Le vieux valet de chambre eut un geste horrifié en reconnaissant l’abbé
Pellegrin. Celui-ci n’en garda pas moins son sourire cordial en
demandant:
--Monseigneur peut-il me recevoir?
--Vous... vous voulez voir Sa Grandeur? Mais...
--Ne vous en faites pas. On sait que je dois rappliquer, on m’attend.
Le domestique secoua la tête, soupira, puis disparut derrière une
tapisserie. De longues minutes s’écoulèrent... Le revenant songeait:
«C’est dur... Mais j’ai promis. Et puis, c’est le régime qui continue...
Le cardinal m’a dit que je devais m’humilier. Exercices
d’assouplissement, quoi! Gymnastique suédoise pour l’âme... Ça ne peut
lui faire que du bien.»
Le valet de chambre revint et, onctueux et déférent, prononça:
--Si monsieur l’abbé veut bien me suivre... Monsieur l’abbé sera reçu
d’abord par Monsieur le vicaire général.
--Ça colle.
Le nouveau vicaire général du diocèse était l’ancien abbé Lanthier,
nommé chanoine par surcroît.
Il reçut le visiteur avec une sorte d’inquiétude. Mais Pellegrin lui
tendant sa large main, s’exclama:
--Toutes mes félicitations, mon cher... Bel avancement! Vous voyez, je
vous l’avais bien dit, que vous arriveriez... Brillant officier
d’état-major! Et ce n’est qu’un commencement... Vous serez le plus jeune
évêque de France!
Un peu gêné, le vicaire général répondit avec une fausse modestie:
--Je m’efforce d’être utile... Et ma meilleure récompense, c’est la
satisfaction du devoir accompli.
L’abbé Pellegrin, rembruni:
--Ce n’est rien de remplir son devoir. Le plus pénible, c’est de le
chercher...
Puis, respectueusement et le front baissé:
--Monsieur le vicaire général, pardonnez-moi, je viens ici en pénitent
et...
Le chanoine l’interrompit avec une sorte de hautaine condescendance:
--Vous nous revenez comme un enfant prodigue et nous vous prouverons,
comme toujours, que nous sommes animés en ce qui vous concerne des plus
bienveillantes intentions. Nous avons reçu du Vatican une lettre du
cardinal Volpini, secrétaire d’État, nous recommandant de vous
accueillir avec bonté... Cette recommandation était peut-être inutile.
Mais il ajouta aussitôt:
--Le pape s’intéresse personnellement à vous, paraît-il... Vous avez
obtenu une longue audience particulière, n’est-ce pas?
--Oui, le Saint-Père m’a reçu d’une façon épatante... Je n’en reviens
pas et je ne suis, je crois, pas le seul.
Le vicaire général avait fait la grimace mais, reprenant son expression
protocolaire:
--Vous allez voir Sa Grandeur qui vous recevra, elle aussi, d’une façon
épatante, comme vous dites...
Un instant après, l’abbé Pellegrin était introduit dans le cabinet de
Mgr Sibuë. Celui-ci l’attendait avec un visage impassible.
--Monseigneur, dit le prêtre qui, après avoir pâli, rougissait et dont
le front, brusquement, s’était couvert de sueur, Monseigneur, j’ai reçu
l’ordre de venir me jeter à vos pieds et de vous confesser mes fautes en
sollicitant votre pardon...
Et joignant les mains, il s’agenouilla, sans pouvoir réprimer le
tremblement qui le secouait.
--Je vous écoute, dit froidement l’évêque.
--J’avoue qu’il y a eu chez moi de l’orgueil... Vous l’aviez repéré et
cependant je n’y croyais pas... J’avais oublié que le vrai devoir est
l’humble devoir quotidien, que le bon soldat doit servir au poste où il
a été placé. Moi aussi, j’ai voulu goûter au fruit de l’arbre de la
science, c’est-à-dire de l’arbre de l’orgueil. Et peut-être Ève y
a-t-elle été, une fois de plus, pour quelque chose, bien qu’elle n’ait
séduit en moi que l’esprit... Et me trompant moi-même, j’ai été trompé
par les autres. J’ai erré au hasard, ne retrouvant plus mon chemin. Le
siècle est trop compliqué pour bibi. J’ai trinqué, j’ai souffert... Ah!
cependant, je croyais bien que je la tenais, la vérité! Je m’adressais
aux pauvres, aux dépossédés, aux victimes et je leur apportais, me
semblait-il, l’amour d’un Dieu qu’ils ne connaissent plus. Alors,
qu’est-ce qu’il s’est passé? Je me suis monté le bourrichon et j’y ai
été aidé; je me suis pris pour un as, alors que je n’ai jamais été que
brancardier... Brancardier! C’est ça, mon vrai truc de prêtre... On
ramasse les blessés dans les barbelés de l’existence, on les porte au
poste de secours, on les sauve, quoi, car les pauvres types ne peuvent
pas se sauver tout seuls. Mais j’ai voulu faire le malin... L’orgueil,
pas d’erreur, l’orgueil! Monseigneur, je suis un grand coupable!
Mgr Sibuë lui tendit les mains, l’obligea à se relever et d’une voix
adoucie:
--Calmez-vous... Maintenant, je lis mieux dans votre âme. L’orgueil que
je vous ai reproché est peut-être semblable à celui qui, en d’autres
temps, a fait faire de grandes choses, car il s’y mêle l’esprit de
sacrifice et l’enthousiasme. Mais ce sont des vertus périlleuses...
Il hésita, puis:
--La prudence est la grande loi de l’Église.
L’abbé Pellegrin regimba encore, instinctivement:
--La prudence? Mais les saints...
L’évêque ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et plus
sèchement, avec un léger haussement d’épaules:
--Les saints sont là-haut, très haut, et nous, nous vivons sur la terre,
parmi les hommes...
Le prêtre paysan se tut. Il réfléchissait, les sourcils froncés, des
rides sur son front têtu.
--Je comprends, fit-il enfin avec un profond soupir.
Et, brusquement:
--Je demande à reprendre du service.
--L’interdiction qui vous a frappé, et je n’ai pris cette mesure qu’avec
un profond chagrin, sera levée... Mais je ne puis vous réintégrer dans
le clergé du diocèse... Si bonnes que soient vos nouvelles résolutions,
vous seriez encore, dans notre tranquille bercail, un élément de
trouble. Le temps, l’éloignement...
--Ça tombe à pic, monseigneur. Je veux m’éloigner pour toujours... Que
Votre Grandeur me pistonne pour faciliter mon engagement dans
l’infanterie coloniale.
--Dans l’infanterie coloniale? répéta l’évêque, stupéfait.
--Oui, dans le corps des missionnaires...
L’évêque respira.
--Je puis, en effet, vous aider à entrer dans un des ordres qui se
chargent de répandre les vérités de l’Évangile parmi les infidèles...
Et l’abbé Pellegrin, joyeusement, s’écria:
--C’est ça... Je n’ai pas réussi à évangéliser les chrétiens: j’aurais
peut-être plus de succès chez les sauvages!