IV

Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la salle,

longue pièce à plafond bas où il y avait, sur la cheminée, un polypier

touffu s’étalant contre la glace. Assise dans son fauteuil, près de la

fenêtre, elle voyait passer les gens du village sur le trottoir.

Léon, deux fois par jour, allait de son étude au Lion d’or. Emma, de

loin, l’entendait venir; elle se penchait en écoutant, et le jeune

homme glissait derrière le rideau, toujours vêtu de même façon et sans

détourner la tête. Mais au crépuscule, lorsque, le menton dans sa main

gauche, elle avait abandonné sur ses genoux sa tapisserie commencée,

souvent elle tressaillait à l’apparition de cette ombre glissant tout à

coup. Elle se levait et commandait qu’on mît le couvert.

M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, il entrait

à pas muets pour ne déranger personne et toujours en répétant la même

phrase: «Bonsoir la compagnie!» Puis, quand il s’était posé à sa place,

contre la table, entre les deux époux, il demandait au médecin des

nouvelles de ses malades, et celui-ci le consultait sur la probabilité

des honoraires. Ensuite, on causait de ce qu’il y avait dans le

journal. Homais, à cette heure-là, le savait presque par cœur; et il

le rapportait intégralement, avec les réflexions du journaliste et

toutes les histoires des catastrophes individuelles arrivées en France

ou à l’étranger. Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas à

lancer quelques observations sur les mets qu’il voyait. Parfois même,

se levant à demi, il indiquait délicatement à Madame le morceau le

plus tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils

pour la manipulation des ragoûts et l’hygiène des assaisonnements; il

parlait arome, osmazôme, sucs et gélatine d’une façon à éblouir. La

tête d’ailleurs plus remplie de recettes que sa pharmacie ne l’était

de bocaux, Homais excellait à faire quantité de confitures, vinaigres

et liqueurs douces, et il connaissait aussi toutes les inventions

nouvelles de caléfacteurs économiques, avec l’art de conserver les

fromages et de soigner les vins malades.

À huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie.

Alors M. Homais le regardait d’un œil narquois, surtout si Félicité se

trouvait là, s’étant aperçu que son élève affectionnait la maison du

médecin.

— Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées, et je crois,

diable m’emporte, qu’il est amoureux de votre bonne!

Mais un défaut plus grave, et qu’il lui reprochait, c’était d’écouter

continuellement les conversations. Le dimanche, par exemple, on ne

pouvait le faire sortir du salon, où madame Homais l’avait appelé pour

prendre les enfants, qui s’endormaient dans les fauteuils, en tirant

avec leurs dos les housses de calicot, trop larges.

Il ne venait pas grand monde à ces soirées du pharmacien, sa médisance

et ses opinions politiques ayant écarté de lui successivement

différentes personnes respectables. Le clerc ne manquait pas de s’y

trouver. Dès qu’il entendait la sonnette, il courait au-devant de

madame Bovary, prenait son châle, et posait à l’écart, sous le bureau

de la pharmacie, les grosses pantoufles de lisière qu’elle portait sur

sa chaussure, quand il y avait de la neige.

On faisait d’abord quelques parties de trente-et-un; ensuite M. Homais

jouait à l’écarté avec Emma; Léon, derrière elle, lui donnait des avis.

Debout et les mains sur le dossier de sa chaise, il regardait les dents

de son peigne qui mordaient son chignon. À chaque mouvement qu’elle

faisait pour jeter les cartes, sa robe du côté droit remontait. De ses

cheveux retroussés, il descendait une couleur brune sur son dos, et

qui, s’apâlissant graduellement, peu à peu se perdait dans l’ombre. Son

vêtement, ensuite, retombait des deux côtés sur le siège, en bouffant,

plein de plis, et s’étalait jusqu’à terre. Quand Léon parfois sentait

la semelle de sa botte poser dessus, il s’écartait, comme s’il eût

marché sur quelqu’un.

Lorsque la partie de cartes était finie, l’apothicaire et le médecin

jouaient aux dominos, et Emma changeant de place, s’accoudait sur la

table, à feuilleter l’Illustration. Elle avait apporté son journal

de modes. Léon se mettait près d’elle; ils regardaient ensemble les

gravures et s’attendaient au bas des pages. Souvent elle le priait

de lui lire des vers; Léon les déclamait d’une voix traînante et

qu’il faisait expirer soigneusement aux passages d’amour. Mais le

bruit des dominos le contrariait; M. Homais y était fort, il battait

Charles à plein double-six. Puis, les trois centaines terminées,

ils s’allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas à

s’endormir. Le feu se mourait dans les cendres; la théière était vide;

Léon lisait encore. Emma l’écoutait, en faisant tourner machinalement

l’abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la gaze des pierrots

dans des voitures et des danseuses de corde, avec leurs balanciers.

Léon s’arrêtait, désignant d’un geste son auditoire endormi, alors

ils se parlaient à voix basse, et la conversation qu’ils avaient leur

semblait plus douce, parce qu’elle n’était pas entendue.

Ainsi s’établit entre eux une sorte d’association, un commerce

continuel de livres et de romances; M. Bovary, peu jaloux, ne s’en

étonnait pas.

Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute marquetée

de chiffres jusqu’au thorax et peinte en bleu. C’était une attention

du clerc. Il en avait bien d’autres, jusqu’à lui faire, à Rouen, ses

commissions; et le livre d’un romancier ayant mis à la mode la manie

des plantes grasses, Léon en achetait pour Madame, qu’il rapportait sur

ses genoux, dans l’Hirondelle, tout en se piquant les doigts à leurs

poils durs.

Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à balustrade pour

tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu; ils

s’apercevaient soignant leurs fleurs à leur fenêtre.

Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore plus souvent

occupée; car, le dimanche, depuis le matin jusqu’à la nuit, et chaque

après-midi, si le temps était clair, on voyait à la lucarne d’un

grenier le profil maigre de M. Binet penché sur son tour, dont le

ronflement monotone s’entendait jusqu’au Lion d’or.

Un soir, en rentrant, Léon trouva dans sa chambre un tapis de velours

et de laine avec des feuillages sur fond pâle, il appela madame Homais,

M Homais, Justin, les enfants, la cuisinière, il en parla à son patron;

tout le monde désira connaître ce tapis; pourquoi la femme du médecin

faisait-elle au clerc des générosités? Cela parut drôle, et l’on pensa

définitivement qu’elle devait être sa bonne amie.

Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses

charmes et de son esprit, si bien que Binet lui répondit une fois fort

brutalement:

— Que m’importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa société!

Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa déclaration;

et, toujours hésitant entre la crainte de lui déplaire et la honte

d’être si pusillanime, il en pleurait de découragement et de désirs.

Puis il prenait des décisions énergiques; il écrivait des lettres qu’il

déchirait, s’ajournait à des époques qu’il reculait. Souvent il se

mettait en marche, dans le projet de tout oser; mais cette résolution

l’abandonnait bien vite en la présence d’Emma, et, quand Charles,

survenant, l’invitait à monter dans son boc pour aller voir ensemble

quelque malade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame et

s’en allait. Son mari, n’était-ce pas quelque chose d’elle?

Quant à Emma, elle ne s’interrogea point pour savoir si elle l’aimait.

L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands

éclats et des fulgurations, — ouragan des cieux qui tombe sur la vie,

la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à

l’abîme le cœur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des

maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées,

et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu’elle découvrit

subitement une lézarde dans le mur.

V

Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu’il neigeait.

Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Léon, partis voir, à

une demi-lieue d’Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l’on

établissait. L’apothicaire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie,

pour leur faire faire de l’exercice, et Justin les accompagnait,

portant des parapluies sur son épaule.

Rien pourtant n’était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace

de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable

et de cailloux, quelques roues d’engrenage déjà rouillées, entourait

un long bâtiment quadrangulaire que perçaient quantité de petites

fenêtres. Il n’était pas achevé d’être bâti, et l’on voyait le ciel à

travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrelle du pignon,

un bouquet de paille entremêlé d’épis faisait claquer au vent ses

rubans tricolores.

Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l’importance future de

cet établissement, supputait la force des planchers, l’épaisseur des

murailles, et regrettait beaucoup de n’avoir pas de canne métrique,

comme M. Binet en possédait une pour son usage particulier.

Emma, qui lui donnait le bras, s’appuyait un peu sur son épaule, et

elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume,

sa pâleur éblouissante; mais elle tourna la tête: Charles était là.

Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses

lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de

stupide; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir,

et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du

personnage.

Pendant qu’elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une

sorte de volupté dépravée, Léon s’avança d’un pas. Le froid qui le

pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plus douce; entre

sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait

voir la peau; un bout d’oreille dépassait sous une mèche de cheveux, et

son grand œil bleu, levé vers les nuages, parut à Emma plus limpide et

plus beau que ces lacs des montagnes où le ciel se mire.

— Malheureux! s’écria tout à coup l’apothicaire.

Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas

de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on

l’accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que

Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il

eût fallu un couteau; Charles offrit le sien.

— Ah! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan!

Le givre tombait; et l’on s’en retourna vers Yonville.

Madame Bovary, le soir, n’alla pas chez ses voisins, et, quand Charles

fut parti, lorsqu’elle se sentit seule, le parallèle recommença dans la

netteté d’une sensation presque immédiate et avec cet allongement de

perspective que le souvenir donne aux objets. Regardant de son lit le

feu clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon debout,

faisant plier d’une main sa badine et tenant de l’autre Athalie, qui

suçait tranquillement un morceau de glace. Elle le trouvait charmant;

elle ne pouvait s’en détacher; elle se rappela ses autres attitudes en

d’autres jours, des phrases qu’il avait dites, le son de sa voix, toute

sa personne; et elle répétait, en avançant ses lèvres comme pour un

baiser:

— Oui, charmant! charmant!... N’aime-t-il pas? se demanda-t-elle. Qui

donc?... mais c’est moi!

Toutes les preuves à la fois s’en étalèrent, son cœur bondit. La flamme

de la cheminée faisait trembler au plafond une clarté joyeuse; elle se

tourna sur le dos en s’étirant les bras.

Alors commença l’éternelle lamentation: «Oh! si le ciel l’avait voulu!

Pourquoi n’est-ce pas? Qui empêchait donc?...»

Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l’air de s’éveiller, et,

comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la

migraine; puis demanda nonchalamment ce qui s’était passé dans la

soirée.

— M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.

Elle ne put s’empêcher de sourire, et elle s’endormit l’âme remplie

d’un enchantement nouveau.

Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite du sieur

Lheureux, marchand de nouveautés. C’était un homme habile que ce

boutiquier.

Né Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde méridionale de

cautèle cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe, semblait

teinte par une décoction de réglisse claire, et sa chevelure blanche

rendait plus vif encore l’éclat rude de ses petits yeux noirs. On

ignorait ce qu’il avait été jadis: porteballe, disaient les uns,

banquier à Routot, selon les autres. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il

faisait, de tête, des calculs compliqués, à effrayer Binet lui-même.

Poli jusqu’à l’obséquiosité, il se tenait toujours les reins à demi

courbés, dans la position de quelqu’un qui salue ou qui invite.

Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d’un crêpe, il posa

sur la table un carton vert, et commença par se plaindre à Madame,

avec force civilités, d’être resté jusqu’à ce jour sans obtenir sa

confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n’était pas faite pour

attirer une élégante; il appuya sur le mot. Elle n’avait pourtant, qu’à

commander, et il se chargerait de lui fournir ce qu’elle voudrait, tant

en mercerie que lingerie, bonneterie ou nouveautés; car il allait à la

ville quatre fois par mois, régulièrement. Il était en relation avec

les plus fortes maisons. On pouvait parler de lui aux Trois Frères, à

la Barbe d’or ou au Grand Sauvage, tous ces messieurs le connaissaient

comme leur poche! Aujourd’hui donc, il venait montrer à Madame, en

passant, différents articles qu’il se trouvait avoir, grâce à une

occasion des plus rares. Et il retira de la boîte une demi-douzaine de

cols brodés.

Madame Bovary les examina.

— Je n’ai besoin de rien, dit-elle.

Alors M. Lheureux exhiba délicatement trois écharpes algériennes,

plusieurs paquets d’aiguilles anglaises, une paire de pantoufles en

paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, ciselés à jour par des

forçats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu, la taille

penchée, il suivait, bouche béante, le regard d’Emma, qui se promenait

indécis parmi ces marchandises. De temps à autre comme pour en chasser

la poussière, il donnait un coup d’ongle sur la soie des écharpes,

dépliées dans toute leur longueur; et elles frémissaient avec un bruit

léger, en faisant, à la lumière verdâtre du crépuscule, scintiller,

comme de petites étoiles, les paillettes d’or de leur tissu.

— Combien coûtent-elles?

—Une misère, répondit-il, une misère; mais rien ne presse; quand vous

voudrez; nous ne sommes pas des juifs!

Elle réfléchit quelques instants, et finit encore, par remercier M.

Lheureux, qui répliqua sans s’émouvoir.

— Eh bien; nous nous entendrons plus tard; avec les dames je me suis

toujours arrangé, si ce n’est avec la mienne, cependant!

Emma sourit.

— C’était pour vous dire, reprit-il d’un air bonhomme après sa

plaisanterie, que ce n’est pas l’argent qui m’inquiète... Je vous en

donnerais, s’il le fallait.

Elle eut un geste de surprise.

— Ah! fit-il vivement et à voix basse, je n’aurais pas besoin d’aller

loin pour vous en trouver; comptez-y!

Et il se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître du

Café Français, que M. Bovary soignait alors.

— Qu’est-ce qu’il a donc, le père Tellier?... Il tousse qu’il en secoue

toute sa maison, et j’ai bien peur que prochainement il ne lui faille

plutôt un paletot de sapin qu’une camisole de flanelle? Il a fait tant

de bamboches quand il était jeune! Ces gens-là, madame, n’avaient

pas le moindre ordre! il s’est calciné avec l’eau-de-vie! Mais c’est

fâcheux tout de même de voir une connaissance s’en aller.

Et, tandis qu’il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la

clientèle du médecin.

— C’est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux avec

une figure rechignée, qui est la cause de ces maladies-là! Moi aussi,

je ne me sens pas en mon assiette; il faudra même un de ces jours que

je vienne consulter Monsieur, pour une douleur que j’ai dans le dos.

Enfin, au revoir, madame Bovary; à votre disposition; serviteur très

humble!

Et il referma la porte doucement.

Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin du feu, sur un

plateau; elle fut longue à manger; tout lui sembla bon.

— Comme j’ai été sage! se disait-elle en songeant aux écharpes.

Elle entendit des pas dans l’escalier: c’était Léon. Elle se leva, et

prit sur la commode, parmi des torchons à ourler, le premier de la

pile. Elle semblait fort occupée quand il parut.

La conversation fut languissante, madame Bovary l’abandonnant à chaque

minute, tandis qu’il demeurait lui-même comme tout embarrassé. Assis

sur une chaise basse, près de la cheminée, il faisait tourner dans ses

doigts l’étui d’ivoire; elle poussait son aiguille, ou, de temps à

autre, avec son ongle, fronçait les plis de la toile. Elle ne parlait

pas; il se taisait, captivé par son silence, comme il l’eût été par ses

paroles.

— Pauvre garçon! pensait-elle.

— En quoi lui déplais-je? se demandait-il.

Léon, cependant, finit par dire qu’il devait, un de ces jours, aller à

Rouen, pour une affaire de son étude...

— Votre abonnement de musique est terminé, dois-je le reprendre?

— Non, répondit-elle.

— Pourquoi?

— Parce que...

Et, pinçant ses lèvres, elle tira lentement une longue aiguillée de fil

gris.

Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d’Emma semblaient s’y écorcher

par le bout; il lui vint en tête une phrase galante, mais qu’il ne

risqua pas.

— Vous l’abandonnez donc? reprit-il.

— Quoi? dit-elle vivement; la musique? Ah! mon Dieu, oui! n’ai-je pas

ma maison à tenir, mon mari à soigner, mille choses enfin, bien des

devoirs qui passent auparavant!

Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors elle fit la

soucieuse. Deux ou trois fois même elle répéta:

— Il est si bon!

Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse à son endroit

l’étonna d’une façon désagréable; néanmoins il continua son éloge,

qu’il entendait faire à chacun, disait-il, et surtout au pharmacien.

— Ah! c’est un brave homme, reprit Emma.

— Certes, reprit le clerc.

Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue fort négligée

leur apprêtait à rire ordinairement.

— Qu’est-ce que cela fait? interrompit Emma. Une bonne mère de famille

ne s’inquiète pas de sa toilette.

Puis elle retomba dans son silence.

Il en fut de même les jours suivants; ses discours, ses manières, tout

changea. On la vit prendre à cœur son ménage, retourner à l’église

régulièrement et tenir sa servante avec plus de sévérité.

Elle retira Berthe de nourrice. Félicité l’amenait quand il venait

des visites, et madame Bovary la déshabillait afin de faire voir ses

membres. Elle déclarait adorer les enfants; c’était sa consolation,

sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caresses d’expansions

lyriques, qui, à d’autres qu’à des Yonvillais, eussent rappelé la

Sachette de Notre-Dame de Paris.

Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres ses pantoufles

à chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni

ses chemises de boutons, et même il y avait plaisir à considérer dans

l’armoire tous les bonnets de coton rangés par piles égales. Elle ne

rechignait plus, comme autrefois, à faire des tours dans le jardin;

ce qu’il proposait était toujours consenti, bien qu’elle ne devinât

pas les volontés auxquelles elle se soumettait sans un murmure; — et

lorsque Léon le voyait au coin du feu, après le dîner, les deux mains

sur son ventre, les deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la

digestion, les yeux humides de bonheur, avec l’enfant qui se traînait

sur le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus le dossier

du fauteuil venait le baiser au front:

— Quelle folie! se disait-il, et comment arriver jusqu’à elle?

Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute espérance,

même la plus vague, l’abandonna.

Mais, par ce renoncement, il la plaçait en des conditions

extraordinaires. Elle se dégagea, pour lui, des qualités charnelles

dont il n’avait rien à obtenir; et elle alla, dans son cœur, montant

toujours et s’en détachant, à la manière magnifique d’une apothéose

qui s’envole. C’était un de ces sentiments purs qui n’embarrassent pas

l’exercice de la vie, que l’on cultive parce qu’ils sont rares, et dont

la perte affligerait plus que la possession n’est réjouissante.

Emma maigrit, ses joues pâlirent, sa figure s’allongea. Avec ses

bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa démarche d’oiseau,

et toujours silencieuse maintenant, ne semblait-elle pas traverser

l’existence en y touchant à peine, et porter au front la vague

empreinte de quelque prédestination sublime? Elle était si triste

et si calme, si douce à la fois et si réservée, que l’on se sentait

près d’elle pris par un charme glacial, comme l’on frissonne dans les

églises sous le parfum des fleurs mêlé au froid des marbres. Les autres

même n’échappaient point à cette séduction. Le pharmacien disait:

— C’est une femme de grands moyens et qui ne serait pas déplacée dans

une sous-préfecture.

Les bourgeoises admiraient son économie, les clients sa politesse, les

pauvres sa charité.

Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette robe

aux plis droits cachait un cœur bouleversé, et ces lèvres si pudiques

n’en racontaient pas la tourmente. Elle était amoureuse de Léon,

et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus à l’aise se

délecter en son image. La vue de sa personne troublait la volupté de

cette méditation. Emma palpitait au bruit de ses pas; puis, en sa

présence, l’émotion tombait, et il ne lui restait ensuite qu’un immense

étonnement qui se finissait en tristesse.

Léon ne savait pas, lorsqu’il sortait de chez elle désespéré, qu’elle

se levait derrière lui afin de le voir dans la rue. Elle s’inquiétait

de ses démarches, elle épiait son visage; elle inventa toute une

histoire pour trouver prétexte à visiter sa chambre. La femme du

pharmacien lui semblait bien heureuse de dormir sous le même toit; et

ses pensées continuellement s’abattaient sur cette maison, comme les

pigeons du Lion d’or qui venaient tremper là, dans les gouttières,

leurs pattes roses et leurs ailes blanches. Mais plus Emma s’apercevait

de son amour, plus elle le refoulait, afin qu’il ne parût pas, et pour

le diminuer. Elle aurait voulu que Léon s’en doutât; et elle imaginait

des hasards, des catastrophes qui l’eussent facilité. Ce qui la

retenait, sans doute, c’était la paresse ou l’épouvante, et la pudeur

aussi. Elle songeait qu’elle l’avait repoussé trop loin, qu’il n’était

plus temps, que tout était perdu. Puis l’orgueil, la joie de se dire:

«je suis vertueuse», et de se regarder dans la glace en prenant des

poses résignées, la consolait un peu du sacrifice qu’elle croyait faire.

Alors, les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les

mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance;

— et, au lieu d’en détourner sa pensée, elle l’y attachait davantage,

s’excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions. Elle

s’irritait d’un plat mal servi ou d’une porte entrebâillée, gémissait

du velours qu’elle n’avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses

rêves trop hauts, de sa maison trop étroite.

Ce qui l’exaspérait, c’est que Charles n’avait pas l’air de se douter

de son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse

lui semblait une insulte imbécile, et sa sécurité, là-dessus, de

l’ingratitude. Pour qui donc était-elle sage? N’était-il pas, lui,

l’obstacle à toute félicité, la cause de toute misère, et comme

l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous

côtés?

Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses

ennuis, et chaque effort pour l’amoindrir ne servait qu’à l’augmenter;

car cette peine inutile s’ajoutait aux autres motifs de désespoir et

contribuait encore plus à l’écartement. Sa propre douceur à elle-même

lui donnait des rébellions. La médiocrité domestique la poussait à

des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs

adultères. Elle aurait voulu que Charles la battît, pour pouvoir

plus justement le détester, s’en venger. Elle s’étonnait parfois des

conjectures atroces qui lui arrivaient à la pensée; et il fallait

continuer à sourire, s’entendre répéter qu’elle était heureuse, faire

semblant de l’être, le laisser croire!

Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie. Des tentations

la prenaient de s’enfuir avec Léon, quelque part, bien loin, pour

essayer une destinée nouvelle; mais aussitôt il s’ouvrait dans son âme

un gouffre vague, plein d’obscurité.

— D’ailleurs, il ne m’aime plus, pensait-elle; que devenir? quel

secours attendre, quelle consolation, quel allégement?

Elle restait brisée, haletante, inerte, sanglotant à voix basse et avec

des larmes qui coulaient.

— Pourquoi ne point le dire à Monsieur? lui demandait la domestique,

lorsqu’elle entrait pendant ces crises.

— Ce sont les nerfs, répondait Emma; ne lui en parle pas, tu

l’affligerais.

— Ah! oui, reprenait Félicité, vous êtes justement comme la Guérine, la

fille au père Guérin, le pêcheur du Pollet, que j’ai connue à Dieppe,

avant de venir chez vous. Elle était si triste, si triste, qu’à la voir

debout sur le seuil de sa maison, elle vous faisait l’effet d’un drap

d’enterrement tendu devant la porte. Son mal, à ce qu’il paraît, était

une manière de brouillard qu’elle avait dans la tête, et les médecins

n’y pouvaient rien, ni le curé non plus. Quand ça la prenait trop fort,

elle s’en allait toute seule sur le bord de la mer, si bien que le

lieutenant de la douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait

étendue à plat ventre et pleurant sur les galets. Puis, après son

mariage, ça lui a passé, dit-on.

— Mais, moi, reprenait Emma, c’est après le mariage que ça m’est venu.

Madame Bovary(#14155) · 第 18 / 38 题