La Voix qui souffla sur Éden,
Le premier jour de mariage,
Et bénit le premier hymen,
A bravé les saisons et l’âge.
LE CAP. M. (_surveillant G._).--Ma parole! Il a pris bon air. Je ne l’en
aurais pas cru capable aujourd’hui.
LE CAP. G.--Combien de temps va durer cet hymne?
LE CAP. M.--Cela va être fini tout de suite. (_Anxieusement._) Vas-tu te
mettre à pâlir et à ravaler ta salive? Tiens bon, Gaddy, et pense au
régiment.
LE CAP. G. (_d’un ton mesuré_).--Dis donc, il y a un gros lézard brun en
train de grimper le long de ce mur.
LE CAP. M.--Oh! ma mère! Le dernier degré d’affaissement!
_La mariée monte à gauche de l’autel, lève les yeux une bonne fois sur
G., lequel est subitement frappé de folie._
LE CAP. G. (_à lui-même encore et encore_).--Petit Poidsléger, une
femme... une femme! Et je croyais que c’était une petite fille.
LE CAP. M. (_chuchotant_).--Garde à vous... demi-tour à gauche.
_LE CAP. G. obéit machinalement, et la cérémonie se poursuit._
LE PASTEUR.--... à elle seule, tant que vous vivrez tous deux?
LE CAP. G. (_la gorge sèche_).--Ha-hmmm!
LE CAP. M.--Dis oui ou non. Il n’y a pas de seconde donne ici.
_La mariée articule sa réponse avec un sang-froid parfait, et son père
en fait la remise._
LE CAP. G. (_croyant montrer son savoir_).--Jack, c’est à ton tour,
maintenant, de faire ma remise, _vite_!
LE CAP. M.--Tu t’es remisé bien assez comme cela toi-même. Sa main
_droite_, mon gars! Récite! Récite! «Théodore Philip.» As-tu oublié ton
propre nom?
_LE CAP. G. s’embarrasse dans le «oui», que la mariée répète sans un
tremblement._
LE CAP. M.--Maintenant, l’anneau! Suis le pasteur! Ne m’arrache pas mon
gant! Le voici! Grand Dieu, il a retrouvé sa voix!
_G. répète la parole sacramentelle d’une voix à se faire entendre au
bout de l’église et tourne sur son talon._
LE CAP. M. (_d’un air désespéré_).--A vos rênes! Doucement sur le pavé!
Nous n’en sommes pas à la moitié.
LE PASTEUR--... à conjoints, que l’homme ne les sépare point.
_LE CAP. G., paralysé de peur, a un mouvement de recul après la
bénédiction._
LE CAP. M. (_vivement_).--Avance... d’une longueur. Prends-la avec toi.
Je ne viens pas. Tu n’as rien à dire.
_LE CAP. G. monte à l’autel dans tout un cliquetis de choses._
LE CAP. M. (_en un râle perçant qui veut dire un murmure_).--A genoux,
têtu bandit! A genoux!
LE PASTEUR--... de laquelle vous êtes les filles, tant que vous
pratiquez le bien et ne vous laissez troubler par aucune crainte.
LE CAP. M.--Ça y est! Rompez! Par file à gauche.
_Tout le monde à la sacristie. On signe._
LE CAP. M.--Embrasse-la, Gaddy.
LE CAP. G. (_frottant l’encre sous son gant_).--Hein! Quo-oi?
LE CAP. M. (_Faisant un pas vers la mariée_).--Si tu ne le fais pas, je
vais le faire.
LE CAP. G. (_interposant le bras_).--Merci bien!
_Embrassement général._
LE CAP. G. (_n’en pouvant plus, à M._).--Ah, nom de nom! Est-ce que je
peux maintenant m’essuyer le visage?
LE CAP. M.--Ma responsabilité finit là. Demande plutôt à _Missis_
Gadsby.
_LE CAP. G. recule comme frappé d’une balle, et le cortège sort de
l’église à coups de Mendelssohn pour se rendre à la maison paternelle,
où ont lieu les tortures d’usage autour du wedding-cake._
LE CAP. M. (_à table_).--Debout, Gaddy. On attend un speech.
LE CAP. G. (_après trois minutes d’agonie_).--Ha-hmmm. (_Tonnerre
d’applaudissements._)
LE CAP. M.--Pas mal, pour un début. Maintenant va changer d’équipement
pendant que la maman est en train de pleurer sur--«la madame». (_LE CAP.
G. disparaît. LE CAP. M. se lève précipitamment en s’arrachant les
cheveux._) Ce n’est pas encore complet. Où sont les souliers? Allez
chercher une _ayah_.
L’AYAH.--Missie captain _sahib band karo_ tous les _jutis_[19].
[19] Missie capitaine _sahib_ a caché tous les souliers.
LE CAP. M. (_brandissant son sabre dans le fourreau_).--Femme, produis
ces souliers! Que quelqu’un me prête un couteau à pain. Il ne s’agit pas
de fêler la tête de Gaddy plus qu’elle ne l’est. (_Il tranche le talon
d’une mule de satin blanc et serre la mule dans sa manche._) Où est la
mariée? (A tout le monde à la ronde.) Allez-y doucement avec ce riz.
C’est une coutume païenne. Donnez-moi le gros sac.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_La mariée se glisse sans bruit dans une rickshaw et part vers le
coucher du soleil._
LE CAP. M. (_en plein air_).--Envolée, ma parole! Tant pis pour Gaddy!
Le voici. Allons, Gaddy, cela va chauffer plus dur qu’à Amdhéran! Où est
ton cheval!
LE CAP. G. (_furieusement, voyant que les femmes sont hors de portée de
voix_).--Où est ma _femme_, n. de D...?
LE CAP. M.--A moitié route maintenant de Mahasu. Il va te falloir
chevaucher comme le jeune Lochinvar[20].
[20] Voir la ballade de Walter Scott.
_Le cheval se présente en se cabrant; il refuse de laisser G.
l’approcher._
LE CAP. G.--Oh! tu veux faire la bête, n’est-ce pas? Demi-tour,
animal... cochon... brute! _Demi-tour!_
_Il force le cheval à tourner, d’un coup de poignet à lui briser la
mâchoire inférieure; se jette en selle, et donne des deux éperons au
beau milieu d’une grêle du meilleur riz de Patna._
LE CAP. M.--Sur ton amour et ta vie... pousse, Gaddy! Et que... Dieu te
bénisse!
_Il jette une demi-livre de riz à G., lequel disparaît, penché en
avant sur la selle, dans un nuage de poussière éclairée de soleil_.
LE CAP. M.--Voilà perdu le vieux Gaddy. (_Il allume une cigarette et
s’éloigne en flânant, et en chantant d’un air absent:_)
«You may carve it on his tombstone, you may cut it on his card,
That a young man married is a young man marred[21].»
[21]
«Vous pouvez le graver sur sa tombe, vous pouvez le graver sur
sa carte,
Qu’un jeune homme marié est un jeune homme perdu.»
MISS DEERCOURT (_de son cheval_).--Vraiment, capitaine Mafflin! Vous
parlez plus à cœur ouvert que vous n’êtes poli!
LE CAP. M. (_à part_).--On dit que le mariage, c’est comme le choléra.
Me demande qui sera la prochaine victime.
_Une mule de satin blanc glisse de sa manche et tombe à ses pieds.
Reste livré à ses réflexions._