Au retour, contre leur attente, ni le souper n’était prêt, ni la table
mise. Égalité, s’étant oubliée dans un bal de guinguette, venait à peine
de rentrer, quand ses maîtres survinrent. Le professeur, d’habitude, se
mêlait peu du ménage; pour le coup, il l’admonesta vertement. Elle n’osa
maugréer, mais bouscula son fourneau, fit un beau tapage de marmites.
Ce n’était pas la première fois que Pauline surprenait en cette fille,
sous l’extérieur apathique commun aux gens du pays, les rancunes de
l’esclave émancipée qui enrage de servir. Dès le surlendemain de sa
venue, parce qu’elle charbonnait les portes avec ses doigts, il avait
fallu la gourmander: «Je veux qu’on soit propre, avait ajouté Pauline,
je suis minutieuse.--Mais, moi aussi, Mademoiselle, répliqua la bonne
d’un ton vexé.» Chose plus grave, Pauline, en montant aux mansardes pour
s’assurer si Égalité faisait son lit et balayait, trouva la chambre
fermée à double tour. Le surcroît de son escapade, les pendeloques
cliquetant sur son corsage, une odeur de musc que semait sa jupe, tout
avertissait qu’on ne pourrait la garder longtemps.
Ce souci vulgaire, après les ravissements dont Pauline sortait, la jeta
dans une tristesse. L’oncle Hippolyte était descendu et demanda «si, ce
soir, on ne dînait pas». Il marchait de long en large, par la salle à
manger, les mains enfoncées dans les manches de sa robe de chambre; de
cinq minutes en cinq minutes, il tirait sa montre ou la confrontait avec
la pendule, soupirait, se grattait la tête. Une catastrophe autour de
lui n’eût guère plus dérangé son régime d’automate que ce retard de son
potage: serf, toute sa carrière, de la ponctualité, il n’admettait pas,
dans les rouages de son existence, la plus minime variation.
Pauline conservait à son grand-oncle un sentiment où entrait un peu de
la pitié qu’on a pour les enfants et les faibles; par lui elle se
prolongeait dans le passé des siens; elle voyait en ce vieillard «un
meuble de famille» dont l’étonnante survivance paraissait un défi au
destin, une gageure qu’elle l’aidait à soutenir. Bien qu’il grognât même
à propos de ses attentions, déclarant «qu’on ne devait jamais se tâter»,
il les attendait, les réclamait presque. Sa nièce lui était nécessaire,
il l’aimait par rapport à soi; mais ce vague retour qu’elle obtenait de
lui marquait sur l’égoïsme du célibataire une victoire unique.
Pourquoi, à cette heure, en le regardant circuler comme le balancier
d’une pendule, le trouva-t-elle insupportable? Elle opposait à
l’intérieur paternel celui des Rude, chaud de tendresse et d’aménité.
Les flammes de leur âtre éclairaient pour elle les creux arides de sa
vie. Elle mûrirait, vieillirait peut-être entre deux somnambules dont
l’humeur égoïste la vouait à une stérile abnégation. Si elle se mariait,
son père, grincheux et jaloux de sa tranquillité, tolérerait-il un
gendre sous son toit? A supposer qu’elle se séparât de lui, ne
deviendrait-il pas la proie d’une gouvernante, ou, ce qu’elle
appréhendait plus encore, d’une seconde femme?
Se marier! D’ordinaire elle y pensait peu. «Que ce soit le plus tard
possible», avait répondu, à Roanne, M. Ardel déclinant la demande d’un
jeune collègue amoureux fou de Pauline, gauche d’ailleurs, pédant,
prétentieux, et qu’elle n’eût point accepté sans répugnance.
Mais Julien maintenant occupait le théâtre de ses songeries. Elle ne
s’en croyait pas le moins du monde éprise; il ne lui avait laissé voir
aucun signe d’inclination, pas la moindre de ces nuances prévenantes
auxquelles une femme n’est jamais insensible. Seulement, elle se
concevait aimée de quelqu’un qui lui ressemblerait par sa générosité,
ses dons sensitifs, son ascendant de parole. L’imagination de Pauline,
d’un bond, sautait aux extrêmes, achevait le tour d’une idée; elle
assistait à ses fiançailles et voyait la toilette de ses noces.
Ici, pourtant, la réflexion rabrouait la fantaisie: un jeune homme, tel
que Julien, destiné, selon toute apparence, à «un brillant avenir»,
épouserait-il une fille presque pauvre? Sa dot la plus solide, elle le
savait, serait l’héritage de l’oncle Hippolyte; pour acquérir un mari,
devrait-elle étrangler son oncle? Et, surtout un «mystique», semblable à
Julien, ferait-il sa femme d’une libre-penseuse? Son mot de l’autre
dimanche tintait dans sa mémoire:
«Je ne voudrais qu’un amour long et fort comme l’éternité...»
C’était bien ce qu’elle-même, de tout son désir, aspirait à recevoir et
à donner. Mais, un amour si rare, elle eût souhaité d’en épuiser, dès
cette vie, la plénitude, avec un homme exempt des croyances qui
n’étaient pas les siennes.
Elle secoua ses rêves, lorsqu’elle sonna la cloche du dîner enfin servi.
Il fut, à l’ordinaire, taciturne et expéditif. Toutefois, M. Ardel,
entre la pomme et le fromage, annonça son projet de passer à Paris le
jeudi d’ensuite; il ne reviendrait que le vendredi matin.
--Et tu ne m’emmènes pas? se récria sa fille.
Le: Non, qu’il répondit, ne permettait point de réplique. Des courses au
ministère, à la bibliothèque de la Sorbonne, des visites où il ne
pouvait la conduire empliraient toute sa journée.
--Est-ce que j’y vais, moi! observa l’oncle, pour faire sentir à
Pauline, que, lui restant, elle ne pouvait bouger.
--C’est entendu, repartit-elle chagrinement, je serai toujours une
sacrifiée.
L’œil vert de M. Hippolyte, par-dessous ses lunettes, s’irrita:
--Tu n’auras pas longtemps à l’être! Je sens très bien que vous vous
dites tous les deux: «Quand donc serons-nous débarrassés de cette
vieille ganache encombrante»? Ah! si je pouvais crever bientôt!
Pauline, furieuse d’une telle injustice, faillit répondre:
«Espérons-le». Victorien tourmentait sa moustache; une colère le rendit
pâle; ses sourcils se rapprochèrent; il envoya sur le vieillard le feu
terrible de ses pupilles, et, d’un ton impérieux, mais correct:
--Calmez-vous, mon oncle, et méditez cet axiome: Le monde appartient aux
esprits froids...
L’oncle baissa le nez vers son assiette, puis se moucha sans insister.
Victorien promit à sa fille qu’elle irait, pendant les vacances du
nouvel an, à Paris: elle y choisirait, «chez une bonne faiseuse», un
chapeau.
--Me prends-tu, dit alors Pauline rassérénée, pour une petite fille que
l’on console avec un bout de chocolat? Tu veux voyager seul, tu as tes
raisons, je ne te les demande pas...
--Tu les connais, interrompit-il assez durement; et ce fut tout.
A cette crise d’acrimonie succéda, le lendemain, une période de paix.
L’oncle, ayant besoin de sa nièce pour une reprise à un paletot, voulut
se montrer aimable; il conta, au déjeuner, son premier voyage de Lyon à
Paris, du temps où le bateau à aubes, «le Parisien», vous remontait
jusqu’à Châlons; de là, on prenait la diligence; mais, durant une partie
du trajet, le véhicule, dégarni de ses roues et soulevé avec ses
voyageurs sur un wagon, était remorqué par une locomotive; ensuite, à
une halte dont le nom ne lui revenait plus, on revissait les roues, et
la diligence, remise à terre, repartait avec ses chevaux. Devant l’oncle
Hippolyte, Paris apparaissait toujours aussi lointain qu’à l’époque du
roi Louis-Philippe; ainsi s’expliquait la gravité que prenait à ses yeux
le départ de Victorien ou de Pauline «pour Paris». La perspective de
cette courte fugue égayait, au contraire, M. Ardel; Pauline discerna
sans surprise qu’il ne s’ennuierait nullement de la faire seul.
Le jeudi matin, après l’avoir accompagné, elle revenait de la gare; sur
le pont, Mme Rude et Edmée la rencontrèrent; toutes deux s’en allaient
visiter des pauvres du faubourg. Dès qu’Edmée apprit l’absence de M.
Ardel:
--Eh bien! dit-elle, si on nous le permet, j’irai vous chercher à une
heure; et nous sortirons avec Julien dans la campagne.
Elles ne s’arrêtèrent pas longtemps ensemble; un vent d’est acéré leur
mordait les oreilles; à l’horizon, en aval, se bourraient des nuages,
d’un gris roux de laine sale, qui annonçaient de la neige. Mais
l’invitation de son amie enfla le cœur de Pauline d’une joie démesurée;
en rentrant, elle se mit au piano, roucoula de longues vocalises; puis,
tout d’un coup, elle se gronda de cette exubérance.
--Serait-ce à cause de Julien? Quelle folle je suis!
Vers midi, la neige commença; il ne volait encore que des flocons
dispersés par la bise, «des papillons» de neige. Edmée fut exacte au
rendez-vous; sa figure, sous le capuchon d’un manteau, était fraîche
comme une fleur d’églantier. Julien, les jambes serrées par des
molletières, et avec un caban de toile cirée, avait la tournure d’un
jeune lieutenant qui part en reconnaissance.
Il tendit la main à Pauline, lui demanda de quel côté elle préférait se
diriger.
--Où il vous plaira, répondit-elle; mais les hauteurs sont plus
tentantes.
Ils gagnèrent donc, au delà de l’Yonne, les collines, droit devant eux,
gravirent, dans une gorge humide, le sentier du Ru de Chièvre, et se
trouvèrent en pleins champs, au bord d’un plateau où le vent abattait
les tourbillons d’une neige de plus en plus épaisse. Ils avançaient
contre elle, les joues cinglées, les yeux entreclos, et, déjà, ne
s’entendaient plus marcher. Le grésillement des flocons s’assourdissait
sur la terre blanche. Edmée éprouvait une douceur de se mêler à cet
ensevelissement silencieux; Pauline, la volupté batailleuse de cheminer,
en dépit du froid et de la tourmente, dans un pays nouveau, que la neige
faisait immense et fantastique.
Julien les précédait, et, de temps à autre, se rapprochant d’elles, leur
lançait une parole brève.
La route s’engageait entre des taillis de jeunes bois; quelques feuilles
débuées battaient au bout des branches; les ramilles se croisaient en
réseaux délicats, «semblables, dit Julien, à l’entrelacs des veines sur
la main d’une femme». Et il regarda celle de Pauline, comme si, à
travers son gant, il eût suivi, sous sa peau, les lignes bleuâtres. Ce
fut l’aveu, à peine saisissable, de sensations qu’il réprimait. En lui,
les mouvements de l’instinct et l’effort de les maîtriser se succédaient
par subits contrastes. Plus loin, ils aperçurent, autour d’une mare, des
osiers rouges oscillant, si rouges que leurs tiges paraissaient enduites
d’un sang figé.
--Quand je vois de ces osiers-là, exprima-t-il comme pour lui-même, ils
me font songer aux verges de la Flagellation...
Pauline, tout étrangère qu’elle fût à l’histoire du Christ, comprit de
quelle flagellation il se souvenait. Deux semaines plus tôt, elle eût
taxé de folle son idée; aujourd’hui, elle désirait saisir le pourquoi
d’un tel rapprochement. D’ailleurs, la solitude et le vent glacé, la
réflexion brillante de la neige portaient son cerveau à un état de
clairvoyance où ses lourds préjugés se dissipaient.
--Vous êtes étonnant, fit-elle. A quoi bon chercher de la souffrance,
même dans les plantes qui ne souffrent pas?
--Elles souffrent une peine confuse, reprit, avec animation, Julien, le
deuil du premier Paradis, l’attente de la gloire et de la paix dernière.
Toutes les créatures ont sur elles le signe de la Passion, puisqu’elles
sont l’œuvre du Verbe fait chair et crucifié par consentement depuis
l’origine des siècles. Mais nous, nous savons qu’Il souffre, et à cause
de nous. Supposez-vous chrétienne, chrétienne totalement--non comme moi
qui sais ce qu’il faut faire et ne le fais pas,--chercheriez-vous dans
cette vie autre chose qu’un miroir de la Rédemption?
--Tout est là, dit Pauline, vous admettez la Rédemption; moi, je ne puis
pas. L’innocent pâtir pour le coupable, c’est horrible, c’est
monstrueux; vous adorez un Dieu féroce, avide de sang, et, ensuite, un
Dieu qui se laisse torturer et qui meurt comme un misérable, pour payer
une faute commise contre lui, Dieu. La contradiction me révolte...
--Ah! protesta Julien d’un ton d’affectueux reproche, vous n’avez guère
le sens de l’amour. Est-ce que les hommes ne sont pas tous un seul
homme? D’innocent, il n’y en a point. J’ai moi-même une faible
expérience de la douleur; mais je sais que je vaux peu ou rien. Voilà
pourquoi nulle injustice ne me heurte dans les calamités qui pleuvent
sur le monde autant que ces flocons de neige sur nos têtes. Si j’étais
un cœur moins tiède et puéril, je voudrais expier pour ceux qui ont le
plus mérité de souffrir. Dieu seul aime absolument, comme Il est juste
absolument. Dans l’abîme où se joignent la Justice et l’Amour, vous ne
pénétrez pas, moi non plus, ni personne; c’est le mystère des mystères.
Mais le péché et la douleur sont des faits; la Rédemption aussi, et un
fait, sans lequel les deux autres rendraient l’existence
incompréhensible...
--Il s’agirait d’abord de prouver, objecta Pauline, que le péché n’est
pas un mythe.
--Alors, intervint Edmée d’une manière pétulante, vous ne péchez jamais?
Vous avez de la chance!
--Et vous, quels crimes pouvez-vous bien commettre, exquise et bonne
comme vous l’êtes?
--Oh! moi! reprit Edmée, sans trop de contrition dans l’accent, du matin
au soir je pèche. Au moment où je me lève, j’ai la paresse de me lever;
pendant que nous disons la prière, je me dissipe vingt fois par minute.
Si je déjeune avec du pain rassis, je soupire à l’idée d’une brioche. Je
sors; les glaces des devantures me renvoient la silhouette de ma
personne, et je n’en suis pas mécontente, je lis dans les yeux des
passants qu’on me trouve bien. Vous avez tort de me croire bonne; je me
prive rarement pour les pauvres, j’ai une langue pointue; quand arrive
un ennui aux gens qui ne m’aiment pas, mon premier cri, si je ne me
retenais, serait: Tant mieux! etc., etc... Peut-on savoir tout le mal
dont on est capable?
Pauline se mit à rire: en cette confession elle ne démêlait que
l’enfantillage de scrupules dévots, superficiels du reste, puisqu’Edmée
les énonçait aussi cavalièrement. Il lui était difficile d’atteindre une
âme catholique de moyenne espèce, formée aux minuties de l’examen de
conscience, et familière avec les sacrements, choyée dans le giron de
l’indulgente Église, où, sachant le pardon à sa portée, elle se
tourmentait peu de ses faiblesses.
Ils descendirent en silence au pli d’un mamelon qui les abrita du vent.
La neige continuait à tomber d’une chute impétueuse et molle; les bois,
sous cette toison grisâtre, perdaient leur couleur brune d’écorce de
châtaigne; Pauline, malgré la cuisson de l’air froid sur ses joues, se
figurait marcher dans une chambre tendue de ouate.
A la fourche de deux chemins, le long d’une pente, les toits d’un hameau
parurent; une vieille femme en venait, sa hotte aux épaules; elle
présentait un profil sec et fin, sans caractère comme sans vulgarité,
effigie usée d’un ancien type rustique. Edmée, d’un signe de tête, lui
dit bonjour; la vieille, au lieu de répondre, baissa le nez par
maussaderie.
--Nous ne sommes plus au temps, dit Julien, où le salut des paysans
faisait les routes hospitalières même aux inconnus qu’ils croisaient. A
présent, les maîtres, savez-vous comment ils les appellent? Les
_créanciers_. Lorsqu’ils nomment, ici, tout près, la comtesse du Frénoy,
ils disent tout court, à la façon des sans-culottes: la Frénoy.
Les vastes communs d’une ferme antique tranchaient parmi des masures; le
pignon moussu d’une de ses mansardes pointait hors de la neige; une
lucarne se couronnait d’un fronton triangulaire, pompeux et d’autant
plus baroque qu’au-dessous s’appuyait une fruste échelle dont les
échelons étaient noirs de purin.
Edmée apprit à Pauline que cette ferme dépendait jadis du Frénoy, et,
indiquant à l’ouest le château invisible derrière les futaies, elle
narra de son histoire un épisode attendrissant.
Il appartenait, vers la fin de la Restauration, à un certain marquis de
Subligny, lequel avait fricassé son bien dans de sottes aventures, et
dut laisser vendre avec son mobilier la maison de ses pères, mais se
réfugia non loin, dans une bicoque, seul en compagnie d’un vieux
domestique. Celui-ci nourrissait son maître de la culture d’un jardin et
des économies faites sur ses gages d’antan. Le marquis, cependant, se
mourait de consomption et du chagrin d’avoir gaspillé sa jeunesse. Quand
les acquéreurs du château connurent son triste état, ils lui offrirent
en sa propre demeure l’hospitalité. On lui réserva le plus seigneurial
des appartements, et, là, entouré de ses meubles, de tout ce qui
perpétuait les fastes de sa famille, il s’en alla d’une fin douce, dans
l’illusion d’être encore le maître de céans.
L’anecdote toucha Pauline plus qu’elle ne l’eût fait en d’autres lieux.
La mélancolie qui tombait sur la campagne muette où le jour semblait
déjà moribond lui insinua une sympathie lointaine pour l’inconnu dont
elle écoutait la légende. La communauté d’un sentiment fugitif, à son
insu, la rapprochait davantage d’Edmée et de Julien.
Julien voulut regagner la plaine en coupant au milieu des terres. Il ne
s’y décida point sans consulter Pauline dont les chaussures un peu
minces courraient quelques risques dans les sillons comblés de neige.
Elle se moqua de l’avertissement, se prétendit infatigable. Ils
s’avancèrent donc hors des chemins frayés. La bise, maintenant, leur
jetait contre le visage des poignées de flocons, qui, se figeant au bout
de leurs cils, les aveuglaient à demi. Par endroits, ils arrachaient
avec effort leurs pieds de la neige profonde: Pauline ne sentait plus la
pointe de ses orteils; elle soutenait pourtant son entrain. Julien se
rendit compte qu’elle et Edmée auraient peine à s’en tirer jusqu’à la
grand’route; il leur proposa fraternellement à toutes deux son bras.
Pauline le prit d’un geste réservé. Mais, comme elle bronchait au creux
d’une ornière, elle serra fort la manche de son guide dont l’appui
nerveux la maintint d’aplomb. La vigueur de Julien se communiquait à sa
volonté, atténuait sa fatigue. Les champs, au crépuscule, s’amplifiaient
et paraissaient avoir perdu leurs horizons; cependant ils découvrirent
une ferme solitaire près de laquelle se hérissaient en ligne des
poiriers, «pareils, sous la neige, dit Edmée, à des porte-cierges, quand
de la cire y a coulé».
Elle ajouta en regardant son frère:
--Il ferait bon s’arrêter, là-bas, cogner à la porte, comme le petit
Poucet, et se griller vis-à-vis d’un bon fagot.
--Vous êtes lasse? dit Pauline, pour se convaincre qu’elle-même ne
l’était point.
--Encore une demi-lieue, appuya Julien, et nous empoignons la route.
Imaginez-vous jusque-là que cette côte, devant nous, est un sommet des
Alpes où nous allons sauver des voyageurs en détresse...
Pauline n’avait pas besoin de stimulation; elle eût souhaité que leur
aventure ne finît jamais; et elle jouissait d’unir sa marche au pas
ferme de Julien; mais, tout à coup, par une coquetterie irraisonnée,
elle quitta son bras. L’imperceptible déplaisir qu’elle crut, à un
froncement de sourcils, deviner en lui, la traversa d’une joie
secrète...
A présent ils dominaient la vallée confuse et des peupliers tordus d’où
s’enleva une bande de corbeaux, comme des loques noires charriées par le
vent. Dès qu’ils furent au bas du coteau, sur la route plate, Julien se
tourna vers Pauline:
--Savez-vous où nous sommes? A un quart d’heure de Druzy. Voulez-vous
faire une surprise à votre oncle?
Un instant elle hésita: sa méfiance du prêtre se réveillait à l’idée
d’entrer chez lui; et que dirait son père de cette visite? Mais elle
commençait à sentir, comme Edmée, sa lassitude; une curiosité, le
pressentiment du bonheur qu’elle porterait à son pauvre oncle, le désir
tacite de ses deux compagnons, tout la décida.
L’église de Druzy commande, à la façon d’un château fort, les approches
du village; ancienne collégiale, de loin elle prend des proportions qui
étonnent: les flancs de son vaste chœur s’évident et poussent au dehors
des prolongements à toit aigu; le chapeau d’une tourelle s’appuie contre
sa nef au-dessous d’un vigoureux clocher roman. De près, elle trahit des
tristesses de ruine; une moisissure verte suinte de ses murailles là où
le lierre vorace ne s’en est pas rendu maître.
Julien cherchait du regard, proche l’église, le presbytère, quand il
reconnut, dans un chemin montant, la porte que surmontait une croix
rouillée. Il tira la corde d’une cloche; des sabots, sur le sol feutré,
résonnèrent sourdement, et l’abbé Jacques vint ouvrir en personne, car
il se passait de servante.
A la vue de Pauline, il demeura comme suffoqué, rougit d’un transport
qu’il ne chercha pas à contenir.
--Je vous espérais, dit-il se ressaisissant; et Victorien, où est-il
donc?
Pauline, en quatre mots, sans mensonges de politesse, élucida comment
«le hasard» l’avait conduite à proximité de Druzy; elle présenta Edmée
et Julien. L’abbé les mena dans sa cuisine; il y instruisait, à cette
heure, les enfants du catéchisme; la sacristie, où il le faisait
d’ordinaire, eût été, par ce froid, malsaine. Une lampe de cuivre sans
abat-jour était posée sur une table de bois blanc; deux petits gars et
deux petites se tenaient assis en rang, un livre entre leurs mains, le
dos tourné au feu, et la neige du dehors éclaircissait leurs visages de
son reflet immaculé.
Le curé alla prendre pour ses hôtes des chaises dans la pièce voisine;
tandis que les jeunes filles se sécheraient au coin de l’âtre, il
demanda la permission d’achever son catéchisme; l’assistance imprévue y
ajouta une solennité.
Pauline remarqua tout de suite que les garçons possédaient mal le texte
qu’ils récitaient et ne semblaient rien y comprendre. Les petites, au
contraire, plus déniaisées, levaient souvent le doigt pour répondre. La
moins grande, qui s’appelait Louise, avait un air espiègle et futé; ses
cheveux bruns dépassaient le châle blanc qu’elle gardait sur sa tête;
ses yeux, d’une limpidité si brillante que ses cils même paraissaient
bleus, sa bouche menue, son teint rose s’animaient de grâces mutines;
quand elle ne savait pas, elle faisait une jolie moue, et, en se
dandinant, interrogeait le plafond.
L’abbé leur expliquait l’existence de Dieu dont personne, visiblement,
ne leur avait parlé; et il tâchait de mettre à leur niveau une preuve
imagée de la Cause créatrice.
--Vous avez vu, mes enfants, des anneaux aimantés pendre les uns aux
autres; d’où leur vient à tous la puissance qu’ils ont de se tenir entre
eux? Louise, d’où vient-elle? Voyons, Augustine? Ernest? Charles?...
--Eh bien! reprit-il, comme tous se taisaient, elle vient d’un premier
aimant... Vous vivez. D’où vient la vie? Elle vient de quelqu’un qui a
été avant vous, avant vos pères, qui a toujours été.
Il s’énonçait avec une gravité affable, haussant peu la voix, et
l’attention des enfants semblait suspendue à ses lèvres, comme par
l’aimant qu’il évoquait. Pauline, formée, selon le pli paternel, à
évaluer les gens sur leurs mérites d’intelligence, reconnaissait à son
oncle une parfaite clarté d’exposition. Elle voulait négliger la
substance de sa doctrine, mais suivait, malgré tout, cette métaphysique
élémentaire aussi neuve pour elle que pour les jeunes sauvages de Druzy.
Lorsqu’il eut achevé, il se mit à genoux sur les carreaux, les y fit
mettre autour de lui, et, tous ensemble, ils dirent le _Pater_, puis
l’_Ave_. Julien et sa sœur se joignirent à l’oraison commune. Les
enfants observèrent que l’autre demoiselle demeura, hors du cercle,
assise, et fixait les braises du foyer.
Elle reçut pourtant, à les entendre, la révélation de ce que peut être
la prière: la voix de l’abbé Jacques imprimait aux mots répétés par ces
bouches enfantines une ferveur si simple qu’une religion paraissait
naître dans cet humble élan vers le Père «qui est dans les cieux» et la
Vierge «bénie entre toutes les femmes».
La douceur de prier, jamais Pauline ne l’avait comprise. Maintenant,
elle admettait, au moins en idée, le besoin d’invoquer la Cause
inconnue, quand même nous ne savons pas où s’en va notre appel. Cette
sympathie d’émotion se mêlait à la pauvreté accueillante du presbytère,
aux délices du feu dont la tiédeur coulait en ses membres, et à des
réminiscences plus lointaines de foi familiale que le contact de son
oncle ranimait au fond d’elle.
Les enfants congédiés avec des bons points et des images, l’abbé, au
bout de quelques minutes, revint, tenant une bouteille de Chablis
mousseux.
--_Ut vinum lætificet cor hominis_, dit-il tout jubilant de voir sa
nièce sous son toit. Et, pour la fêter, comme le père de famille immola
le veau gras, il apportait son unique bouteille de choix.
Il se mit en devoir de la déboucher; mais le bouchon résistait à son
effort; Julien s’empressa de la lui prendre, et, d’une main aisée,
délivra le vin fumant.
--C’est en cette cuisine, dit Edmée, je la reconnais, que mon père vit
le vieux Breton et sa fille agenouillés...
--Au temps de M. Le Goff, sans doute? J’ai lu ce nom sur le registre de
mes prédécesseurs. Ah! ce registre, il contient des choses bien
affligeantes! Quarante années durant, ma pauvre paroisse eut un prêtre
constitutionnel. Faut-il s’étonner que la foi s’y soit perdue?
--Comme vous devez être seul, mon oncle, fit Pauline, tous les soirs,
dans cette maison!
L’abbé venait de lever à la santé de Victorien son verre où il ne
s’était versé qu’une goutte; il y trempa ses lèvres et sourit:
--Mais, je ne suis pas seul, ma chère enfant; j’ai toute la communion
des bienheureux et les trois personnes de la sainte Trinité pour
compagnie.
D’ailleurs, ajouta-t-il, même extérieurement ses journées étaient si
pleines! Le matin, après sa messe, et son ménage fait, il travaillait
une heure son potager, quoique le sol n’en valût rien, la craie sortant
à fleur de bêche. Ensuite, il s’adonnait à un ouvrage de théologie, un
grand catéchisme historique qui exigeait d’énormes lectures.
L’après-midi, il s’en allait voir ses paroissiens, ceux des hameaux
distants, où, depuis une génération, pas un prêtre ne s’était montré; il
choisissait les jours de pluie et les temps affreux, sûr d’atteindre les
gens au logis; et ils osaient moins alors lui fermer leur porte.
Les rebuffades ne l’effrayaient point; la veille, entrant pour la
première fois chez une paysanne, il s’était présenté comme le nouveau
curé. «Qu’é qu’ça m’fait à moi?» Telle fut sa réponse; et elle lui
tourna le dos, partit dans son étable. On l’avait prévenu que, sil
pénétrait en de certaines fermes, sa visite aurait pour les tenanciers
l’allure d’un défi à leurs opinions; ils lâcheraient leurs chiens contre
lui. Il s’y était rendu quand même; les chiens l’avaient laissé
tranquille; mais, à l’aspect de sa soutane, comme à l’approche d’un
sorcier ou d’un lépreux, maîtres, domestiques, enfants s’écartaient, on
touchait du fer, _on se cachait_ avec une sorte d’horreur
superstitieuse. D’autres le repoussaient, parce qu’ils avaient des tares
dans leur vie, une femme notamment dont ses voisins racontaient qu’elle
avait empoisonné en son berceau son fils unique. D’autres
l’accueillaient, l’invitaient «à prendre un verre»; néanmoins, il ne
pouvait leur parler que du «bestial», des récoltes, de la santé des
enfants; dès qu’il en venait à la religion, tous prenaient un air
stupide. Un point surtout les ahurissait, c’était qu’ils fussent
capables de péché.
--Des péchés! se rebiffait un vieux moribond; mais, monsieur, je puis
lever la tête, j’ai toujours été un honnête homme.
--J’en ai bien, moi, des péchés, répliqua l’abbé Jacques.
--Vous en avez! Eh bien! c’est du propre! Pourquoi alors que vous vous
êtes fait curé?
Pauline, en écoutant ces propos, se souvint de ce qu’elle-même avait
ressenti à la venue de son oncle; et elle eut presque honte d’avoir
partagé les préventions de rustres imbéciles. La figure du prêtre,
laminée par les jeûnes et la contention intérieure, exerçait sur elle un
prestige que, pour l’instant, elle se plaisait à subir. On eût dit qu’un
pouce surhumain, appuyant sur ses joues, y avait creusé deux trous
d’ombre, pour faire saillir plus fortement ses os d’ascète et renfoncer
la pointe de son regard. Ses doigts, qui se joignaient, puis se
séparaient tout d’un coup, accusaient le fond de violence nerveuse qu’il
s’appliquait à réfréner; mais une paix transcendante, indéfinissable
flottait autour de sa personne: Pauline se voyait inférieure à lui, et
cependant elle n’en souffrait pas; elle trouvait plutôt dans cet
abaissement la délivrance d’un malaise obscur.
--Quand le temps est beau, continuait-il, je m’en vais à travers champs,
je lis là mon bréviaire; je tâche de joindre les hommes au travail. J’ai
conquis l’amitié d’un berger natif du Morvan; il mène le long des
communaux ses deux cents moutons et ses deux chiens, et il vit, tout le
jour, dans le silence, appuyé sur sa houlette. Nous sommes faits pour
nous entendre... Le soir, je me remets à mon ouvrage, puis je retourne à
l’église. J’en ai besoin; voyez-vous, il y a pour le curé de Druzy,
comme pour bien d’autres, des heures très douloureuses. Je ne parle pas
des affronts que je dois avaler comme de l’eau, des mourants qui me
ricanent au nez, du maire que je croisais, dimanche, escorté de son
conseil, allant faire un baptême civil, et il fallait voir de quel œil
ces messieurs me regardaient! Mais lorsque je songe que, sur six cents
âmes à moi confiées, j’en atteins une vingtaine au plus, je voudrais,
pour dompter ces endurcis, le pouvoir des miracles, je sens mon
indignité écrasante, et parfois je m’étonne que les pierres de mon
église ne crient pas avec moi vers Dieu leur désolation.
--Oh! je vous comprends, exprima Julien, touché par l’accent de cette
confidence. Moi-même, qui ne suis qu’un écervelé, j’ai, par moments, de
ces idées-là, il me semble que des prodiges d’expiration suffiraient à
peine; la terre, plus que jamais, a soif des saints et des martyrs...
--Mon oncle, fit Pauline et se levant,--car cet échange d’ardeurs
mystiques où elle n’avait aucune part l’indisposait,--nous allons vous
dire: Au revoir; l’oncle Hippolyte se croirait perdu, si le dîner
n’était pas servi à la minute où il l’attend.
--Attendez, je veux que vous emportiez quelque chose de votre visite.
Un souffle glacial sortit de la porte qu’il ouvrit au fond; dans la
chambre où il pénétra le vent se plaignait comme un enfant sans mère.
--Voulez-vous voir mon cabinet?
Pauline et Edmée, puis Julien en passèrent le seuil; le froid de ce lieu
leur donna le frisson: un papier, en guise de vitre, battait contre un
des montants de la croisée. L’abbé, d’un ton joyeux, expliqua sa misère:
le bois de la fenêtre étant moisi, comme il l’ouvrait tout à l’heure
pour clore ses volets, l’espagnolette et un des carreaux lui étaient
restés entre les doigts. Le délabrement des parois elles-mêmes causait
un phénomène étrange: la tapisserie, trouée par endroits, se gondolait à
chaque bourrasque; le mur semblait vaciller avec des ombres fumeuses,
tandis que les flammes de la lampe éclairaient quelques gravures
appendues, le portrait du Pape entre une estampe du _saint Bruno
mourant_ de Lesueur et la _Vision de Zacharie_ d’après Gustave Doré.
Edmée entrevit un harmonium dans un coin, une table de travail en bois
blanc comme celle de la cuisine, et Julien s’approcha des livres rangés
avec méthode sur des rayons; il n’y reconnut pas un seul de ces volumes
mondains dont les prêtres désœuvrés de la campagne se plaisent à égayer
leur bibliothèque, mais uniquement, les ouvrages où s’est condensée la
forte moelle de la tradition théologique depuis les Pères jusqu’à
Franzlin et à Mgr Pie.
Pauline, se demandant quel souvenir son oncle lui réservait,
s’attendait, non sans ironie, à une image de piété; il s’était assis
devant le secrétaire de la tante Lætitia, et il prit dans le tiroir une
miniature qui représentait une jeune dame en toilette du premier Empire,
les épaules et les bras nus, ayant des accroche-cœur sur le front, des
frisons sur les joues, un air de tendresse aimable et de sémillante
ingénuité.
--Tenez, dit-il à Pauline, c’est votre arrière-grand-mère paternelle;
Victorien la désirait.
Ce cadeau imprévu la transporta; plus d’une fois le regret l’avait prise
d’ignorer presque tout de cette aïeule, qu’elle savait par ouï-dire,
charmante. A présent, elle possédait au moins ses traits; que ne
pouvait-elle percevoir le timbre de sa voix, vivre en sa compagnie, lui
dire qu’elle l’aimait!
Elle écartait la miniature pour la faire mieux voir à Edmée; l’abbé,
derrière elle, haussait la lampe qu’il protégeait de sa main contre les
coups de vent, et Julien, comparant le profil de la dame à celui de
Pauline, admirait la fidélité d’une race à une noblesse de type
longuement acquise.
L’abbé, lorsqu’ils partirent, voulut les raccompagner jusqu’à la petite
gare, au bas du village. Le grésil neigeux, plus menu, pleuvait du ciel
nocturne, tel que de la farine coulant hors du blutoir.
--Les jolis arbres de Noël! dit Edmée en face des pommiers tout blancs.
--La neige, reprit Julien, est une chose douce comme la manne dans le
désert.
--Oui, répondit l’abbé, une tombée de neige ressemble à la descente
illimitée des Hosties saintes sur les autels...
Sa phrase, que coupa le sifflet du train, remit une distance entre
Pauline et lui; un instant plus tôt, elle eût volontiers embrassé son
oncle, oublié qu’il était prêtre.
Julien, pendant le bref trajet, avec une flamme extraordinaire, loua la
sublimité de cette âme sacerdotale heureuse dans l’abnégation et soumise
même aux opprobres. Pauline n’acceptait qu’à demi son langage, mais elle
recevait l’influx de son énergie qu’elle sentait courir le long de ses
nerfs en ondes sourdes.
--Vous verrez, insinua Edmée finement pour confesser son frère, qu’un de
ces matins Julien suivra l’exemple de votre oncle.
--Hélas! non, répliqua-t-il, le monde me tient trop...
--C’est dommage, lui jeta Pauline, vous seriez parfait en abbé.
--Comme vous en carmélite.
Un sans-façon d’amitié exempt de toute aigreur anima cette riposte:
qu’ils étaient loin déjà de leur première rencontre! Si Pauline avait
pris le temps de s’examiner, elle eût été confuse d’avoir tressailli
d’un bonheur furtif à entendre que Julien ne serait pas un prêtre; et
pourquoi se donnait-elle l’air de souhaiter qu’il le fût?
Une fois rentrée au logis, durant le souper monotone, puis dans sa
chambre, assise vis-à-vis d’une flambée, tandis qu’elle reprisait le
paletot de l’oncle Hippolyte, elle laissait les impressions de
l’après-midi se dévider capricieusement en sa mémoire; mais une question
insistante qu’elle ne s’était pas encore posée la tira de la somnolence
où le bien-être du feu liait son cerveau étourdi par la froidure et le
vent: Julien n’avait-il pour elle qu’une sympathie éphémère? Devait-elle
chercher au fond de ses égards l’arrière-pensée de la convertir?
Certains signes pourtant, des nuances de gestes, des coups-d’œil
brusques semblaient avouer un attrait involontaire, presque un sursaut
de passion.
--Au reste, conclut-elle en se couchant, qu’il sente et veuille ceci ou
cela, peu m’importe.
Son besoin de se défendre démentait son indifférence affectée; elle
s’endormit avec la lumière des yeux de Julien contre ses yeux; et elle
voyait remuer ses lèvres vermeilles articulant ce blâme qu’elles
rendaient suave:
«Ah! vous n’avez guère le sens de l’amour...»
Au milieu de la nuit, un bruit insolite, venant de la rue, la réveilla:
quelqu’un, en bas, près de la porte, secouait ses semelles chargées de
neige; serait-ce son père revenu par un train tardif? Elle se leva,
entr’ouvrit sa porte, et faillit lâcher un cri en reconnaissant de dos
Égalité; une petite lanterne dans une main, ses chaussures dans l’autre,
la bonne, rentrant d’une équipée, montait en tapinois l’escalier de sa
mansarde.
Pauline se recoucha, bien résolue à chasser le lendemain cette vilaine
fille, et indignée d’abord de son hypocrisie; mais elle se mit à
raisonner sur cette escapade:
--Après tout, si tel est son plaisir... De quel droit la
condamnerais-je, si ce n’est parce qu’elle est sortie sans permission,
et qu’elle pourrait, une autre nuit, ne plus rentrer seule? J’irais me
promener le soir avec un ami qui me plairait, serait-il juste qu’on me
lapidât?
Elle tendit l’oreille, comme si un nouveau bruit allait déranger le
silence. A l’intérieur de la maison rien ne bougeait. Dehors, un chien,
sans doute en quête parmi des immondices, faisait craquer un os entre
ses mâchoires; des chevaux, dans une écurie, étiraient leur chaîne. La
neige avait dû cesser, et la lune se dégager des nuages; car une clarté
fluide glissait par les fentes des volets, et ce ne pouvait être celle
du réverbère qu’on éteignait avant minuit.
Pauline cédait au rêve qu’elle venait d’ébaucher: une course dans les
bois, sous la lune blanche, à travers la neige muette, indéfinie; Julien
l’accompagnait, et bien que la campagne fût déserte, il lui parlait à
voix basse. Subitement, sa conscience se réveilla.
--Quoi donc! Je l’aimerais? C’est trop absurde. Un hautain, un
ambitieux, et peut-être un instable, comme ils le sont tous... Quand je
ne suis pour lui que l’étrangère qui passe, et une mécréante... C’est
fini, je ne veux plus le revoir. Mais faut-il être niaise et romanesque?
Je l’ai rencontré trois fois, et déjà je me laisse prendre! Non, je le
reverrai, et je serai froide, méprisante... Qu’a-t-il fait pour que je
le traite ainsi? Hier, du premier au dernier moment il s’est montré
plein d’attentions, affectueux comme malgré lui. Si pourtant il me
comprenait...!
Son cœur palpita d’une agitation radieuse, des fleurs rouges tremblèrent
dans les rideaux de son lit. Mais, tout d’un coup, le demi-jour lunaire
vint à s’éteindre, les ténèbres furent totales. Un long frisson lui
saisit les épaules. L’angoisse d’un désir impossible à combler la mit en
face de sa misère; elle eut peur de l’ombre, peur de sa faiblesse, se
sentit isolée, captive au creux d’un puits noir; où était-il celui qui
la sauverait d’elle-même? Elle se souvint des enfants à genoux récitant
le _Pater_; le murmure de leurs petites voix l’avait émue; que ne
savait-elle prier comme eux, comme _lui_? Et, dans cette minute de
détresse, son orgueil se fondit; les yeux grands ouverts, elle prononça:
«O Vous que j’ignore, Être inconnu qu’on appelle Dieu, je ne sais qui
Vous êtes, ni qui je suis; si vous êtes, je suis au monde par Vous,
c’est Vous qui m’avez créée, comme vous avez fait la neige et le vent.
Je ne vous ai rien donné, et vous m’avez tout donné; Vous me connaissez
et je ne vous connais pas; si Vous venez à moi, je ne puis Vous voir; si
Vous me délaissez, je n’en sais rien. Faites-moi comprendre au moins que
Vous êtes, envoyez-moi la paix dont j’ai besoin...»
Un coq lointain poussa dans la nuit glacée son appel de clairon qui
veille; plus calme peu à peu, elle se rendormit.
V
M. Ardel revint harassé et content: il avait humé dans les rues de Paris
ce vent de gloriole qu’on respire là, et non ailleurs; au ministère, il
avait reçu l’assurance d’être nommé bientôt à Versailles; et, quand même
il dédaignait l’avancement, cette promesse lui arrivait comme un souffle
du large auquel il tendait ses voiles. En termes succincts il mit
Pauline au fait de sa journée et du temps affreux qu’il avait dû braver:
Paris, vers deux heures du soir, submergé par un tourbillon de neige;
les véhicules marchaient au pas; plus personne sur les boulevards; on
n’y entendait que les lourds chevaux d’omnibus haletant et glissant; la
suspension de l’activité dans l’énorme ville ressemblait à un
cataclysme; mais tout en pestant, il s’était exalté par une marche
épique.
Pauline écoutait à peine, consternée d’un départ probable et prochain.
--Et toi, tout hier, quel a été ton emploi du temps?
Dès qu’elle répondit que «les Rude» l’avaient emmenée aux environs:
--Les Rude qui ne le sont guère, dit-il en veine de boutades. Si le
fanatisme religieux ne leur prêtait du mordant, ce serait la famille
française d’aujourd’hui détrempée dans trop de douceur.
Elle prolongea le récit de la randonnée sur les coteaux, retardant celui
de la visite à Druzy; il fallut y venir enfin, et son père, ainsi
qu’elle l’avait prévu, reprit sa mine d’ironie mauvaise:
--L’incident était concerté entre l’abbé et Julien: tu as donné, comme
une bonne dinde, dans le panneau!
--Pas du tout, protesta-t-elle en rougissant, et avec une vivacité
excessive; je suis certaine qu’ils ne s’étaient jamais vus.
Elle lui présenta, pour faire diversion, la miniature; mais il ne la
prit point sans une saillie contre son frère:
--Tout de même... il a compris. Voilà dix ans qu’il aurait dû me
remettre, à moi, son aîné, ce souvenir de famille!
En dépit des apparences, le cadeau ajouta une satisfaction à celles
qu’il rapportait de son voyage: outre qu’il tenait à l’objet lui-même,
l’acte de l’abbé prenait devant lui le sens d’un hommage et presque
d’une réparation. Victorien était de ceux-là qui ont besoin, pour se
voir en beau, de ravilir les autres; s’il avait été un triomphateur
romain, il eût essuyé voluptueusement la poussière de ses sandales sur
des têtes de rois captifs.
Seulement, il ne soupçonna guère à quel point ses paroles revêches
heurtaient sa fille et la détachaient de son influence.
Jusqu’alors, chez elle, la naïveté des élans et les habitudes de
négation critique se contrariaient sans qu’elle en souffrît; il lui
semblait nécessaire que l’intelligence dît: Non, quand le sentiment
disait: Oui. Elle voyait en l’esprit d’analyse une forme de supériorité;
son père tenait à ses yeux la sienne de ce qu’il passait toutes ses
idées au crible d’une méthode, d’un raisonnement. Elle vivait auprès de
lui, dans un air imbu d’un poison subtil, et n’en était pas plus
affectée que de la vapeur des cigarettes qu’il fumait.
A présent, ce dualisme allait la torturer; et, ou bien elle y
échapperait, ou elle aboutirait au désespoir. L’hypothèse que Julien,
d’accord avec son oncle, avait prémédité toute leur promenade, lui fut
insupportable; le doute insinué la froissait pour lui autant que pour
elle-même; cependant, elle ne l’élimina qu’après avoir pesé «le oui et
le non»; mais elle en voulut à M. Ardel d’une suspicion inique:
vraiment, il généralisait trop; sa peur d’être dupe tournait à la
hantise: partout il flairait des pièges, des perfidies! En supposant des
hostilités, il s’en créait. C’est pourquoi, dans son milieu professoral,
sa disgrâce avait tant duré.
La veille encore, elle se fût réjouie de savoir que, sous peu, ce déni
de justice prendrait fin. Maintenant, la perspective de quitter Sens et
leur maison l’affligeait comme une menace d’exil, et, sur la cause de sa
tristesse, une certitude plus poignante que délicieuse s’imposait à sa
lucidité: elle aimait Julien.
Toutefois elle essayait d’accumuler contre son inclination une série
d’obstacles; le plus immédiat paraissait être un éloignement où il
aurait tôt fait de l’oublier, même si entre eux se nouait une amitié
fragile.
--Il vaut mieux que nous partions, puisque je dois vivre ici
malheureuse...
Elle ressongeait à son trouble de la nuit, au mouvement d’anxiété qui
l’avait ployée jusqu’à l’humiliation d’une prière. Sa prière, sans foi
ni ferveur, abstraite et conditionnelle, liée par la crainte de jeter
dans le vide un sanglot inentendu, énonçait néanmoins le désir de
croire. Comment avait-elle pu en arriver là? Sa raison discutait les
origines de «cet instant mystique», et débrouillait le fil de ses
émotions par un jeu presque instantané, tant il lui était habituel!
Depuis sa visite à la cathédrale, un réseau de concordances pieuses
l’avait enveloppée; mais pourquoi les avait-elle subies, elle auparavant
si tranquille dans son irréligion?
Les heures passées avec Julien et son oncle ne suffisaient point à
expliquer le changement qui s’était fait en sa vie secrète; il y avait
quelque chose de plus, un mystère qu’elle ne démêlait pas; elle le
sentait si bien qu’elle se disait: «A quoi sert de me défendre, si les
impulsions doivent être plus fortes que moi?» Puis son indépendance se
rebella contre l’abandon de sa volonté:
«Je vais y mettre bon ordre, m’interdire de penser à tout cela.»
Mais, quoi qu’elle voulût, elle ne pouvait redevenir ce qu’elle était
quinze jours avant, et il lui semblait que, devant un miroir, elle
s’était brusquement découvert un autre visage.
Un soin extérieur la détourna de cet examen. M. Ardel, dès qu’il apprit
la conduite d’Égalité, intransigeant sur la morale domestique, lui
signifia qu’elle s’en irait dans la huitaine.
--Tout de suite, répliqua la bonne; et elle monta faire ses paquets.
Pauline eut donc à sortir pour chercher une nouvelle servante. Il gelait
plus dur que la veille; mais le vent était tombé, et la neige des toits
prenait sous le soleil une douceur d’hermine. Au moment où, debout sur
le seuil, elle achevait d’ajuster ses gants, Julien passa dans la rue.
La coïncidence était-elle l’effet d’une aimantation commune? Pauline eut
une surprise si forte qu’elle pâlit. Au lieu de la saluer simplement, il
vint à elle, s’informa si la course ne l’avait point fatiguée, si le
professeur était rentré sans encombre de Paris. Dans les mots rapides
qu’ils échangèrent, elle connut plus de bonheur que dans le long contact
de la veille. Elle n’en voulait rien laisser voir, tandis qu’une joie
étincelante et victorieuse s’échappait des pupilles de Julien, faisait
son teint plus diaphane et ses gestes plus délibérés.
Légère comme une brise, elle s’en alla, ressaisie par tout
l’enchantement de ses espoirs:
«Il me dénie, rêvait-elle, le sens de l’amour. Je saurais bien aimer
pourtant, si j’étais sûre qu’on m’aime!»
Être aimée, voilà ce dont elle manquait, depuis que sa mère était morte.
M. Ardel lui imposait son atmosphère de laboratoire; à présent qu’elle
avait respiré un air tonique, ses poumons ne voulaient plus s’en
accommoder.
Elle le comprit plus nettement encore, le soir du même jour, durant deux
visites qu’eut son père, celle de Mlle Total, professeur d’anglais, et
de M. Flug, son jeune collègue de philosophie.
Mlle Total était une personne longue et raide, douée d’une démarche
d’autruche, jaune de peau comme une noix sèche, toujours effacée sous
des vêtements sombres, et portant jusqu’en sa manière de friper sa
voilette sur ses bandeaux d’un gris morose le négligé spécial aux
institutrices d’âge mûr. Son âme de célibataire se devinait macérée dans
des aigreurs; mais elle s’accordait plus d’une consolation. Respectée
comme une femme d’élite, elle exerçait en son petit monde d’élèves un
prestige qui allait croissant. Ses tâches lui plaisaient; elle avait «la
psychologie des corrections» et savourait à relever des solécismes au
long des copies une jouissance jamais épuisée. Preneuse de notes
infatigable, elle lisait prodigieusement; son «intellect» présentait la
grossière universalité d’un magasin de solde où on eût rencontré de
tout, mais rien qui fût à elle. Au surplus, elle se croyait exempte de
pédantisme, simple autant «qu’une bonne mère de famille», bien qu’elle
eût intimement pour cette espèce un parfait mépris.
Elle jugeait M. Ardel «intéressant» et l’abreuvait de louanges qu’il
acceptait, étant peu blasé sur ce nectar. Des conseils bibliographiques
sollicités auprès de l’érudit les avaient mis en rapports; à son tour,
il se servait de la vieille fille pour des recherches accessoires, et,
en récompense, l’avait conviée à prendre une tasse de thé.
Elle vint la première, trouva le professeur une cigarette aux lèvres,
allant et venant par son salon. Il affectionnait cette vaste pièce aux
anciennes boiseries blanches, où le canapé et les fauteuils d’un vert
passé, les vases et la pendule Empire semblaient avoir conquis leur
décor exact. Pauline n’avait encore allumé aucune lampe; mais les
flammes de la cheminée dansaient au plafond et le réverbère de la rue
projetait à l’intérieur sa clarté crue que trois grandes glaces se
renvoyaient étrangement.
Les incartades d’Égalité fournirent l’entrée en matière de la
conversation. Mlle Total, qui inclinait au socialisme, opina qu’on
devait se résigner à voir les prolétaires évoluer «vers une émancipation
progressive».
--En attendant, jeta Pauline sans amertume, ce sont nos provisions qui
évoluent; cette fille, je viens de m’en apercevoir, nous a emporté dans
sa malle un kilo de sucre.
--L’esclavage, confirma M. Ardel, même pour les esclaves, avait du bon.
Mlle Total, le menton dans sa main droite, observa d’un air profond:
--C’est que l’enseignement populaire n’a pas encore donné tous ses
résultats.
On sonna et Pauline s’empressa d’aller ouvrir à M. Flug; elle le voyait
pour la première fois; aussi fut-elle étonnée de son aspect: gringalet,
d’une pâleur glabre, les oreilles couvertes par des cheveux en filasse,
son nez court coiffé d’un lorgnon, il gardait la tenue d’un étudiant
bohème ou d’un cabotin sans emploi. Ses jambes grêles flottaient dans un
pantalon trop large; malgré la rigueur du temps il se dispensait d’un
pardessus. Il ôta d’un mouvement ahuri, comique, son feutre bossué, et,
introduit au salon, salua, comme l’eût fait un somnambule, Mlle Total
qui répondit avec déférence.
Flug marchait entouré d’une célébrité excentrique; de même que M.
Ardel--et cette similitude de mésaventures les rapprochait,--dès ses
débuts, à la suite d’une querelle avec ses chefs, il s’était fait
reléguer dans un trou, mais avait pu s’en évader. Il se donnait comme
anarchiste; sa philosophie dépassait les hardiesses permises, exposant
une sorte d’idéalisme radical, dont la bizarrerie assurait à ses livres
un succès de curiosité.
M. Ardel, en le voyant arriver si maigrement vêtu, insista pour qu’il
s’assît auprès du feu.
--Vous semblez croire, ricana Flug, que le froid existe; pour moi, il
n’existe pas...
--Oh! pour vous rien n’existe!
--Rien! c’est affirmer trop. La matière et l’esprit sont de vagues
données de connaissance; quelque chose devient-il en leur écoulement?
Nous ne savons.
--Vous ne nierez pourtant pas, réfuta Mlle Total, que la science existe.
--La science! Vocable creux! La science de quoi? Les phénomènes, pendant
que nous tentons de les fixer, se déforment ou sont dissous; les lois se
réduisent à des rythmes sans consistance; le monde m’apparaît un flocon
de vapeur qui s’irise dans le miroir de mes yeux mobiles...
Cet état de nihilisme bouddhique où le philosophe arrivait à se perdre,
M. Ardel le jugeait tellement fou qu’il s’en fût amusé pour sa part
comme d’un innocent paradoxe; mais une confidence, tout à l’heure,
l’avait éclairé sur les fruits de la doctrine.
--Qu’eussiez-vous fait, dit-il, à ma place, s’il vous advenait ce qui
m’est advenu aujourd’hui? Un de vos élèves, qui est aussi le mien,
Pigaut, est venu me trouver après la classe et m’a tenu ce langage:
«Monsieur, pourriez-vous m’aider d’un conseil? Je suis dans une passe
lamentable; depuis un mois, j’ai l’idée que le monde extérieur est faux,
je comprends qu’il y a en mon cerveau une fausse notion de mon corps, de
ma pensée, de tout ce qui est...» Et il accompagnait sa confession d’un
regard implorant. Je l’ai d’abord tournée en plaisanterie, je lui ai
pincé le bras:
«Voyons! Sentez-vous que le monde extérieur est vrai?»
Pour toute réponse le malheureux s’est mis à pleurer. J’ai pris un autre
ton, il m’a promis de regimber contre l’idée fixe, mais je le vois très
malade.
Flatté de l’anecdote, Flug souriait paisiblement; il se doutait peu que
ses thèses eussent un tel pouvoir de pénétration.
--La bonne méthode pour le guérir, déclara-t-il, serait, j’estime, la
contraire de celle que vous avez suivie. Il fallait approuver son point
de vue, lui persuader que le bonheur est justement de ne plus croire à
la réalité des choses...
Pauline, sans attendre la suite de son discours, sortit pour préparer le
thé; en revenant, comme elle offrait à Flug des pâtisseries, il n’eut
pas l’air d’apercevoir l’assiette qu’elle lui tendait; accoudé contre un
coussin du canapé, les jambes étendues, il continuait à disserter en
pleine abstraction.
--Monsieur, dit-elle après un instant de patience, voulez-vous faire à
mes semblants de biscuits l’honneur de les prendre pour de vrais
gâteaux?
Flug allongea nonchalamment vers l’assiette sa main exsangue. Le goût du
premier biscuit ayant plu à son palais, il se leva, en reprit un second,
puis un troisième. Mlle Total et Pauline se regardèrent avec un sourire.
Il développait ses ironies contre la science, insouciant de froisser
l’historien, son hôte, et encore moins ses interlocutrices.
--Savoir les dates de Rhamsès Ier, la composition du radium, ou bien
jouer au bilboquet, ce sont, devant l’Absolu qui est le Néant, des
occupations équipollentes.
M. Ardel, à la longue irrité par ce verbiage métaphysique, dévisageait
son collègue d’un œil sinistre, en précipitant les bouffées de sa
cigarette.
--Mais, sacrebleu! s’écria-t-il soudain, si l’Absolu est le Néant, qu’il
nous laisse tranquilles dans nos contingences. Je tiens des faits, ils
me passionnent, je néglige de m’enquérir, parce que c’est inutile, s’il
y a, dessous, quelque chose ou rien. Cela me permet au moins des
positions nettes dans ma vie, tandis que, la vôtre, vous êtes bien forcé
d’en faire deux parts, dont l’une dément l’autre et s’en moque. Par
exemple, devant vos élèves, vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de
vos principes; sans quoi, ils vous riraient au nez.
--Dès l’instant que je pense une idée, riposta Flug, entamant un
quatrième biscuit, j’ai le droit de l’énoncer, et je l’énonce. Ainsi,
pour moi, Jésus n’est qu’un mythe; je l’ai indiqué en passant, à mes
bonzes, et ils n’ont pas bronché. De même, je leur ai démontré comme
quoi la justice est un mensonge.
--La justice elle-même! glapit Mlle Total. Alors, que nous laissez-vous?
--La justice, appuya Flug de sa voix mordante, pareille au son d’un
fifre,--ou ce que nous appelons de ce mot,--est fondée sur la sécurité
sociale qui est la suprême injustice; car le bien collectif ne peut
jamais dépendre de la souffrance de quelques-uns, et les droits d’un
seul égalent ceux de tous réunis.
Pauline se résignait en silence, rétive à la dialectique de Flug,
quoiqu’elle ne sût point y objecter d’argument péremptoire. Elle fut, au
reste, soulagée lorsque partirent les deux visiteurs: Mlle Total lui
semblait aride comme une pierre ponce; Flug, détestable en ce qu’il
faisait de l’existence une fantasmagorie, où, seul réel, il promenait,
pour se divertir, sur une toile vide, des ombres dérisoires.
«Que d’orgueil chez ce philosophe! Quelle éponge racornie doit-il avoir
en guise de cœur!»
Elle l’opposait à Julien, et celui-ci sortait de la comparaison grandi
jusqu’aux étoiles. Flug n’avait pas seulement contre lui d’être laid,
dédaigneux, mal éduqué; la foi où elle se refusait à suivre Julien
envoyait sur ce Caliban un reflet qui en accusait la grimace.
L’intelligence, quand elle se tourne à nier, finit par se dévorer
elle-même, et rend l’homme pareil à l’animal monstrueux qui se mangeait
les pattes. Pauline commençait à s’en apercevoir et à chercher ailleurs
un principe de vie. Où est le lieu de la Sagesse? se demandait son âme;
mais, ce lieu, des ténèbres l’en écartaient.
Elle tomba donc dans une phase d’inquiétude que sa jeunesse robuste et
la pensée de Julien, sans doute aussi une aide invisible, lui firent
traverser courageusement. Des anxiétés et des appétits fougueux de
bonheur tour à tour l’assaillaient. Elle s’attacha d’une affection
presque tremblante au logis et à la petite ville dont elle pouvait, d’un
jour à l’autre, se voir séparée. Chaque matin, en se levant, elle
s’attendait à ce que son père trouvât dans la boîte aux lettres la
nomination néfaste. Le soir, tandis qu’elle brodait sous la lampe,
écoutant fuser le bois des tisons, des sifflets lointains d’express,
semblables aux cris aigres des paons dans la solitude d’un grand parc,
l’emportaient vers les villes inconnues que maintenant elle ne désirait
même plus connaître. Au rebours, elle enviait la quiétude des
provinciaux sûrs de mourir sous les solives où leurs pères ont entendu,
tout enfants, les rats grignoter. Si elle rangeait du linge en son
armoire, le plaisir naïf de le toucher et de le mettre en ordre était
gâté par cette réflexion: «Demain peut-être il me faudra l’empiler dans
une malle.» Grâce aux Rude elle avait pu retenir une servante d’âge,
qu’on lui certifiait sérieuse et probe; mais est-ce la peine, se
disait-elle, que je la mette au pli, si, dans un mois, nous devons la
renvoyer? Au fond de ses craintes s’insinuait l’idée constante de
Julien.
Quand elle sortait, les femmes qu’elle entrevoyait tricotant dans
l’embrasure des fenêtres, le vieux crieur, au coin d’une place, qui
battait du tambour, puis mettait ses besicles pour lire d’une voix
enrouée l’annonce d’une vente publique, le petit clerc d’une étude qui,
la plume derrière l’oreille, le nez collé contre la vitre, épiait les
passants, le capitaine en retraite qui entrait au café de l’Écu faire
son bridge avec le percepteur, même le chanoine courbé qui se dirigeait
d’un pas lourd vers la cathédrale, tous ces gens, pour elle, étaient
heureux: leur allure et leurs moindres gestes répondaient à la sécurité
d’une existence bien assise et d’un avenir que rien, sauf la mort, ne
déconcerterait.
A la nuit close, après le souper, M. Ardel se promenait régulièrement
une heure; Pauline et lui, le plus souvent, remontaient un boulevard
entre des files profondes d’ormes dominant des pans d’anciennes
murailles pressées de toits et de jardins; puis, ils s’en revenaient,
tournaient le long des rues confinées et muettes.
De loin en loin, sous le brouillard, un réverbère brisait sa clarté dans
le large ruisseau dont le courant, divisé par des pierres plates,
glissait avec un bruit furtif. Des boutiques, çà et là, restaient encore
éclairées, une boulangerie déserte où les pains dormaient sur des
rayons, une basse échoppe où un savetier indolent martelait une semelle.
Ailleurs, les volets des maisons étaient clos comme les paupières
d’aïeules assoupies; quelques-unes, tout en bois, avaient de rares
fenêtres étroites, et leur étage surplombant étayait de lattes brunes
ses parois vermoulues. Des ruelles noires eussent paru mortes, sans une
lampe devinée derrière une persienne, sans les accords faux d’un piano
usé. Parfois, un portail d’hôtel que charge un fronton triangulaire
s’entre-bâillait, une dame emmitouflée franchissait le ruisseau,
soulevait le heurtoir d’une porte voisine. Pauline s’imaginait les
habitants de ces demeures aussi paisibles que leur toit, et une veillée
gaie, comme elle pouvait l’être chez les Rude.
Il y avait, sur leur chemin, une maison d’une vétusté frappante qui
arrêta un soir M. Ardel; on l’appelait la maison d’Abraham, parce
qu’elle montre, à l’angle de son pignon, le patriarche sculpté, à
genoux, le front contre sa main, voyant en songe sa descendance jusqu’à
la Vierge Marie figurée plus haut avec l’Enfant.
--Un arbre de Jessé, indiqua nonchalamment le professeur.
Pauline tint à savoir ce qu’on entendait par un arbre de Jessé.
--C’est un symbole sémitique, répondit-il sans plus d’explication.
Elle en exigea pourtant, et s’étonna qu’on lui eût laissé jusque-là
ignorer l’histoire des religions.
--Je veux l’étudier, il faut que je lise la Bible et le Coran.
--La Bible n’est pas un livre pour les jeunes filles.
Elle répliqua simplement qu’un abrégé lui suffirait, et il supposa
qu’elle aurait, le lendemain, oublié cette fantaisie.
Au bout de la rue Dauphine, ils passèrent devant la cathédrale; une
lanterne clignotait sous le porche de droite: quelque office,
pensa-t-elle, où doit être Edmée, sinon Julien. Mais, en élevant les
yeux sur la grande tour, elle retrouva son aversion première; la tour,
dont le faîte, presque terrible, s’isolait dans la nuit diffuse,
semblait mépriser les ombres chétives circulant à ses pieds; sa fierté
sauvage humiliait et repoussait. Ses flancs durs enfermaient le silence
écrasant des cloches, le vertige d’escaliers infinis et de charpentes
ténébreuses arcboutées au-dessus du vide. Pauline en avait peur, comme
d’une prison d’angoisse où l’on devait suffoquer. Elle eût souhaité,
malgré tout, revoir l’intérieur illuminé de l’église, entendre les
cantiques. Ainsi, en son être intime, se faisait un flux et reflux de
sollicitations contraires.
Ils redescendirent du côté de l’Yonne et suivirent à gauche les maigres
tilleuls du quai. Rien, dans ce paysage, ne laissait Pauline
indifférente: les lumières du pont, vives et tranquilles, se
prolongeaient sous l’eau silencieuse, «une eau, disait M. Rude, faite
pour couler le long d’une Trappe». Le croissant de la lune y reposait,
près du bord, comme une bague rayonnante oubliée parmi les joncs; la
ligne des coteaux se fondait en brume; sur le ronflement grave du
barrage passa le cri d’une chouette, dans les peupliers de l’autre
berge.
C’était l’horizon même où Julien respirait. Ils contournèrent le bas du
jardin; et Pauline, en apercevant du feu aux fenêtres de l’atelier,
songea qu’ils devaient être là, tous réunis.
--N’est-ce point pour dimanche, demanda M. Ardel, que les Rude nous ont
invités?
Elle tressaillit à sa question, fit un signe d’assentiment.
--Eh bien! continua-t-il, je crois que nous n’irons pas. Je ne puis
sacrifier mon après-midi, j’ai trop de travail.
--Comme tu voudras, répondit-elle, tout à fait maîtresse de ses
inflexions et de son visage.
Elle n’en craignait pas moins que son père, sous un prétexte ou un
autre, n’espaçât, puis ne cessât les relations nouées avec les Rude; la
possibilité d’un départ justifierait l’interruption d’une amitié dont il
se méfiait.
Mais, le surlendemain, vers quatre heures, un coup de sonnette la fit
courir à la porte et elle se trouva en présence de Julien, moins
triomphant, plus grave qu’à leur dernière rencontre; il venait voir le
professeur, ayant quelque chose à lui proposer. Comme il connaissait
déjà le cabinet de M. Ardel:
--Vous savez le chemin, dit Pauline, sans le conduire en haut.
Sa visite dura un assez long moment, et, quand il ressortit, elle
entendit son père lançant d’un ton satisfait:
--Je vous laisse aller. A l’autre dimanche.
Elle se tenait au seuil de la salle à manger; sur le vestibule flottait
un jour vague d’où se dégageaient son buste calme dans un corsage blanc,
ses mains claires et son front, la pulpe de ses lèvres qui semblait d’un
rouge assombri. Elle regardait Julien descendre: sa cravate bouffait
sous son cou svelte; il balançait une canne à bec d’ivoire faite d’un
jonc qu’il avait coupé dans les bois. Elle crut saisir en ses yeux la
tendresse contenue d’une pensée qu’il taisait. Un instant il s’arrêta
près d’elle, lui parla d’Edmée, laquelle était souffrante: une langueur
mal définie l’opprimait; elle ne mangeait plus, restait, des heures,
frileuse et triste au coin du feu, et délaissait même son piano.
--J’irai prendre de ses nouvelles, dit Pauline.
Comme il la quittait, elle aperçut au bas de son manteau un long fil;
elle se pencha prestement, et, avec une grâce discrète, elle l’ôta. Ils
en rirent, se séparèrent dans une simplicité affectueuse.
La persuasion d’avoir son amitié enivra plus fort Pauline de ses
espérances. Mais sa hâte était grande d’apprendre ce qu’il avait pu dire
à son père. Le professeur, quand elle lui monta sa lampe, s’en ouvrit de
son propre mouvement: un ami de Julien offrait de traduire en anglais le
_Saint-Simon_, et à des conditions avantageuses; l’affaire tombait
d’autant mieux qu’en cette fin d’année M. Ardel se voyait à court
d’argent.
--Ce garçon-là, décidément, a du bon. Il possède le flair des mystiques
pour tirer de la vie tout ce qu’elle peut donner...
Voilà pourquoi, oubliant ses intentions de rupture, Victorien promettait
une visite aux Rude. Julien avait su le prendre par son point le plus
sensible, sa vanité d’auteur peu lu. Sous son écorce de dur égoïsme, cet
homme gardait un fond de naïveté enfantine, et, s’il rencontrait du
dévouement, il le payait d’un retour subit d’affection.
Pauline, le lendemain, alla, de bonne heure après midi, voir Edmée. La
jeune fille se prétendit tout à fait mieux, quoique sa figure tirée
déclarât une longue lassitude; elle se préparait à sortir avec sa mère
pour assister, au Carmel, à une prise d’habit.
--Nous vous emmenons? invita Mme Rude cavalièrement.
Pauline ne refusa point, curieuse d’une cérémonie singulière pour «une
profane»; et elles partirent.
En chemin, Edmée leur confia qu’elle enviait la postulante admise à
recevoir le voile; mais, sa mère ayant paru chagrinée de cet aveu:
--Rassure-toi, fit-elle de son accent câlin; tu le sais bien, je ne te
quitterai jamais, pas même pour me marier!
--Vous ne vous marierez pas? s’étonna Pauline en la sondant d’un regard
jusqu’en ses moelles.
--Ah! mais non! les hommes sont une trop vilaine espèce.
--Qu’en sais-tu? répondit Mme Rude, qui éclata de rire.
--Vous, Pauline, reprit Edmée, vous avez ce qu’il faut pour le mariage,
vous serez une délicieuse épouse.
--Pas plus qu’une autre; mais, si je me mariais, j’aimerais absolument
mon mari...
Tant de monde se pressait en l’étroite chapelle du couvent qu’elles
eurent peine à s’y faire place. L’odeur des cires brûlant au-dessus de
l’autel saisit Pauline d’une volupté confuse. Elle se haussa sur la
pointe des pieds pour entrevoir en avant de l’assistance la novice,
toute blanche comme une mariée, assise dans un fauteuil, avec un
prie-Dieu et un cierge allumé devant elle, la tête inclinée
profondément. Pauline la jugea grande et remarqua la maigreur pointue de
ses épaules.
A la droite du chœur, un dais couvrait l’archevêque coiffé de la mitre,
entouré de prêtres amples dans leur surplis. L’aumônier du Carmel, en
chaire, achevait un sermon; il exposait la puissance rédemptrice d’une
pauvre cloîtrée sauvant un monde qui l’ignore et ne veut point d’elle;
il commentait aussi la devise que sainte Thérèse inscrivit sous l’épée
ardente de ses armes: _Zelo zelatus sum_.
Pauline l’écoutait sans émotion; ses yeux étaient attirés, à la gauche
de l’autel, là où une grille noire laissait deviner une arrière-chapelle
emplie de clarté, le chœur des religieuses dont elle ne voyait rien.
Il se fit un brusque remuement de chaises; le sermon terminé, la novice
se leva; elle prit le bras d’un vieillard, un homme à la moustache rude,
offrant la carrure d’un ancien officier, et se dirigea vers la sortie.
Pauline la vit passer tout contre elle, baissant les paupières, laide,
mais transfigurée par une jubilation douloureuse, inexprimable, tandis
que le vieillard, son père, sanglotait. Légère et céleste, comme si elle
ne touchait plus le sol, la fiancée du Christ gagna le fond du
vestibule, près de la clôture, dont la porte s’entrouvrit. Les nonnes,
dans leurs manteaux noirs, rangées derrière, un cierge à la main,
l’attendaient en psalmodiant. Elle s’agenouilla devant les prêtres pour
avoir leur bénédiction, puis elle embrassa sur les deux joues son père,
ses frères, et ses sœurs, tous en larmes comme si, morte, ils
l’ensevelissaient. Le silence était si poignant que, seul, s’entendait
le son funèbre des baisers coupés par de sourds sanglots. Elle pénétra,
sans se retourner, dans la clôture, se remit à genoux, baisa la croix
qu’on lui présentait, et disparut à la suite de la procession où elle
marchait la dernière, pendant que la porte se refermait pour ne plus
s’ouvrir sur elle.
Cette cérémonie simple et déchirante bouleversa Pauline; c’était un peu
comme si elle eût assisté à un holocauste sanglant. Tout le pli païen de
sa nature résistait à l’héroïsme de la victime qu’elle estimait égoïste
et même barbare: pourquoi faire souffrir les siens, et pourquoi répudier
les douceurs permises d’une destinée normale?
Mais Edmée, l’attirant, la remmena dans la chapelle où elle se fit
passage impétueusement jusqu’au chœur. Celui des cloîtrées, derrière les
barreaux épais de la grille, apparaissait rose, tant le jour qui tombait
de deux fenêtres sans rideaux était vif sur les murs blancs, au-dessus
des boiseries brunes. Le plancher miroitant répétait les lumières d’un
petit autel, au fond de la salle où se dévoilait ce grand air espagnol
de noblesse pauvre que sainte Thérèse légua aux Carmélites.
Déjà la procession rentrait, et les sœurs s’arrêtèrent en deux rangées;
les flammes paisibles de leurs cierges se continuaient, leur voile
retombait sur leur face encline, et elles semblaient informes sous le
lourd manteau d’où sortaient leurs mains pâles. Pauline eut cette idée:
--On dirait des mendiantes.
Et ces femmes étaient bien en effet les mendiantes de l’éternelle
Compassion, les vierges sages veillant à la porte de l’Époux, dans
l’attente de l’heure où Il les convierait aux noces.
Cependant, la novice s’était agenouillée contre la grille; l’archevêque
lui posa les questions voulues par la règle.
--Que demandez-vous?
--La miséricorde de Dieu, la pauvreté de l’Ordre et la compagnie des
sœurs.
Elle répondit d’une voix très calme, ayant, depuis longtemps, énoncé en
son cœur ce qu’elle articulait devant les hommes. Ensuite elle sortit au
bras de la prieure, sa paranymphe; son père les regardait toutes deux
s’en aller. On chanta en son absence le Psaume: _In exitu Israel_, et
chaque verset vibrait comme le choc d’un glaive tranchant les liens de
cette âme avec la terre corruptible. Elle revint, portant l’habit du
Carmel, sauf le grand voile et le manteau que l’archevêque bénit en de
longs oremus.
Pauline fut surprise qu’il ne mît pas dans ces prières plus d’émotion.
L’impersonnalité des rites la dépassait. L’archevêque lui parut vieux,
maussade: haut et lourd, avec des paupières mornes, un menton de
galoche, une voix cassée. Les joues cramoisies, il suffoquait
visiblement dans la chapelle trop pleine, sa mitre scintillante avait
l’air de brûler son front, et le seul effort de lire le fatiguait au
point que son grand vicaire, par instants, devait le remettre en bonne
voie sur la page où il se perdait. Mais, dès qu’il eut achevé la
liturgie, deux religieuses vêtirent la nouvelle sœur de la ceinture, du
scapulaire et du manteau. Pauline fut touchée de cette toilette sainte,
de la grâce des doigts prestes arrangeant les plis.
Au milieu du chœur un tapis de grosse serge était déployé; la Carmélite
s’y prosterna, les bras en croix; les prêtres chantèrent le _Veni
creator_; puis l’archevêque commença un lugubre _Pater noster_,
poursuivi à voix basse, de même qu’aux enterrements, tandis qu’on
encense le cercueil. Une des sœurs jeta sur elle de l’eau bénite en
silence. Pauline, se substituant à la nonne immobile allongée comme un
cadavre sous un suaire, se représenta la révolte qu’elle-même eût
éprouvée à mimer ainsi ses funérailles. Elle croyait impossible l’absolu
d’un tel renoncement, et vaine cette parade de mort.
Pourtant, lorsqu’elle la vit se relever et passer devant les autres en
leur donnant le baiser de paix, quand toutes se mirent à psalmodier:
_Ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum_, les paroles
d’exultation traînées sur une note languide que variait seule, au terme
du verset, une pause dolente, attendrirent Pauline jusqu’aux larmes. La
douceur sévère de la mélopée lui fit entrevoir chez ces recluses un
sentiment supérieur à l’amour humain, la charité, prélude de la
communion des bienheureux dans l’Ineffable.
Au moment du Salut elle redescendit avec Edmée et Mme Rude hors du
balustre de l’autel, et, cette fois, elle s’abandonna sans ergoter à
l’impression des chants, des luminaires, de l’encens. Le plaisir qu’elle
recevait allait au delà d’un bien-être sensitif; son esprit trouvait une
affinité sympathique entre la consomption des grains de l’encens qui
fumait, celle des bougies brûlant sur les candélabres, les unes plus
haut, les autres plus bas, les unes à droite, les autres à gauche de
l’ostensoir, et la ferveur soumise des cloîtrées consumant leur chair en
jeûnes et en oraisons. La gravité du _Tantum Ergo_, l’adoration des
assistants concentrée sur l’Hostie la pénétraient d’effluves pieux, et
c’était, pour son âme, tellement nouveau qu’il lui sembla, quelques
minutes, entrer dans une vie parfaite.
En sortant de la chapelle, Mme Rude lui demanda:
--Eh bien! que dites-vous d’une prise d’habit?
--Je ne sais trop; ce que j’en puis penser n’a guère d’importance. Je
viens de voir des choses très belles, mais plus d’une qui me choque et
m’ennuie. Ces religieuses ont une foi violente, c’est évident;
sont-elles sûres de ne pas se sacrifier pour rien? En tout cas, je ne
serai jamais du bois dont on fait les Carmélites.
Cette déclaration répliquait à un mot de Julien, au retour de Druzy; en
contredisant Julien, elle ramenait encore vers lui sa pensée.
Le dimanche où elle comptait le revoir, il prévint sa mère par un
télégramme qu’il ne rentrait pas; la veille, il avait dû faire une
conférence à Paris, dans un cercle d’étudiants, et on l’y retenait, pour
une seconde réunion, jusqu’au lundi.
Pauline, à la déconvenue profonde qu’elle dissimula, put sonder la
blessure de son amour. Mais, avec l’injustice de la passion, elle
interpréta l’absence de Julien comme un signe de légèreté indifférente.
«La place que je tiens dans ses actes est minime, sinon nulle.
Autrement, il aurait fait bon marché de sa réunion. Et qui sait si elle
n’est pas un simple prétexte?»
Elle cédait à ces amertumes, pendant que M. Rude jouait avec Edmée la
sonate de César Franck. Toute la langueur du premier temps répondait à
sa tristesse; le motif du violon se balançait comme un oiseau marin
perdu sur la houle au crépuscule; il s’élevait, porté par un désir
d’espace inassouvible, puis retombait vers le flot monotone, immense, de
son ennui.
«Pourtant, reprenait Pauline qui se blâmait de ses suspicions, j’ai tort
de supposer Julien capable d’un mensonge. S’il n’est pas revenu, c’est
qu’il avait des raisons sérieuses. Puis-je lui en vouloir? Ai-je aucun
droit sur ses faits et gestes?»
«Oui, continuait-elle, durant l’orageux et rauque _allegro_; mais
devrai-je indéfiniment souffrir dans l’incertitude? Et, quel moyen
d’amener une explication? Est-il sage de la souhaiter, si elle doit
faire mon désespoir?...»
La torpeur désolée du _lento_ accabla son cœur malade. Néanmoins, tandis
que le canon du final entrelaçait, comme le carillon d’un matin de
Pâques, ses voix ferventes, elle se laissa rasséréner d’une joie presque
liturgique. Elle-même chanta, «voulant, songeait-elle, faire plaisir à
ces bons Rude», un air d’une cantate religieuse de Bach, celle _pour
tous les temps_.
Quelques jours plus tard, Edmée vint la surprendre un matin, et arriva,
pressant contre son corsage une botte de mimosas; un oncle de Mme Rude
qui habitait Toulon lui en avait expédié une caisse. Aussitôt elle
ajouta:
--Julien m’a dit: «Tu devrais en offrir à Pauline Ardel», et maman a
été, comme moi, tout à fait de son avis.
Pauline s’extasia de toucher ces fleurs que les vents de la mer avaient
nourries sur un sol ardent; le chrome clair de leur coton duveté
évoquait l’ambre d’un ciel diaphane; mais, surtout, elle respira dans
leur haleine délicate et insinuante les sentiments qu’elle prêtait à
Julien. Elle tria les tiges, les disposa dans des vases et, plus d’une
semaine après, par ses soins l’odeur emmiellée du mimosa imbibait encore
le salon. Pour la retrouver, elle s’y attardait plus longuement que
d’habitude et réitérait ses exercices de chant avec une ténacité dont
fut ébahi son père. Parfois elle se grondait de ses ivresses puériles:
«Cette attention ne prouve pas du tout qu’il m’aime... Je saurai bien,
dimanche, si ce n’était qu’une attention.»
En effet, comme, cet après-midi-là, elle se trouvait chez les Rude,
avant qu’on commençât à faire de la musique, elle et Julien
s’approchèrent ensemble d’un tableau, le portrait d’une jeune fille en
robe mauve, tenant un lis à la main.
--Ce lis, dit-elle, n’égale pas pour moi le ravissant mimosa d’Edmée.
Elle n’osait émettre un remerciement direct; mais son sourire le
proféra.
--N’en parlons pas, se défendit Julien; le pauvre ne donne que ce qu’on
lui a donné.
--Il n’est jamais pauvre, celui qui sait donner beaucoup avec peu.
--Dites plutôt qu’il est riche, celui qui, en recevant peu, sait avoir
beaucoup.
Sa repartie aurait pu être déplaisante s’il ne l’eût commentée d’un coup
d’œil brusquement idolâtre devant lequel Pauline abaissa ses paupières.
Leur conversation ne dura point davantage, Edmée les ayant rejoints.
Pauline emporta comme une victoire le regard de Julien. Cependant, à
réfléchir, elle conclut que, s’il éprouvait pour elle un penchant vrai,
des scrupules et des objections l’en dissuadaient. Durant les mois qui
suivirent, nulle imprudence amoureuse ne lui échappa; il se contraignait
dans les limites d’une sage amitié. Elle aussi se raisonnait,
envisageait les difficultés d’un mariage où, entre l’épouse et l’époux,
des heurts quotidiens seraient inévitables:
«Je ne conçois guère Julien se mettant matin et soir à genoux pour
prier, allant à la messe le dimanche, et moi boudant seule dans mon
coin.»
Elle sentait impossible le compromis dont vivent tant de ménages,
lorsque la femme est croyante et l’homme indifférent. D’autre part,
l’essor de sympathie qui l’avait passagèrement soulevée vers les confins
d’une religion, ne tarda pas à fléchir. Elle acheta, pour quatre sous, à
l’étalage d’un brocanteur, une traduction des Évangiles, et commença la
lecture de Saint-Mathieu. Mais, faute d’un guide, le Livre sacré la
scandalisa: dès les premiers chapitres, l’étoile des Mages et les songes
de Joseph la mirent en défiance comme un conte de fées; Jean-Baptiste,
avec son vêtement de poil de chameau et sa voix qui rugit la menace «du
feu inextinguible», lui produisit l’effet d’un sauvage Arabe fanatisant
des foules. Dans la tentation de Jésus au désert, elle n’aperçut qu’un
symbole vide de réalité. Et, prise d’un dégoût bizarre, elle s’abstint
de pousser plus avant.
La venue du printemps lui fut une diversion: cet hiver interminable,
tellement âpre que certains soirs, selon l’hyperbole comique d’Edmée,
«les dentiers des vieilles dames, quand elles les ôtaient, devaient
claquer de froid sur leur table de nuit», se fondit dans une soudaine
tiédeur. L’air se fit doux comme un vêtement. La maison des Ardel
possédait une étroite cour intérieure enclose par les murs des jardins
proches. Un frêne et un acacia s’y entrelaçaient au-dessus d’un puits.
Pauline s’égaya de voir sortir leurs premières feuilles. Les tilleuls du
voisin lui appartenaient un peu, car ils laissaient retomber des
frondaisons jusqu’à portée de sa main. Des pinsons qui les habitaient
venaient sautiller sur ses arbres, ils descendaient sur son dallage
picorer les miettes qu’elle leur réservait. Il y avait quelques pieds de
terreau où elle sema des héliotropes et des violettes.
Aux heures chaudes elle s’asseyait là, brodait un chemin de table
destiné à Mme Rude. L’oncle Hippolyte, devant elle, marchait à petits
pas. Sur le toit de la remise, contre la lucarne découpée en
demi-losange, une des branches de l’acacia remuait vaguement son ombre;
le soleil ranimait le vert des mousses au milieu des tuiles effritées.
Elle entendait les jeunes filles d’une pension rire en jouant, jeter des
cris aigus et, souvent, chanter des chœurs, un entre autres qui la
charmait par sa mélancolie simplette relevée de vigueur: _C’était Anne
de Bretagne avec ses sabots_...
Malgré tout, elle se plaisait davantage à travailler près des fenêtres
de la rue, dans l’obscure attente de voir passer Julien. Lorsqu’elle y
venait, Armance, sa nouvelle bonne, mettait à une distance respectueuse
sa chaise en face de la sienne, et tricotait ou raccommodait sans mot
dire. Armance était veuve, et inconsolable d’un fils unique, qui,
faisant son service à Auxerre, avait voulu sauter, une nuit, le mur de
la caserne et s’était tué sur le coup. Sèche et menue, coiffée d’un
bonnet noir, elle laissait lire en ses traits et sa contenance la
dignité des douleurs muettes. Elle témoignait à Pauline un dévouement
soumis et néanmoins presque maternel. M. Ardel l’estimait, bien qu’il la
sût dévote et que le bruit de son chapelet, le soir, entre ses doigts,
l’offensât comme une dissonance dans la maison.
Vers la fin d’une journée d’avril, toutes deux cousaient, la croisée
entr’ouverte. De la rue, pénétrait, circulant avec une brise, l’acide
exhalaison de l’herbe qui croît, mélangée au parfum des lilas. Des
formes de passants se réfléchissaient dans les vitres, et Pauline y
distinguait deux messieurs gantés causant auprès d’un portail, d’un ton
bas, à la manière des provinciaux toujours inquiets d’être espionnés.
En ce moment, le pas vif et autoritaire de M. Ardel retentit sur la
chaussée; une autre voix d’homme, méridionale et grasse, ripostait à la
sienne, fort cassante. Son interlocuteur et lui s’arrêtèrent un peu
avant la porte. Pauline reconnut M. Galibert, le professeur de
quatrième. Natif de Marseille, il offrait les dehors d’un commis
voyageur aisé plutôt que d’un pédagogue: les joues opimes, les épaules
larges, la barbe fleurie en éventail, la poitrine avantageuse où
s’étalait un plastron rouge, les mains chargées de bagues; il faisait
miroiter le pommeau d’argent de sa badine et écartait ses larges pieds
plats; d’une loquacité incoercible, Galibert s’imposait par l’assurance
de sa verve; il prétendait protéger et morigéner tous ses collègues; au
reste, vantard et pleutre, «tirant» sans enthousiasme ses quinze heures
de service par semaine, mais satisfait de soi, de son siècle et du
gouvernement.
Il venait d’avertir M. Ardel au sujet d’un article paru le matin même
contre lui dans une feuille locale; on l’y incriminait comme
«réactionnaire.», sous prétexte qu’en exposant à ses élèves la politique
de Louis XIV, il avait justifié le pouvoir absolu.
--J’ai grand’peur, insinua Galibert, que cet article n’arrive simplement
pour corser d’antérieures dénonciations anonymes. Vous espériez,
n’est-ce pas, votre nomination à Versailles? Pourquoi l’attendez-vous
encore?
(Ici Pauline fut tentée de se dire: «Tant mieux si elle ne vient pas!»
Mais elle refréna ce mouvement d’égoïsme.)
--Je veux vous parler en ami, continuait-il. Vous savez la formule,
quand on s’occupe de vous: M. Ardel, _il est à part_.
--A part! répliqua Victorien, je n’y serai jamais assez. Les tares d’un
métier ne s’impriment que trop sur un mercenaire, comme l’usure du
harnais sur la croupe d’un âne. Maintenant, qu’on me fasse blanc ou
noir, en aurai-je un cheveu de plus ou de moins? Je souffre
suffisamment, croyez-le, des contraintes qu’il me faut subir. Je ne dis
pas tout haut le vingtième de ce que je pense; mais, quand je rencontre
chez mes élèves un de ces préjugés primaires qui me dégoûtent, c’est mon
devoir de les secouer.
--_Nego_, mon cher collègue. Un fonctionnaire ne doit pas avoir d’autre
opinion que l’État. Et, puisque j’ai commencé, j’irai jusqu’au bout. Une
chose vous fait du tort, votre liaison avec les Rude: vous passez pour
calotin.
--Ça, c’est plus raide! Sachez, monsieur, que je n’ai pas même fait
baptiser ma fille.
Et, sans lui serrer la main, M. Ardel rentra en faisant claquer la
porte.
A l’instant où il prononça la phrase: «Je n’ai pas même fait baptiser ma
fille», les yeux de Pauline se croisèrent avec ceux d’Armance, aigus
comme deux pointes d’aiguille; la bouche ridée de la veuve se fronça
d’une tristesse effarée; puis elle se pencha vers son ouvrage pour
cacher son émoi. Pauline sentit amèrement ce recul de la servante:
«Faut-il qu’elle soit bête!»
Mais, à son insu, elle devint toute pâle de la révélation faite à un
tiers sur sa personne; jamais Victorien ne lui avait appris d’une façon
précise qu’elle était une non-baptisée; jamais non plus elle n’avait
songé à lui poser la question. Six mois plus tôt, elle eût trouvé
logique la conduite du professeur et ne se fût aucunement froissée de ce
qu’elle avait entendu. Maintenant, elle s’en chagrinait, comme d’une
humiliation publique:
«Le baptême en soi, ce n’est rien; sur le front d’un homme ou d’une
femme, cela ne se voit pas. Et pourtant c’est immense, d’adhérer, en
principe, à une communion sociale... Mon père ne pensait qu’à lui,
lorsqu’il m’en a exclue.»
Elle se leva précipitamment pour monter chez M. Ardel et provoquer une
explication. Mais elle réfléchit que mieux valait attendre de s’être
maîtrisée. Un moment plus tard, elle lui porta du linge qu’Armance avait
blanchi, et, s’évertuant à rester calme:
--Je t’ai entendu, dit-elle, rentrer avec Galibert. Quel besoin as-tu de
faire connaître à toute la ville que je ne suis pas baptisée? Ce serait
à moi, il me semble, d’en être informée la première.
--Bah! Un détail sans importance. Je ne vois pas ce qui peut là
t’ennuyer. Aurais-tu honte d’être émancipée? J’ai mis d’accord mes actes
avec mes convictions. Très peu l’osent, et quoi de plus simple?
--Trop simple! Tu m’imposais, dès ma naissance, ta volonté, sans savoir
quelle serait la mienne.
--Tu deviens joliment raisonneuse. C’est justement pour la réserver, ta
volonté, que j’ai agi comme j’ai agi. Ceux qui mènent au baptême les
nouveau-nés n’engagent-ils pas leurs enfants dans une religion dont
ceux-ci, avant d’être hommes, ne voudront plus? M’a-t-on demandé, à moi,
ma permission pour me baptiser?
--En tout cas, il est inutile de le crier sur les toits et de me
signaler comme un phénomène.
--Alors, tu n’as pas le courage de ton indépendance? Va, tu n’es qu’une
chiffe!
--Sois tranquille, répliqua-t-elle, je te prouverai que je ne le suis
pas.
--Oui-da! En quoi faisant?
Elle ne répondit point et s’enferma dans sa chambre où elle pleura sans
bruit, désespérément. D’elle à son père, en la chaîne invisible de leur
affection un anneau était rompu; et, ailleurs, nulle main secourable ne
se tendait. Les Rude et Julien lui présentaient la possibilité d’un
appui, mais inefficace; comment leur confier sa détresse, alors qu’elle
ne pouvait leur dire: «Je suis avec vous»? Son orgueil, néanmoins, se
raidit à reprendre une sérénité de surface, elle essuya le tour de ses
yeux rougis, les lava, et redescendit à l’heure du souper.
Victorien, dans l’intervalle, s’était avoué qu’elle avait, en un point,
raison contre lui:
«On doit interdire même les approches de sa vie intime au commun des
gens; les forts vivent sur un pied de guerre perpétuel, bardés d’une
cotte de mailles, et montrant seulement leur bras droit, avec un bon
glaive au bout.»
Ces aphorismes familiers, il s’en voulait de les démentir, et d’avoir
saboulé, humilié sa fille; mais il répugnait à s’excuser de ses
violences. Il se contenta, au dessert, de lui offrir une promenade:
--Non, répondit-elle, je suis un peu souffrante; je te laisserai aller.
Il fit quelque pas, de long en large, selon son habitude, en fumant sa
cigarette. La sonnerie d’un cor arriva d’un jardin, puis se tut:
--Pourquoi cesse-t-il? rêva M. Ardel à mi-voix. J’aime, comme disait
l’autre, le son du cor au fond des bois ou même hors des bois. Je me
souviens que ta mère et moi, les premiers temps de notre mariage, nous
écoutions avec délices, les soirs d’été, des cors qui sonnaient le long
des berges de la Saône...
Une fois de plus il dévoilait cette sentimentalité endolorie que
couvrait un calus de sécheresse. C’était une façon de faire entendre à
Pauline: Pardonne-moi et viens. Mais elle était trop bien sa fille pour
ne pas ressaisir une supériorité en lui tenant rigueur de son algarade.
Il sortit donc seul à regret; l’oncle Hippolyte se retira, et Pauline
resta dans la salle à manger. La tête lui brûlait, elle rouvrit la
fenêtre fermée pendant le repas et entrejoignit les contrevents. Elle se
mit à broder sous la lumière, essayant d’engourdir sa peine par un
travail appliqué. Au dehors, un homme passa, venant d’une lente allure,
et fit halte en face de la salle à manger. Pauline comprit qu’on la
regardait, elle crut avoir discerné la démarche par instants traînante
de Julien; mais, soit timidité, soit caprice, elle ne se retourna point
pour s’en assurer.
Julien--elle l’avait bien reconnu--la contemplait de biais, assise près
du tapis rouge de la table; il voyait sa main droite, s’écartant d’une
bande de festons que la gauche soutenait, s’arrondir, tirant l’aiguille
et la poussant avec tranquillité. Son visage demeurait pour lui dans la
pénombre; autour de ses cheveux bruns s’enflait une clarté rousse...
Il s’avança plus bas dans la rue, mais revint en arrière, et repassa
juste au moment où, s’étant levée pour clore les volets, elle les
attirait à elle. Il salua presque gauchement, et s’éloigna, baissant le
front, confus et transporté de savoir qu’elle l’avait vu.
Pauline eut une joie à défaillir, il lui sembla que son cœur s’arrêtait.
Si elle avait moins aimé Julien, elle aurait joui de le surprendre en
une posture de soupirant timide; mais une seule idée l’emporta:
«Cette fois, j’en suis sûre, il m’aime; et moi aussi, je l’aime, oh!
oui, comme je l’aime!»
Elle s’élança dans l’escalier, vola jusqu’à la fenêtre de sa chambre;
peut-être le découvrirait-elle encore d’en haut, sans être aperçue. La
rue était vide; au-dessus des toits pétillaient les feux des étoiles,
les œillets des pelouses embaumaient; une cloche limpide, la petite
cloche de la cathédrale, battait à coups légers:
«Il est heureux, lui, de pouvoir bénir son Dieu!»
Elle se souvint de l’unique obstacle qui les divisait; cependant elle ne
s’en tourmentait plus, tant le bonheur amplifiait sa force d’illusion:
elle saurait assez comprendre Julien pour qu’il ne sentît point leurs
dissidences, et, généreux comme elle le connaissait, il la chérirait
pauvre en foi, mais non en amour.
«Quand on aime, les choses qui pèsent ne pèsent plus; ce qui est amer
devient doux.»
Lorsque son effervescence fut tombée, elle se représenta néanmoins une
objection redoutable: la volonté de Julien ne suffisait pas; ses père et
mère donneraient-ils leur assentiment? Alors surtout que la nouvelle
serait cornée à leurs oreilles:
--La fille de M. Ardel,--croiriez-vous? n’est pas baptisée.
Ses prévisions n’étaient que trop justes; le colloque de Victorien avec
Galibert se colporta chez les Rude. Elle n’en put douter, le dimanche
suivant, à son entrée au milieu d’eux. Le charitable effort qu’ils
soutinrent de ne rien changer à leur accueil dénonçait leur changement.
Dans leur ton d’amitié se glissait une sollicitude compatissante et
grave. Edmée avait perdu son habituelle exubérance. Pauline ne
retrouvait plus en Julien l’amoureux contemplatif de l’autre soir; son
attitude était empressée, mais triste; il avait dû s’ouvrir à son père
de ses intentions, et recevoir des conseils sévères. Entre M. Ardel et
lui une discussion s’aiguisa sur «la misère des temps modernes». Julien
ne pouvait la contester, bien qu’il nourrît la certitude de magnifiques
résurrections futures; toutefois il n’en admettait qu’une cause
initiale: l’indifférence religieuse.
--Alors, argua le professeur, si le monde va de mal en pis, comme je le
crois, mais après une Rédemption, comme vous le croyez, que devient
l’œuvre du Messie? Où est-il? Que fait-il?
--Vous demandez, repartit Julien d’une voix incisive, ce que fait à
cette heure le Fils du charpentier? Je vous répondrai: Il prépare le
cercueil de Julien.
Edmée, au même moment, montrait à Pauline une minuscule statuette
égyptienne en bronze verdi, figurant une femme, les jambes serrées dans
«une jupe-entrave». Toutes deux ne saisirent que les derniers mots
proférés par le jeune homme; une angoisse inexplicable se mêla au coup
d’œil qu’elles échangèrent.
--Que racontes-tu, s’écria Edmée, de cercueil et de Julien?
--Votre frère, expliqua M. Ardel avec une ironique amertume, me compare
gentiment à l’empereur, son homonyme, et sans doute comme le chrétien de
la légende, il prophétise ma mort prochaine...
--Dieu m’en garde! protesta en riant Julien. C’est moi qui mourrai avant
vous...
Inattentif à l’interruption, le professeur poursuivit:
--Un point cloche dans le rapprochement: Le Julien de l’histoire fut
chrétien quelque temps, au moins d’apparence, au lieu que, moi, je ne
l’ai jamais été. A l’âge de Marthe, j’apprenais du catéchisme comme de
la mythologie. Ça me laissait froid. Oncques n’ai pu m’assimiler le
surnaturel.
Marthe, à l’écart, habillait une poupée, et écoutait, de sa fine
oreille, ces propos qu’elle retenait sans démêler ce qu’ils voulaient
dire. M. Rude, pour couper net le débat, accorda son violon, et on
exécuta un paisible trio d’Haydn. Victorien jugea bon d’observer
ensuite:
--La musique rapproche autant que les dogmes séparent.
Rude remettait dans la boîte son instrument. Il répliqua, presque irrité
du lieu commun:
--Mon cher, une épée tranchante, séparant bien ce qu’il faut séparer,
est plus nécessaire qu’un violon ou des pinceaux. Mais je veux une épée
dont la garde soit une croix; la Croix seule rallie les âmes dans un
amour indéfectible.
Au travers de ces disputes une cordialité se maintenait. Pauline,
cependant, s’en retourna, convaincue que cette famille ne pourrait
devenir sienne; la phrase de M. Rude sur «l’épée qui sépare ce qu’il
faut séparer» sous-entendait une admonition pour elle-même et pour
Julien.
Dans l’inanité certaine de ses espérances elle retrouva une paix morne,
faite d’un renoncement stoïque au bonheur; mais le non-espoir, à
dix-huit ans, excédait ses forces. Elle chercha quelqu’un, autour
d’elle, qui lui fît oublier Julien. Des jeunes gens qu’elle rencontra
dans une sauterie, chez le conservateur des hypothèques, la rebutèrent
par leur vulgarité; tous rêvaient une vie de petit travail et de petites
jouissances aboutissant à ce port commode et plat, «la retraite». S’ils
songeaient au mariage, ils ne cherchaient qu’un «sac». Auprès d’eux, la
figure de Julien, absent, resplendissait comme celle d’un saint sur un
vitrail, et, plus que jamais, elle se donna en désir à lui.