les soniou qui racontent les tragiques histoires du temps jadis, et les

gwerziou qui font rire les jeunes filles à la veillée, quand leur plus

aimé les entonne à pleine voix.

[Illustration: ELLE NE QUITTAIT PAS UN SEUL INSTANT SON PETIT TROUPEAU.]

Un jour de printemps, un jeune seigneur qui chassait dans ces parages,

étonné d'entendre une si belle voix dans un pays si désert, s'avança

sur la lande et s'arrêta stupéfait en voyant que la chanteuse était une

charmante fille à l'air noble, à la taille gracieuse, entourée de neuf

moutons blancs qui semblaient l'écouter avec ravissement. Assise sur un

bloc de rocher, elle avait auprès d'elle un mouton plus gros et plus

beau que les autres qui lui léchait doucement les mains.

Le jeune seigneur contemplait avec ravissement ce touchant spectacle,

il s'approcha de la bergère et l'interrogea avec courtoisie.

Lévénès, sans raconter entièrement son histoire, ne laissa point

ignorer son nom.

«Je suis, lui dit-elle, la fille du seigneur de Ker-Armel. Par suite de

grandes infortunes, il ne me reste plus, de tout ce que je possédais,

que cette lande inculte, où je vis à la grâce de Dieu, avec mes chers

petits moutons.

--Venez avec moi dans mon château, s'écria le seigneur, et amenez-y

vos moutons, puisque vous semblez tant les aimer. Je ne puis supporter

la pensée de vous voir ainsi abandonnée dans cette solitude, exposée à

toutes les injures du temps. Quand viendra l'hiver, vous y mourrez de

froid et de faim. Venez, je vous en prie, dans ma demeure, vous y serez

traitée avec tous les égards qui vous sont dus.»

Mais Lévénès refusa; elle était trop fière et trop sage pour accepter

les bienfaits d'un étranger. En vain le seigneur insista, il ne put

vaincre sa résistance.

Tous les jours, il revenait sur la lande, et plus il voyait la

damoiselle de Ker-Armel, plus il était charmé de sa beauté, de

son esprit, de sa grâce. Elle-même finit par s'attacher à lui, ils

devinrent mari et femme.

Il y eut pour les noces de grandes réjouissances dans le pays, des

danses, des festins, et Lévénès n'eut plus d'autre souci que de

plaire à son époux, ce qui n'était pas difficile puisqu'il l'adorait,

et de soigner ses moutons qu'on avait installés dans les jardins du

château. On leur avait construit de charmantes cabanes, spacieuses

et bien fournies de litière fraîche; ils se promenaient, tout le

jour, dans de gras pâturages; leur sœur ne les quittait guère, jouait

avec eux, ornait de guirlandes de fleurs leurs blanches toisons, les

caressait, leur parlait comme à des personnes, au grand étonnement de

son mari qui, en les voyant si intelligents, si affectueux, ne pouvait

s'empêcher de penser que ce n'étaient pas là des moutons comme d'autres.

Contes du pays d'Armor · 第 31 / 64 题