LA DERNIÈRE AUX CORINTHIENS

Sans même se retourner, l’abbé Pellegrin s’éloigna, las et

désenchanté... Il lui semblait que chacun de ses pas le séparait un peu

plus de ces idées, de ces illusions, de ces mirages auxquels, si

naïvement, il avait cru. Le voile s’était déchiré: derrière, il n’y

avait que mensonges et duperies. «J’ai été grisé, se disait le prêtre,

je marchais de travers, au hasard, en me cognant aux becs de gaz que je

prenais pour les langues de feu de la Pentecôte... Et maintenant que je

retrouve mes idées, que mon ivresse se dissipe, j’ai comme qui dirait la

migraine: je me sens vaseux. J’ai trop aimé le gros vin des ovations

faciles, des popularités à prix réduits et j’en ai trop bu. Moi, un

apôtre? Tu parles... J’ai flatté le peuple à qui je devais la vérité, et

en cela, je l’ai trompé, je l’ai desservi, je l’ai traité au mépris de

la vraie charité chrétienne. Je ne lui ai apporté, en fait de bonne

nouvelle, que l’esprit de haine et de révolte... Je lui ai montré, comme

Satan les montra à Notre Seigneur, les royaumes du monde, avec leurs

palaces, leurs banques, leurs théâtres, leurs casinos, leurs bars plus

ou moins américains, leurs autos, leurs poules de luxe et je lui ai dit:

«Va, prends tout ça, c’est à toi... Qu’est-ce que tu attends pour

t’asseoir ou te coucher à la place de ceux qui s’amusent?» Et j’ai cru,

en parlant ainsi, que je me montrais juste, bon, fraternel. Mais on

m’acclamait et ce vain bruit me troublait, m’empêchait de rentrer en

moi-même, de comprendre... J’avais besoin de ces succès de bonisseur et

plus j’étais applaudi, plus je croyais avoir raison... Comme si les

diseurs de vérités étaient des types que la foule écoute avec plaisir,

qu’elle trouve épatants, qu’elle porte en triomphe! Au contraire, les

vérités, les vraies, celles qui ne sont pas servies sous forme de

bonbons fondants, ont un goût amer, et c’est bien rare que les gens en

redemandent, même si ça fait du bien par où ça passe... Ce qui prouve

que je me mettais le doigt dans l’œil, c’est justement que je n’ai pas

été engueulé. Ceux qui ont raison, on les flagelle, on les lapide, on

leur crache dessus, on les met en croix. Il va falloir que je me

rattrape...»

L’abbé Pellegrin se souvint que, ce soir-là, une réunion avait été

organisée par l’_Humanitaire_ à la salle des Mille Colonnes. Sans doute,

n’avait-elle pas été décommandée malgré les événements de la journée: la

foule y viendrait plus compacte encore que d’habitude. «Belle occasion,

se dit le missionnaire, de me frapper la poitrine, d’avouer mes fautes

devant une belle et nombreuse société et de varier un peu mon

répertoire. Je ne sais pas ce que cela me donnera, mais je m’en moque.

Cette fois, il faut que ça sorte et ça sortira!»

Les journaux du soir racontaient, brièvement, le drame de la rue de

Turin: une jeune anarchiste, connue sous le pseudonyme de Jeanne Réveil,

avait tué à coups de revolver Raymond Maxy, le fils du banquier, puis

avait disparu... Et, déjà, le nom de l’abbé Pellegrin était mêlé au

récit de la tragique aventure: le fameux curé de Sableuse, devenu un des

plus véhéments meneurs révolutionnaires, n’était-il pas un des amis de

cette femme mystérieuse? Les journaux encore mal renseignés, ne

cherchaient d’ailleurs à ce meurtre que des raisons d’ordre politique...

--Des bobards! fit Pellegrin en se dirigeant avec une sorte de

résolution farouche vers la salle faubourienne où l’attendaient plus

impatients, plus fanatiques que jamais des milliers d’admirateurs.

Son apparition tardive fut saluée par des clameurs enthousiastes et

aussi par quelques sifflets... Évidemment cette foule était nerveuse:

des renseignés avaient propagé la nouvelle de l’arrestation de Jeanne

Réveil et de la perquisition faite dans les locaux de l’_Humanitaire_.

Des rumeurs circulaient: on annonçait que le gouvernement allait prendre

des mesures rigoureuses contre les révolutionnaires, qu’une réaction

implacable se préparait dont l’une des premières victimes serait l’abbé

Pellegrin, agitateur désigné des premiers aux représailles de la société

menacée par les organisateurs du «grand soir». Et cette fièvre créait

dans la vaste salle enfumée comme des remous, propageait, jusqu’aux

galeries surchargées, une houle de mer orageuse.

Des cris éclatèrent:

--Vive le camarade Pellegrin!

--Vive l’apôtre de la Sociale!

--Vive l’ennemi des patrons, des riches, des exploiteurs!

--Vive le curé des pauvres!

Une femme en cheveux se dressa en vociférant, au milieu des rires et des

acclamations.

--Vive le bon curé!

Puis, se tournant vers un groupe de railleurs, elle ajouta avec une

exaltation indicible:

--Vive saint Pellegrin!

D’un geste de la main, le missionnaire réclama le silence.

--Ça va, ça va, fit-il avec un peu d’agacement... N’en jetez plus, la

petite mère! Je ne suis pas un saint et il n’est pas question de me

prendre mesure pour une auréole.

Le curé de Sableuse promena son regard sur l’auditoire immense et,

debout, bien calé sur ses jambes écartées, les mains passées dans sa

ceinture, il prononça, tour à tour jovial et mordant, bonhomme et rude:

--Assez souvent, je vous ai dit ce que je pensais des mauvais riches et

il n’y en a pas beaucoup de bons... L’argent ne donne aucun droit

spécial à celui qui le détient: il lui crée, au contraire, des devoirs

particuliers... Personne n’a rien à soi, puisque le moment arrive

toujours où tout vous est repris, au plus tard quand vous vous allongez

dans la boîte à dominos: la fortune c’est un dépôt qu’on ne doit pas

planquer pour soi tout seul, dont on ne doit pas se servir exclusivement

pour son agrément personnel... Être riche et égoïste, c’est commettre un

absurde abus de confiance et Dieu dira à celui qui a eu le cœur plus dur

que son or: «Qu’as-tu fait de la galette que je t’avais prêtée? Je vois

à ton compte du côté des recettes, des millions... En face, il n’y a que

les dépenses de ton luxe, de tes plaisirs, de tes vanités... Pour

soulager la misère de tes semblables, qu’as-tu donné, spontanément, au

pauvre Lazare? Peau de balle. Et tu crois que ça suffit? Tu as fait de

mauvais placements... Maintenant, te voilà ruiné, tu n’as plus le rond,

tandis que les bonnes œuvres t’auraient rapporté plus gros que le Suez

ou la Royal Dutch. Console-toi, de l’or, je vais t’en donner... Du bel

or jaune, en fusion, que des diablotins, vêtus en garçons de banque, te

verseront délicatement jusqu’à la consommation des siècles dans la

bouche, le nez, les oreilles, le nombril et les autres orifices naturels

que tu peux avoir. De l’or? Tu en auras plein toutes tes poches... Sur

ce, tu peux passer à la caisse: j’ai donné des ordres!» Voilà comment

sera traité le mauvais riche et ce sera au moins quelque chose qu’il n’a

pas volé!

Des rires, des applaudissements éclatèrent... L’abbé Pellegrin continua:

--Cependant, il ne faudrait pas croire que, seul, le type aux as peut

être égoïste et mufle. Les mauvais riches sont des tas, c’est vrai, mais

il y a des floppées de mauvais pauvres. Ceux-là aussi seront mal reçus

quand ils se présenteront devant Dieu pour se faire régler leur petit

compte. Je l’entends d’ici, ce Juge qui pèse le bien et le mal dans une

balance de précision à laquelle personne ne peut donner le coup de

pouce. Je l’entends, il dit au mauvais pauvre: «Tu as été envieux, tu as

jeté sur la table, l’auto, la femme ou la poule du riche un regard de

convoitise haineuse et surtout, tu as considéré ta pauvreté comme une

honte, une tare, un vice... Tu as été, en somme, comme le mauvais riche,

un adorateur du veau d’or! Et tu n’as travaillé qu’avec dégoût, te

disant: «Pourquoi ne suis-je pas comme celui qui va de plaisir en

plaisir, qui n’a pas à gagner sa brioche chaude alors que moi, je dois

arroser de ma sueur mon pain rassis?» Entre nous, c’est une façon comme

une autre de le rendre moins sec... Tu t’imagines que tu avais raison de

haïr ainsi et la loi du travail que j’ai édictée et la pauvreté que je

trouve si noble, si belle, si sainte que, n’ayant qu’un fils, j’en ai

fait, volontairement, un ouvrier, un prolétaire, un clochard? Et

cependant, j’aurais pu lui donner plus de galette que n’en a Rothschild,

car mes crédits sont illimités. Mais je n’ai pas voulu qu’il se balade

sur les routes de Galilée dans une Rolls-Royce: il n’avait même pas de

bécane, il allait à pied... La pauvreté, c’est ce que j’ai trouvé de

mieux pour mon fils unique et tu rouspètes? Qu’est-ce qu’il te faut?

Alors, ne t’étonne pas que je t’envoie rejoindre le mauvais riche au

Lucifer Palace où c’est épatant comme chauffage central! Là, tu feras

éternellement la noce. Ce sera même une noce infernale: tu boiras sans

répit du champagne, tu danseras, non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive,

puisque tu ne peux pas dévisser deux fois ton billard, tu danseras sans

repos ni trêve, aux sons d’un jazz-band diabolique, sur un parquet

brûlant, avec des diablesses qui te serreront dans leurs bras de feu, tu

tomberas de sommeil et tu ne pourras jamais dormir, tu auras tout le

temps la gueule de bois et cent mille diablotins te taperont sur les

tempes, sans s’arrêter, avec cent mille petits marteaux rougis au feu,

pendant l’éternité! Va, maintenant tu es comme qui dirait un

milliardaire américain condamné à Montmartre à perpétuité... Tu ne

travailleras plus, idiot, tu rigoleras. Bon courage, camarade!

L’abbé Pellegrin se rapprocha du bord de l’estrade et, sans souci des

exclamations qui s’élevaient dans la salle, il continua:

--Voilà ce qui attend le mauvais pauvre et il sera peut-être aussi mal,

en enfer, que le mauvais riche. Ça a l’air de vous en boucher un coin,

ce que je vous dis là... Je devine ce que vous pensez: «Voilà maintenant

ce sacré curé qui tourne casaque. Il engueule les pauvres, les mauvais,

c’est compris, mais il n’y a pas de mauvais pauvres, puisqu’ils sont,

eux aussi, des victimes.» Ça dépend... Faudrait voir! On n’est pas une

victime parce qu’on est obligé de travailler pour vivre. Dieu a dit à

notre père Adam qui avait fait des bêtises pour une femme: «Tu gagneras

ton pain à la sueur de ton front.» Puis il l’a fichu, avec sa poule, à

la porte du square où ils s’étaient mal tenus en dépit du règlement...

Mais, entre nous, ça ne devait pas être rigolo de vivre au jardin

d’acclimatation sans jamais rien faire du matin au soir. Le travail,

c’est une des plus belles inventions de Dieu, qui, lui aussi, a mis la

main à la pâte pour se désennuyer. Le travail est divin par ses origines

et le Créateur n’est jamais si flatté que lorsqu’on l’appelle le «grand

ouvrier». Aussi, qu’est-ce qu’ils nous chantent, ces fumistes qui

traitent de parias tous ceux qui n’ont pas le moyen de se laisser

pousser un poil dans la main? Les parias, ce sont ceux qui ont perdu la

fierté de leur boulot, qui trouvent toujours l’outil trop lourd, qui se

prennent eux-mêmes pour des esclaves... Ils souffrent de l’envie et de

la haine qui leur rongent le cœur, ils ne connaissent pas le bonheur de

leurs pères qui chantaient en maniant la lime, le rabot ou le marteau.

Ah! bien sûr, il y en a pour qui notre fameux progrès n’a été, somme

toute, qu’une sale blague: l’usine où l’homme est une simple machine aux

rouages de chair, la chaufferie où de pauvres types méritent le paradis

en vivant dans un enfer, la mine, la locomotive, l’égout, tout ça rend

plus dure la loi du travail. Mais quoi, c’est le progrès, ce progrès

matériel dont nous sommes si fiers et qui, au milieu de toutes ses

mécaniques bien astiquées, se fout pas mal de ceux qu’il dévore.

Seulement, à qui le devons-nous? Pas à celui qui nous a enseigné la

simplicité et le renoncement, je suppose: il y a trop d’orgueil dans ce

progrès-là pour que Satan ne s’en soit pas mêlé...

--N’insultez pas le progrès!... lança une voix... C’est lui qui,

précisément, rendra l’effort humain de moins en moins pénible. Les

machines nous aident et bientôt nous remplaceront!

--Vous me faites rigoler avec vos machines à faire le bonheur du peuple,

riposta le curé. Les pays où il y a le plus de roues à engrenages sont

ceux où l’on turbine le plus et où il y a le plus de malheureux. Vos

mécaniques, ça fabrique surtout de la colère et de la révolte.

--Quand elles seront à nous, et non plus aux patrons, ça changera.

--Elles seront peut-être un jour à vous--pour ma part, je veux

bien--mais vous n’échapperez pas à la loi du travail et c’est ce qui

fera qu’il n’y aura, au fond, rien de changé. L’humanité est condamnée

aux travaux forcés à perpète... Et c’est lui conter des boniments à la

peau de toutou, que de lui parler d’une cité future où tout le monde

mènera la bonne vie en se tournant les pouces, où il n’y aura pas des

riches et des pauvres, où le programme sera: huit heures de flemme, huit

heures de roupillon et huit heures de bombe... Non, mais, chez qui?

L’auditoire n’était pas habitué à entendre de telles paroles, surtout

prononcées par l’«aumônier de la Sociale». Et des protestations

s’élevèrent:

--Le curé nous lâche...

--Il est passé à l’ennemi. Tous les mêmes, ces ratichons!

Une injure tomba de la galerie qui surplombait l’estrade:

--Renégat!...

L’abbé Pellegrin avait pâli... Cherchant du regard l’insulteur, il

tendit le poing en disant:

--Descends donc, eh! feignant... Ou préfères-tu que je monte?

Mais aussitôt, par un héroïque effort de volonté, il se maîtrisa et

c’est d’une voix calmée qu’il prononça:

--Non, mon vieux, pas «renégat»... Je suis toujours le même. Je suis

toujours avec vous, et je ne passe pas à l’ennemi. Moi, filer chez ceux

d’en face, moi, lâcher les copains? Pour qui me prenez-vous? Seulement,

je trouve qu’il est grand temps que je vous dise non seulement ce que je

pense, mais encore tout ce que je pense... Jusqu’à présent, j’ai hésité,

j’ai manqué de cran. Et puis, peut-être, n’y voyais-je pas bien clair...

J’étais entraîné, je croyais avoir raison parce que j’étais applaudi,

parce que j’étais populaire. Et je me laissais aller, moi qui suis venu

à Paris pour y parler le dur langage de la vérité! Mais c’est fini et je

veux dire ce que personne n’ose plus vous dire parce que la foule est

devenue, à son tour, une espèce de monarque qu’on berne, qu’on floue par

derrière, mais qu’on flatte en face, par peur ou par intérêt. Ah! il y

en a des courtisans autour de Sa Majesté Populo! Eh bien, je n’en suis

pas. Alors que tout le monde vous fait du plat, vous parle sans cesse de

vos droits, je vous rappellerai que vous avez aussi des devoirs. Cette

pauvreté que vous maudissez et dont vous ne souffrez guère vraiment pour

la plupart, il vous faut l’accepter, car elle est sainte, car elle est

divine. Se révolter contre elle, c’est se révolter contre Dieu...

--Et après? questionna une voix au milieu de l’approbation générale.

Qu’est-ce que votre bon Dieu qui donne tout aux uns et rien aux autres?

On en a soupé... A la gare, le bon Dieu des curés, des patrons, des

riches!

Mais l’abbé Pellegrin répondit:

--Il est, d’abord, le Dieu des pauvres, puisqu’il a été lui-même dans la

mouise. Et ces pauvres, il les a aimés, entre tous. C’est toujours aux

petites gens qu’il a parlé, c’est parmi les ouvriers et les paysans

qu’il a vécu: les riches le chassaient, les docteurs s’efforçaient de le

confondre, les puissants l’ont fait arrêter et les juges l’ont condamné

à mort... Qu’est-ce que vous voulez de plus? Il disait à ses disciples

de tout abandonner pour le suivre et il n’a enrichi personne.

--Pardon, fit un interrupteur, il a enrichi son Église!

L’évangéliste, haussant les épaules, riposta:

--Dites que l’Église s’est enrichie et, bien sûr, elle a eu tort. Si

elle était restée dans la purée, elle serait plus vivante, plus

militante, plus triomphante... Heureusement, les temps deviennent durs

pour elle: il y a moins d’écus dans ses bas violets, dans ses bas rouges

et c’est pour cela que ses actions remontent. Vous voyez, la pauvreté

est, parfois, non seulement une vertu, mais encore une force...

--Alors, quoi, s’exclama un citoyen qui s’était dressé et qui paraissait

furieux, vous nous refusez le droit d’améliorer notre sort?

--Pas du tout, mais je vous refuse le droit de parler de fraternité en

enseignant la haine et d’invoquer la justice en organisant une espèce de

foire d’empoigne que vous appelez «révolution».

--Cette révolution, vous l’avez prêchée!

--Non, pas celle-là... J’ai cru, en effet, qu’il fallait changer une

société dure, brutale, où l’argent est roi, où l’homme est un loup pour

l’homme et je crois encore que ce serait pain bénit--je m’y connais--si,

en nous y collant tous, nous pouvions faire régner la justice qui ne va

pas sans la bonté. Mais j’ai fini par comprendre que ce chambardement-là

n’était pas au programme. Il ne s’agit pas de nous élever, mais de nous

abaisser: on veut s’emparer de la caisse, on veut devenir des

bourgeois... Vous parlez d’un avancement! La révolution annoncée par les

bonisseurs qui attirent la foule dans la baraque de la Sociale, c’est le

remplacement des mufles par d’autres mufles... Ote-toi de là que je m’y

mette! Aboule ton pèze! A nous les poules et les poulardes! Moi,

j’imaginais un immense et splendide mouvement d’enthousiasme, quelque

chose comme une grande offensive des braves gens, des cœurs purs, des

âmes généreuses contre un ennemi qui aurait bientôt fait camarade et à

qui nous aurions dit: «Nous vous apportons cette fraternité que vous

nous avez toujours refusée, nous ne demandons qu’à vous aimer... Sortez

donc de vos trous et vive la paix, la paix juste, bienfaisante, divine,

qui doit régner entre tous les hommes de bonne volonté!» Non mais,

pensez-vous que j’en avais des idées! Ah! certes, je n’étais pas à la

page... Et plus on criait: «Vive Pellegrin!» plus il se mettait à côté,

plus il se fichait dedans... Dire que, moi aussi, j’ai été de ceux qui

préparent la révolution des aigris et des méchants: sans le vouloir,

sans le savoir, j’aidais à la victoire d’un matérialisme ignoble et

dégoûtant qui ne fait même pas le bonheur du corps tout en tuant l’âme.

Comme si cet évangile que je vous apportais pouvait devenir une doctrine

de haine et de révolte, comme si le Sauveur ne nous avait pas enseigné,

avant tout, ces vertus suprêmes qui sont l’humilité et la résignation!

Des interruptions fusèrent de toutes parts:

--Alors, quoi, faut se résigner à être des exploités?

--Le peuple a tous les torts et il ose se plaindre!

--L’abbé Pellegrin a jeté son masque de faux révolutionnaire!

--Il est, comme ses pareils, le défenseur des banques et des usines!

--Nous avons soif et il nous offre de l’eau bénite!

--Camarades, nous ne sommes pas invités au gala, mais le curé nous

promet des strapontins au paradis!

--Il fait son métier!

--C’est un chien de garde engraissé par les capitalistes!

--A bas le curé!

Des furieux hurlaient:

--On va lui casser la gueule... Ça lui apprendra à insulter le peuple!

L’abbé Pellegrin s’était croisé les bras et reprenait:

--La résignation, oui... Et après l’avoir prêchée, c’est bien le moins

que je donne l’exemple en la pratiquant... Venez me casser la gueule: je

vous la livre, je ne me défendrai pas...

Il y eut des mouvements contradictoires dans la salle. Une femme

s’écria:

--Tas de brutes! Vous croyez avoir raison parce que vous êtes les plus

forts...

--Les plus forts? dit le prêtre en haussant les épaules. Non, les plus

faibles. Ils font les costauds, les maouss, et ils ne sont que des

enfants. Je leur pardonne, car ils ne savent ce qu’ils font.

Et, dans le silence brusquement tombé, il reprit, avec une émotion qui

allait jusqu’aux larmes:

--Je te connais, bon et brave populo, et quoi que tu dises, quoi que tu

fasses, je t’aime... Dans tes pires égarements, tu gardes une noblesse

et une grandeur que n’ont pas ceux qui te haïssent ou te méprisent parce

qu’ils t’ignorent. C’est de toi que tout vient, parce que tu es la

terre, le limon fertile de l’humanité: les artistes, les savants, les

martyrs, les héros, les dieux même sont de ta coterie et ce qui n’est

pas, par quelque côté, populaire, n’est pas sain, n’est pas vigoureux,

n’est pas grand. Mais prends garde, ce qui faisait ta noblesse et ta

beauté est en train de foutre le camp... On t’a fait avaler je ne sais

quel poison qui t’a gâté le cœur et troublé la cervelle. Tu n’as plus ta

figure franche, ton rire sonore, ton regard clair, tu es sombre, tu es

inquiet, tu as l’air d’un type qui ne peut pas secouer son cafard. Voilà

ce qu’ils ont fait de toi, ceux qui ont remplacé ta vieille chanson par

un hymne de haine et de désespoir. Ah! ils ont fait du joli travail et

tu peux dire qu’ils t’ont bien arrangé... Populo, mon vieux, je me

demande ce que tu vas devenir. On t’a tout pris en somme, tout ce qui

pouvait te rendre heureux, la simplicité de la vie, la joie et la fierté

du labeur, la foi dans un Dieu juste et réparateur, et on a remplacé

tout ça par le besoin du luxe ou de ce qui lui ressemble, de la rigolade

ou de ce qui s’appelle ainsi, par le dégoût du travail humiliant, par la

conviction que rien n’existe que ce qui est matériel et immédiat, que

tout finit avec nous et que, par conséquent, il n’y a de vrai que le vin

qu’on liche, le gigot qu’on bouffe ou la femme qu’on pelote. Voilà où tu

en es... Il y en a qui appellent ça l’éducation du peuple et qui disent:

«La cité future? Ce n’est pas loin d’ici, camarades... Encore une étape

et vous verrez si on la mènera la bonne vie!» Mince de cité future!...

Je ne la vois pas d’ici et probable que l’étape sera longue, mais j’aime

autant vous dire maintenant que je ne mettrai jamais les pieds dans ce

bastringue et que ce n’est pas la peine de compter sur moi pour vous en

montrer le chemin. Je ne vais pas de ce côté-là.

Une formidable huée monta vers le prêtre qui, tournant le dos à la foule

mouvante, se dirigeait d’un pas tranquille vers la porte ouverte dans la

coulisse... Mais un citoyen aux cheveux longs, à la face tourmentée

d’intellectuel incompris, escalada la scène en criant:

--Ah! non, ne vous sauvez pas... J’ai un mot à vous dire!

L’abbé Pellegrin s’arrêta, fit face à l’assaillant et répliqua, jovial:

--Me sauver, moi? Tu m’as déjà vu foutre le camp, dis, espèce de zigotto

à la noix?

Et d’une voix cinglante:

--Toi, tu n’as pas une gueule à avoir fait la guerre... Et tu prétends

que je me débine?

Mais, l’homme chevelu s’écria d’une voix aigre:

--Il ne s’agit pas de la guerre... La diversion est trop commode! Je

vous demande, citoyen curé, quel rôle vous avez joué jusqu’à présent et

quel rôle vous jouez ce soir.

--Je n’ai plus rien à dire...

--Eh bien, moi, je vais répondre à votre place... Vous êtes et n’avez

jamais cessé d’être un des agents de cette Église qui, ayant perdu son

prestige et son pouvoir sur les prolétaires, s’efforce de les

reconquérir. Vous êtes un faux démocrate et du peuple, vous n’en êtes

pas, comme n’en sont pas tous vos pareils!

L’abbé Pellegrin se mit à rire et son rire était formidable.

--Et toi, lui demanda-t-il, en es-tu du peuple?

--Certainement... Je suis un membre de la Commission exécutive du parti

révolutionnaire, rédacteur au _Plébéien_, ancien candidat au Conseil

municipal... J’ai fait mes preuves.

--Tu appelles ça des preuves?

--Il me semble que...

--Montre tes mains!

--Mes mains?

--Montre tes mains, te dis-je...

D’une poigne vigoureuse, irrésistible, il s’empara de la dextre du

«pur», l’ouvrit de force et l’exhiba à la foule en disant:

--Hein! croyez-vous qu’elle est blanche, qu’elle est délicate, qu’elle

est mignonne, cette menotte-là?

Puis, ayant libéré les doigts meurtris de l’ancien candidat au Conseil

municipal, il montra ses grosses pattes noueuses d’homme de la terre.

--Regardez-les bien, s’exclama-t-il, ce ne sont pas des mains de

feignant. Il n’y a pas beaucoup de vos révolutionnaires professionnels

qui pourraient en montrer de pareilles!...

--Pas beaucoup de curés non plus! lança une voix gouailleuse.

--Plus que tu ne crois, riposta l’abbé, mais moins que je ne voudrais.

Trop de mains fines ou de mains potelées chez nous comme chez vous. Le

Christ, lui, n’allait pas chez la manucure et il ne se servait pas

souvent de la pâte des Prélats... Mais en voilà assez. Je me barre.

Allons, au revoir, camarades, et bonne chance!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin, d’abord suivi par des gens qui l’injuriaient, finit

par se retrouver seul dans la rue.

Seul, effroyablement seul.

Qu’allait-il faire. Qu’allait-il devenir?

C’est alors qu’un homme que, tout d’abord, il ne reconnut pas dans

l’ombre, s’approcha de lui, la main tendue, en disant:

--Bonsoir, mon cher curé...

--Le docteur Profilex! Quoi, vous ici?

--Comme vous voyez... De passage à Paris, j’ai voulu vous entendre.

--Eh bien, vous avez été servi. Mais vous vous y êtes pris juste à

temps. C’est fini, j’y renonce... Je plaque!

Le docteur Profilex lui prit le bras et l’entraînant, lui demanda:

--Où alliez-vous?

--Nulle part... Je n’ai plus d’asile, plus d’illusions, plus d’amis.

--Et moi? Je vous emmène à mon hôtel... Venez, vous vous reposerez et,

demain, nous causerons. Je connais d’ailleurs votre histoire en grande

partie, car je vous ai suivi, par la pensée, dans cette aventure. Et ce

que je ne sais pas, je crois bien le deviner.

--Je me suis trompé, ou bien je n’étais pas de taille.

--Non, mon pauvre ami, vous aviez fait un beau rêve...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, les journaux consacraient de longues colonnes au drame de

la rue de Turin et à l’arrestation de Jeanne Réveil. Le caractère

passionnel du crime n’apparaissait pas encore nettement. Il était

cependant question d’une certaine Mme C..., femme d’un homme politique

et ancienne artiste de music-hall, qui n’avait échappé que par miracle

aux balles du browning de la meurtrière. Mais Jeanne Réveil appartenait

à un groupement révolutionnaire auquel sa victime, le fils du banquier

Maxy, avait lui-même adhéré. L’affaire présentait donc un certain

intérêt au point de vue politique: en tout cas, la police avait

perquisitionné dans les bureaux de l’_Humanitaire_. Nombre de journaux

mettaient le gouvernement en demeure de saisir cette occasion d’agir

avec vigueur contre un organisme puissant qui ordonnait des «exécutions»

sanglantes et entretenait dans les milieux ouvriers une agitation

inquiétante avec le concours d’un prêtre dévoyé dont la popularité

scandaleuse--disaient certains articles véhéments--était exploitée par

des meneurs mystérieux.

--Je crois, dit le docteur Profilex à l’abbé Pellegrin, que vous agiriez

sagement en quittant Paris, en vous faisant oublier...

--Je me propose de retourner à Sableuse.

--Vous n’y pensez pas!

--J’irai trouver Mgr Sibuë et je lui dirai...

--Trop tard. L’évêque de Merville vous recevrait fort mal.

--C’est assez son habitude.

--Ou plutôt, il ne vous recevrait pas du tout.

--Alors, à qui faut-il que je m’adresse pour m’expliquer, pour me

justifier?

Le docteur Profilex, embarrassé, ne répondit pas.

--A qui? reprit l’abbé... Je ne peux cependant aller trouver le pape.

Puis, songeur:

--Au fait, pourquoi pas? Si je parviens à l’approcher, le Saint-Père

m’écoutera, me comprendra, me jugera. Et les grands chefs sont toujours

moins durs que les petits. C’est une idée: je vais me payer de culot et

demander le rapport du généralissime!...

Mon curé chez les pauvres · 第 38 / 45 题