La pauvre Lévénès, restée seule avec son petit troupeau, ne perdit pas
courage. De ses mains délicates, fouillant le sol, elle en tira des
pierres, des mottes de terre, de la mousse, des herbes sèches, et,
du mieux qu'elle put, elle construisit une sorte de hutte pour elle
et pour ses moutons. Elle ne les quittait pas un seul instant, leur
cherchait des touffes d'herbe fraîche et parfumée, qu'ils mangeaient
dans le creux de sa main, les menait boire au bassin d'une source
limpide, lavait leur blanche toison, la peignait, la débarrassait de
tout ce qui s'y attachait, herbes folles et brindilles arrachées aux
buissons.
La nuit, elle se retirait dans sa hutte; par les temps de pluie aussi,
elle y trouvait un abri, mais les jours de beau temps, elle courait
et jouait sur la lande, folâtrant avec ses moutons; puis, quand ils
étaient las, elle s'asseyait sur une grosse pierre, ils se rangeaient
en cercle autour d'elle: alors elle les baisait, les caressait, leur
parlait et ils semblaient la comprendre, la regardant avec leurs bons
petits yeux attendris. Souvent aussi, elle récitait à haute voix ses
prières qu'ils écoutaient fort attentivement, ou encore chantait, de sa
belle voix harmonieuse et claire, les chansons de Bretagne, cantiques
pieux sur saint Armel, saint Guénolé, l'ermite saint Ronan ou le grand
saint Corentin, notre mère sainte Anne, la patronne des Bretons, et
sainte Barbe, qui sauva de la foudre le seigneur du Faouët. Et puis,
les soniou qui racontent les tragiques histoires du temps jadis, et les
gwerziou qui font rire les jeunes filles à la veillée, quand leur plus
aimé les entonne à pleine voix.
[Illustration: ELLE NE QUITTAIT PAS UN SEUL INSTANT SON PETIT TROUPEAU.]
Un jour de printemps, un jeune seigneur qui chassait dans ces parages,
étonné d'entendre une si belle voix dans un pays si désert, s'avança
sur la lande et s'arrêta stupéfait en voyant que la chanteuse était une
charmante fille à l'air noble, à la taille gracieuse, entourée de neuf
moutons blancs qui semblaient l'écouter avec ravissement. Assise sur un
bloc de rocher, elle avait auprès d'elle un mouton plus gros et plus
beau que les autres qui lui léchait doucement les mains.
Le jeune seigneur contemplait avec ravissement ce touchant spectacle,
il s'approcha de la bergère et l'interrogea avec courtoisie.
Lévénès, sans raconter entièrement son histoire, ne laissa point
ignorer son nom.
«Je suis, lui dit-elle, la fille du seigneur de Ker-Armel. Par suite de
grandes infortunes, il ne me reste plus, de tout ce que je possédais,
que cette lande inculte, où je vis à la grâce de Dieu, avec mes chers
petits moutons.
--Venez avec moi dans mon château, s'écria le seigneur, et amenez-y
vos moutons, puisque vous semblez tant les aimer. Je ne puis supporter
la pensée de vous voir ainsi abandonnée dans cette solitude, exposée à
toutes les injures du temps. Quand viendra l'hiver, vous y mourrez de
froid et de faim. Venez, je vous en prie, dans ma demeure, vous y serez
traitée avec tous les égards qui vous sont dus.»
Mais Lévénès refusa; elle était trop fière et trop sage pour accepter
les bienfaits d'un étranger. En vain le seigneur insista, il ne put
vaincre sa résistance.
Tous les jours, il revenait sur la lande, et plus il voyait la
damoiselle de Ker-Armel, plus il était charmé de sa beauté, de
son esprit, de sa grâce. Elle-même finit par s'attacher à lui, ils
devinrent mari et femme.
Il y eut pour les noces de grandes réjouissances dans le pays, des
danses, des festins, et Lévénès n'eut plus d'autre souci que de
plaire à son époux, ce qui n'était pas difficile puisqu'il l'adorait,
et de soigner ses moutons qu'on avait installés dans les jardins du
château. On leur avait construit de charmantes cabanes, spacieuses
et bien fournies de litière fraîche; ils se promenaient, tout le
jour, dans de gras pâturages; leur sœur ne les quittait guère, jouait
avec eux, ornait de guirlandes de fleurs leurs blanches toisons, les
caressait, leur parlait comme à des personnes, au grand étonnement de
son mari qui, en les voyant si intelligents, si affectueux, ne pouvait
s'empêcher de penser que ce n'étaient pas là des moutons comme d'autres.