L'enfant pleure ou s'ennuie; sa nourrice l'apaise avec une chanson,
ou l'amuse avec une histoire. L'enfance de l'humanité, comme celle de
l'homme, a pris plaisir aux chants et aux récits; les _contes_ sont
aussi vieux que notre race.
Qu'ils devaient être bizarres, ces premiers essais de l'imagination
humaine! Ils étaient, sans doute, simples et courts; la mémoire y
tenait une grande place et les souvenirs du monde primitif y ont laissé
une empreinte ineffaçable.
Animaux fantastiques à combattre, mers à traverser, forêts immenses à
défricher, tâches gigantesques à accomplir: tout cela ne rappelle-t-il
point les premiers pas de l'homme sur la terre, alors que, tout petit,
tout nu, tout misérable, il défendait, comme il pouvait, une vie sans
cesse menacée. Quand ces grands exploits étaient accomplis, les mères,
orgueilleuses, les racontaient à leurs fils; la tribu en gardait la
tradition, sans cesse augmentée et comme rajeunie de nouveaux épisodes,
en passant de bouche en bouche.
Aussi les contes ont-ils un fond commun à tous les peuples.
Les détails familiers, inventés par les conteurs, prennent tout
naturellement la couleur de ce qui les entoure: paysage, demeure ou
coutume, et voilà créée cette littérature populaire, où se retrouve
l'âme de l'humanité épanchant ses joies ou ses douleurs, ses passions
ou ses haines, sa sagesse ou sa folie, dans des milliers de contes,
chansons, héroïdes, fabliaux, ballades, dictons, proverbes, etc.
Depuis une vingtaine d'années, l'étude de cet ensemble qu'on a
appelé _folklore_[1] occupe et même passionne, à juste titre,
beaucoup d'esprits distingués. Dans le monde entier, des savants, des
chercheurs recueillent chants, contes et légendes, les traduisent, en
les accompagnant de commentaires. En Angleterre, en Allemagne et en
France, tout particulièrement, ce travail a déjà acquis des proportions
considérables.
[1] Mot anglais formé de: _folk_, les gens, les personnes, et _lore_,
science, tradition, savoir transmis.
Sous ce titre: Les _Littératures populaires de toutes les nations_,
il se publie, chez M. Maisonneuve, un recueil d'une haute valeur
littéraire et scientifique; presque toutes les provinces de France y
sont ou y seront représentées. Ce sont les trois volumes consacrés par
M. Luzel à la Basse-Bretagne qui ont fourni la matière des _Contes du
Pays d'Armor_.
J'en ai dû la communication à l'amitié de l'auteur, je les ai lus et
relus, et, à chaque lecture, je sentais croître le désir de faire
partager à la jeunesse et même au grand public, le vif plaisir que
j'éprouvais. Or, il faut bien l'avouer, les contes populaires ne
peuvent être mis dans toutes les mains. Ils ont la saveur, mais aussi
la crudité des choses incultes; de plus, recueillis uniquement dans un
but d'érudition, ils intéresseront les amateurs de _folklore_, mais
les redites, les longueurs, les épisodes parasites qui forcément les
encombrent, lasseraient bientôt la patience des lecteurs profanes.
Avec l'autorisation de M. Luzel, j'en ai choisi un certain nombre, de
genres variés et propres à donner une idée exacte de la merveilleuse
richesse d'imagination qui caractérise les contes bretons. J'ai
scrupuleusement conservé le fond même du conte; je n'ai créé aucun
type, ajouté aucun épisode; je me suis bornée à enlever tout ce qui
pouvait alourdir la marche de l'action, à développer les situations et
les caractères dans le sens où ils étaient esquissés, enfin à faire
disparaître tout ce qui aurait écarté le livre de la bibliothèque de
famille, et je l'offre aujourd'hui au public, non comme mon œuvre, mais
comme celle des enfants de Breiz-Izel[2].
[2] La Petite-Bretagne, par opposition à la Grande-Bretagne
(Breiz-Veur, l'Angleterre).
C'est un des meilleurs d'entre eux qui a recueilli ces contes. Pendant
plus de quarante ans, avec un zèle patient que rien ne rebutait, il a
écouté les conteurs et les conteuses, le crayon à la main, écrivant
sous leur dictée. Mendiants et mendiantes, pèlerines, chanteurs,
ouvriers, laboureurs, sont venus lui offrir leurs richesses, mine
inexplorée d'où il a su tirer des trésors précieux. Plus d'une fois,
c'est au bord des routes, assis sur les bruyères des talus, ou sous le
manteau noirci des grandes cheminées bretonnes, ou encore sur quelque
rocher, battu des vents de mer, qu'il a tracé en hâte les lignes
pressées où se déroulent de si brillantes aventures...
Sur cette terre de Bretagne,
La terre de granit, recouverte de chênes[3],
le temps passe sans rien emporter. Ailleurs, les chemins de fer, les
journaux, l'industrie,--ce qu'on appelle le progrès,--ont fait table
rase des mœurs et des croyances. Dans les monts d'Arrez, il est bien
des hameaux isolés où l'on s'habille encore de peaux de bêtes et
où, pour toute nourriture, on mange, comme il y a six mille ans, la
bouillie d'avoine dans de grossières écuelles de bois, et les galettes
de sarrasin, cuites sur la plaque de fonte, qui a remplacé les pierres
rougies au feu, du temps du roi Gradlon. Là, se sont conservées aussi
les vieilles traditions; là, on se groupe autour de la pèlerine,
colportant de ferme en ferme ses récits merveilleux, et jamais le conte
n'est assez long au gré du naïf auditoire.
[3] Brizeux.
Quel accueil vont rencontrer, dans les milieux étrangers, ces histoires
qui semblent si bien à leur place au pays d'Armor?
Souvent l'héroïne d'un conte reçoit, en présent des fées, un coffret
plein de bijoux, de perles et de diamants; elle l'emporte en hâte pour
faire partager sa joie à sa famille... On ouvre le coffret,... on ne
trouve au fond qu'un peu de cendres ou quelques feuilles sèches!
C'est qu'elle a oublié un mot, un signe, un geste, dont le pouvoir
magique lui assurait la possession de ses richesses, et cet oubli a
suffi pour tout anéantir!
Les fées du pays d'Armor m'ont donné aussi des perles et des
diamants.--Je vous les apporte, mes chers lecteurs; puissé-je n'avoir
rien oublié de ce qui peut charmer!
Quimper, 25 août 1889.
[Illustration]