--Vous vivrez avec nous, avait dit Jeanne Réveil à l’abbé Pellegrin.
--Oui, insista Pierre Rouge, nous avons à l’_Humanitaire_ des chambres
où nous hébergeons les camarades qui viennent nous voir de la province
ou de l’étranger. Vous y serez très bien... Et vous prendrez vos repas
avec les militants.
--Qui paiera?
--La caisse du parti. Nous avons des amis, des gens qui nous aident. Et
puis, il y a les cotisations...
Le curé secoua la tête et répliqua:
--Cette combine ne me va pas. Je ne veux pas vivre aux frais de la
princesse, même si cette princesse est dans nos idées. Je consens à
habiter ici, ma place n’étant plus dans les hôtels pour ecclésiastiques
et ne pouvant pas être dans les hôtels pour laïques... Votre boîte est
une espèce de couvent: j’y cantonnerai en attendant les événements. Pour
le reste, je veux me débrouiller. Je pense, en effet, que je ne dois pas
me faire entretenir par les camarades.
--Mais c’est ce que font les dirigeants, fit Pierre Rouge.
--Je le regrette pour eux, déclara Pellegrin... Les apôtres, ça ne doit
pas devenir des fonctionnaires.
--Le prêtre vit cependant de l’autel, dit Jeanne Réveil avec un sourire
ironique...
--Il en vit, d’ordinaire, assez mal... Mais, à mon avis, c’est encore
trop. Et je peux le dire, car ma paroisse ne m’a jamais grassement
entretenu. Je me serais mis souvent la ceinture, si je n’avais pas eu
mon potager, mes abeilles et ma machine à tricoter. Car, le soir,
parfois, je tricotais des chandails... Je ne me suis jamais plaint...
J’aime assez que le curé gagne sa vie en dehors de son sacerdoce: comme
ça, au moins, il n’a pas l’air de débiter de la religion comme de la
bibine et de mettre une rallonge à la sainte table pour y faire servir
son frichti.
--Soit, dit Jeanne Réveil, mais vous n’allez pas installer des ruches
ici. Et le tricotage à la machine...
--Je pourrais me faire jardinier. Fallait voir mon potager, à Sableuse!
--A Paris, vous trouveriez difficilement à vous placer, objecta Pierre
Rouge. Et puis, la propagande vous prendra de plus en plus. On nous
demande d’organiser de nombreuses réunions: tout le monde veut vous
entendre et comme vous faites faire de grands progrès à la cause, mieux
vaut vous consacrer à votre tâche essentielle...
--Non, je veux, d’abord, gagner ma croûte. Quand on prétend avoir le
droit de parler aux ouvriers, il faut pouvoir leur montrer ses mains en
disant: «Vous voyez, ce ne sont pas celles d’un avocat... Elles ont tenu
l’outil, levé le marteau, saisi la lourde pierre, elles portent les
saints stigmates du travail, elles sont sœurs des vôtres. Dieu en avait
de pareilles quand il prêchait l’Évangile au coin des rues. Car il ne
faudrait pas croire tous ces sculpteurs et tous ces peintres qui
représentent notre Sauveur avec des mains blanches et fines d’aristo ou
de gentil petit vicaire pour dévotes de luxe. Il avait travaillé pendant
vingt ans et plus comme compagnon charpentier. C’est un boulot qui abîme
les pattes: aussi, pas d’erreur, sur le doigt de Dieu, il y a des
durillons.»
Ces propos parurent gêner les dirigeants de l’_Humanitaire_,
semi-intellectuels qui vivaient en parasites du parti, sortes de
bureaucrates de la Sociale à qui ne manquaient même pas les manches de
lustrine et le rond-de-cuir.
--Ce sacré curé, fit l’un d’eux après la sortie de Pellegrin, finira par
gâter le métier!
Mais Jeanne Réveil n’était pas une révolutionnaire professionnelle; son
enthousiasme, mystique aussi, s’accordait fort bien avec la foi austère
du prêtre et elle répondit:
--Il en sera de notre religion comme de la sienne si les malins
remplacent les sincères qui l’ont fondée.
Pierre Rouge approuva:
--La citoyenne a raison... Nous manquons de saints et même de martyrs.
Il nous faudra, un jour, prouver notre sincérité en faisant quelque
chose qui nous expose à un danger. Nous sommes trop sages, trop
prudents. Nous n’agissons pas. L’acte seul est une preuve...
--Oui, dit Jeanne Réveil, mais que faire?
--J’ai une idée.
--Laquelle?
--Inutile d’en dire plus long puisque, le moment venu, nous ne
trouverions pas le bras nécessaire.
--Ce bras existe.
--Celui de notre pauvre curé? Non, impossible...
--Il existe, vous dis-je.
--Faites voir...
--Le voici.
Et Jeanne Réveil montra son bras nu, maigre et nerveux.
L’abbé Pellegrin trouva sans difficultés--car la main-d’œuvre
manquait--un emploi de laveur de voitures dans un garage d’automobiles.
Vêtu en ouvrier, la casquette sur l’oreille, la pipe aux lèvres, il fut
accueilli assez froidement par le chef d’équipe.
--Je n’aime pas les fantaisistes, lui annonça ce personnage... Ici, faut
être sérieux.
--Je suis très sérieux.
--Vous n’en avez pas l’air, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais je
ne demande qu’à vous croire. Ça dépend de vous.
L’expérience prouva que le nouveau venu était un bûcheur infatigable:
toujours de bonne humeur, content de son sort, il ne ressemblait en rien
à ses camarades qui rechignaient à la besogne, se plaignaient sans cesse
et le blâmaient de faire en conscience ce détestable métier. Un seul
d’entre eux paraissait s’accommoder de sa destinée et cependant il
paraissait fait pour mener un autre genre d’existence: il parlait peu,
mais s’exprimait en termes choisis, prononcés avec l’accent slave,
portait des vêtements qui, en des temps lointains, avaient dû être à la
mode et mettait des gants pour manier brosses et chiffons.
Pellegrin et ce mystérieux bonhomme ne tardèrent pas à sympathiser. Ils
s’étaient devinés réciproquement sous leurs masques: tous deux étaient
évidemment des transfuges, des évadés ou des exclus.
--Tel que vous me voyez, fit l’étranger, j’ai eu mon auto: maintenant,
je lave les autos des autres. Je suis le prince Serge Pakounine, ancien
chambellan de Sa Majesté le tzar... J’ai été ruiné par la Révolution,
mais je ne me plains pas trop, car j’aurais pu être fusillé. Je me suis
réfugié en France où je croyais avoir quelques amis... Je me trompais:
on se trompe souvent, car l’amitié s’imite fort bien et il faut la
mettre à l’épreuve pour savoir si elle n’est pas en simili. J’ai donc
vite constaté que je n’avais pas d’amis. Je suis tombé rapidement dans
la misère et, pour vivre, j’ai dû faire tous les métiers. Enfin, j’ai
trouvé ma voie... Laveur de voitures! Qui l’eût dit alors que je montais
dans les carrosses de gala de la Cour impériale? Je ne veux d’ailleurs
d’aucune pitié: somme toute, je ne suis pas tellement intéressant
puisque je suis libre et que je mange tous les jours. Mais je pense à
ceux des miens qui sont restés là-bas. Que sont-ils devenus? Morts sans
doute dans quelque prison, ou exécutés, à moins que la faim... Et tant
d’autres ont péri aussi! Monsieur, c’est affreux, une révolution! Cela
fait couler trop de larmes, trop de sang... Et après, est-on plus
heureux?
Comme Pellegrin ne répondait pas, il reprit:
--Vous devez avoir horreur aussi de ces convulsions... Vous avez l’air
d’un brave homme, si différent de ceux qui nous entourent et qui sont
des brutes!
--De pauvres diables, des ignorants...
--C’est cela, oui, des ignorants. Cependant, écoutez-les, ils disent
aussi qu’ils veulent devenir les maîtres. Et penser que des hommes
intelligents, instruits, qui ont lu l’Histoire, répètent à ces gens
qu’ils ont raison, que leur heure est venue, que tout ira mieux quand
ils auront tout détruit. Ce sont de grands coupables, des criminels, car
eux, ils savent...
L’ancien curé de Sableuse parut gêné, mais il questionna:
--Vous êtes donc de cet avis que la justice règne et qu’il ne faut rien
changer à ce qui est?
--Je pense, dit le prince Serge Pakounine, que la justice n’est jamais
dans la violence et le meurtre... Et toutes les révolutions sont
cruelles.
Il hésita, puis:
--Êtes-vous chrétien, monsieur?
Le prêtre sursauta et répondit:
--Certes...
--Eh bien, souvenez-vous que le Christ n’a voulu faire régner la justice
que par la bonté, par l’amour... Nous l’avons tous oublié, les uns et
les autres: ceux qui, lorsqu’ils étaient riches et puissants, manquaient
de charité et ceux qui, les ayant remplacés, se montrent pires encore,
car ils sont animés de l’esprit de vengeance. Excusez-moi, monsieur, de
vous dire ces choses, d’autant plus, je le vois, qu’elles vous
déplaisent.
--Pas du tout, fit Pellegrin, mais ne pensez-vous pas qu’une révolution
peut être pacifique?
--J’en doute... Avez-vous lu les pensées de Rivarol?
--Non, vous savez, moi, je ne lis guère que mon...
L’abbé allait dire «mon bréviaire», mais il se reprit à temps et
prononça: «mon feuilleton».
--Eh bien, continua le Russe, il y a une de ces pensées que je trouve
admirable entre toutes. La voici: «Malheur à qui remue la lie d’une
nation.»
Puis, empoignant une éponge, le prince Serge Pakounine se mit à laver
avec entrain une splendide limousine.
--C’est la voiture d’une poule à la mode, lui dit le chef d’équipe...
Gaby de Fontanges, tout le monde la connaît.
L’ancien chambellan du tsar parut ne pas avoir entendu, mais un sourire
ironique plissa ses lèvres. Et s’adressant au curé qui astiquait le
cuivre des phares, il s’exclama:
--Gaby de Fontanges? Une jolie fille... J’ai été dans ses bonnes grâces,
autrefois. Elle m’a gentiment croqué un million, peut-être deux. A cette
époque je ne comptais pas. Ce serait drôle, n’est-ce pas, si elle avait
acheté, avec ce qui lui reste de mes roubles-or, cette limousine que je
suis en train de nettoyer?
--Encore une conséquence de la Révolution!
--Celle-là, au moins, est amusante...
Et reprenant, non sans avoir poussé un soupir, son air impassible et
mystérieux, le prince se remit au travail.
L’abbé Pellegrin n’avait pas écouté ces propos sans ressentir quelque
trouble... Jusque-là, il avait entrevu la révolution sous l’aspect d’une
métamorphose presque idyllique: les détails réalistes, il n’y songeait
pas. Les émeutes dans la rue, les rencontres sanglantes, les exécutions
en masse, tous ces à-côtés du drame, il ne les imaginait pas dans sa
candeur évangélique, car, pour lui, la bonté et la fraternité devaient
triompher sans lutte... Les hommes pouvaient-ils se refuser à la
conquête du cœur? Non, certes, et le curé de Sableuse était persuadé que
la bonne nouvelle serait accueillie avec joie par le peuple méconnu et
persécuté: les martyrs, s’il devait y en avoir, se compteraient, non
parmi les pharisiens et les mauvais riches, mais au contraire parmi les
militants de la justice et de la vérité... Une fois de plus, les apôtres
devaient souffrir et c’est du sol fécondé par leur sang que jaillirait
la moisson promise aux heureux habitants de la Cité de Dieu.
Des femmes avaient été embauchées pour compléter l’équipe des laveurs
qui, le plus souvent, s’absentaient sous des prétextes divers et même
sans aucun prétexte. L’une d’elles, robuste et belle fille aux yeux
hardis, à l’allure déhanchée, au verbe libre, s’adressa un jour à l’abbé
Pellegrin et lui déclara carrément:
--Vous me plaisez.
--Ah!... Je n’ai rien fait pour ça.
--Justement. J’aime les types qui ne font pas de l’œil aux femmes. Mais
on se comprend tout de même... Vous m’avez regardée et moi, je vous ai
vu. Alors, pas la peine de tourner autour du pot. Je cherche un homme...
Je suis dans mes meubles, j’ai un peu de linge et je ne demande qu’à me
mettre en ménage. Ça vous dit?
--Il faut que je réfléchisse, fit Pellegrin, embarrassé.
--Vous savez, à part ça, je suis gentille... On ne s’embête pas avec
Titine.
--Je n’en doute pas.
--Venez donc chez moi, un de ces soirs... On prendra le café.
Et comme Pellegrin rougissait, elle se mit à rire:
--Vous me trouvez bien hardie, n’est-ce pas? Mais pourquoi faire des
chichis? C’est ainsi qu’on perd du temps et qu’on gâche à jamais sa
jeunesse. Et puis, quoi, faut pas être timide comme ça avec les femmes.
Voyons, approchez-vous donc un peu... On dirait que je vous fais peur.
--Non, mais...
--Mais quoi? Vous me trouvez moche? Vous seriez le premier, mon petit...
Cette incompréhensible froideur vexa Titine qui n’admettait pas que ses
avances fussent ainsi éludées. Une occasion décisive se présenta... Le
garage comportait une annexe où étaient remisées les autos qui ne
devaient pas sortir de longtemps. Pellegrin, devenu homme de confiance,
était chargé de leur entretien; parfois il se réfugiait dans cet endroit
silencieux, prenait place sur les coussins d’une voiture et lisait
tranquillement son bréviaire. C’était l’oasis de sa dure journée.
Un après-midi, comme l’ancien curé de Sableuse goûtait le charme
reposant de cette retraite, la portière de la limousine qu’il avait
choisie s’ouvrit brusquement et Titine, bondissant sur le marchepied,
entra dans la place avec une autorité irrésistible.
--C’est comme ça, s’exclama-t-elle, qu’on bat la flemme dans les petits
coins? Dites donc, vous devez vous ennuyer tout seul?
Pellegrin, ahuri, s’était redressé, mais, déjà, l’entreprenante
gaillarde l’avait enlacé et lui tendant ses lèvres, murmurait:
--Allons, embrasse-moi.
Et comme celui qu’elle croyait avoir conquis se détournait en la
repoussant, elle se récria:
--Grosse bête! Laisse-toi faire... On est bien ici: personne ne nous
dérangera.
Elle s’était laissée tomber sur les coussins, et elle attirait Pellegrin
en répétant à mi-voix:
--Profitons-en... L’amour en auto, j’ai toujours eu envie de ça. Et j’ai
envie de toi aussi, parce que tu n’es pas comme les autres. Mais
grouille-toi un peu... Ce que tu as l’air gourde!
Le prêtre s’était dégagé, presque violemment. Sur son visage se peignait
un grand trouble, une sorte d’angoisse, et ses mains tremblaient... Il
prononça d’une voix changée, presque rauque:
--Non, laissez-moi... Ne me tentez pas. C’est mal, ce que vous faites
là!
--Qu’est-ce qu’il y a de mal? D’ailleurs, je n’ai rien fait et pour
cause.
--Vous êtes une créature du diable!
--Moi, Titine? Depuis quand? Et en voilà des manières... Dirait-on pas?
La femme contemplait maintenant Pellegrin avec stupeur... Elle lui
lança:
--Espèce de ballot!
Puis, méprisante:
--Fallait le dire tout de suite que tu ne peux pas... Va donc, eh!
impuissant!
Mais Pellegrin venait de s’élancer hors de la voiture et fuyait, comme
affolé, cette Mme Putiphar. Titine, furieuse, s’apprêtait à descendre à
son tour quand elle aperçut un livre à fermoirs qui traînait sur la
banquette. C’était le bréviaire de l’abbé. Elle le prit, l’ouvrit et de
multiples images s’en échappèrent, éparpillant sur le tapis les effigies
coloriées et dorées de toutes sortes de saints personnages. Elle
murmura:
--Un livre de messe!...
Puis, se frappant le front:
--J’y suis, c’est un curé... Je comprends, maintenant!
Et Titine, qu’un tel échec avait blessée dans sa vanité féminine mais
qui se trouvait maintenant réhabilitée, s’exclama en pouffant:
--Un curé! Ah! ça, par exemple, c’est rigolo!
* * * * *
L’abbé Pellegrin ne reparut plus au garage. Il se fit embaucher comme
manœuvre dans un chantier de «bois et charbons» à Aubervilliers.
«Déguisé en nègre, se dit-il, je ne serai reconnu par personne... Vous
parlez d’un filon!»
C’est que l’«aumônier de la Sociale» prenait la parole, de plus en plus
souvent, dans des salles faubouriennes où s’entassaient d’enthousiastes
auditeurs. Avec une éloquence drue, directe, brutale même, il dressait
contre la Société un réquisitoire à la fois véhément et cocasse où se
mêlaient l’esprit révolutionnaire et l’esprit évangélique. Ainsi
devaient parler, devant la plèbe des villes, les premiers disciples d’un
ouvrier juif, nommé Jésus, crucifié pour avoir prêché aux hommes la
justice et la fraternité.
Mais le «camarade» Pellegrin avait remarqué, non sans en ressentir une
certaine désillusion, que les foules populaires l’applaudissaient
surtout quand il maudissait les riches, les patrons, les exploiteurs,
quand il montrait le poing à la «société pourrie» et annonçait la
prochaine révolution qui devait faire le bonheur du peuple... Plus il
promettait de satisfactions matérielles et immédiates, plus il
entraînait ceux qui, tour à tour hilares et animés d’une sombre fureur,
acclamaient en lui le prophète de ce «grand soir» qui permettrait enfin
aux déshérités, aux parias, de savourer des jouissances depuis si
longtemps convoitées.
Un soir, dans la salle de l’_Égalitaire_, l’abbé Pellegrin s’était
écrié:
--Croyez-vous donc que je vais vous emmener à la foire d’empoigne? Il ne
faudrait tout de même pas croire que j’ai plaqué ma cure--où j’étais
mieux qu’ici--pour venir à Paris en apôtre de la paresse et de la
rigolade. Minute! Ne confondons pas autour avec alentour... Vous avez
des droits mais vous ne les avez pas tous. Et ce ne serait pas la peine
de remplacer une injustice par une autre.
Ces paroles inattendues soulevèrent des protestations. Le curé continua,
imperturbable:
--Après tout, la révolution ne vous apportera qu’un bonheur matériel...
Vous travaillerez peut-être moins, vous prendrez peut-être plus de bon
temps... Mais quoi? C’est encore bien peu de chose en comparaison de la
bonne vie que vous mènerez là-haut si, bien entendu, vous avez mérité
d’être reçus dans le palace du bon Dieu!
La salle devint houleuse et un citoyen se dressa pour lancer d’une voix
irritée:
--Le paradis là-haut et pour plus tard? Ah! non, très peu... On nous l’a
déjà faite, celle-là. Et nous ne marchons plus. Nous voulons le paradis
ici-bas et tout de suite.
Cette interruption fut applaudie frénétiquement. Et ce soir-là,
l’orateur sentit son public lui échapper.
Pierre Rouge, qui assistait à la réunion, fit à l’abbé des reproches et
lui donna des conseils.
--Vous allez tout gâter, lui dit-il, si vous prétendez faire accepter
par les camarades cette idée qu’ils n’obtiendront vraiment ce qu’ils
rêvent, ce qu’ils attendent, ce qu’ils exigent, que dans l’autre
monde... Ça, c’est la vieille rengaine religieuse: souffrez ici-bas, ça
ira mieux là-haut. Ne jouez pas de cette guitare-là!
--Cependant...
--Je connais le peuple: il faut lui promettre du solide. Un «prends»,
pour lui, vaut mieux que «deux tu l’auras».
--C’est une doctrine toute matérialiste et ce n’est pas pour la prêcher
que je suis venu à Paris. Certes, le corps a de légitimes exigences et
une société où certains ont trop alors que tant d’autres n’ont pas
assez, cette société n’est pas chrétienne: c’est pourquoi je la combats.
Mais il n’y a pas que le corps, il y a l’âme... L’âme aussi a faim et
soif: seulement sa nourriture ne se vend pas au marché et elle ne va pas
boire de l’espérance en chopine chez le bistro. Qu’est-ce qu’il y a pour
elle sur votre menu révolutionnaire, camarade? Dites donc, je crois bien
que vous l’avez oubliée... Alors, moi, je lui apporte ce qui doit la
rassasier et la désaltérer: la foi dans la bonté divine, la certitude
qu’il y a, dans le ciel, tout ce qu’il faut pour être heureux à
perpète... Là-haut, les bons prolétaires se la couleront douce, le grand
patron étant un chic type, tandis que les exploiteurs, les égoïstes, les
mufles rôtiront dans les flammes de l’enfer. Car Notre-Seigneur l’a dit:
«Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu qu’à
un chameau de passer par le trou d’une aiguille.»
Pierre Rouge secoua la tête et répondit:
--Tout ce que vous voudrez, camarade curé, mais le prolétaire veut être
servi le plus tôt possible. Alors, croyez-moi, si vous tenez à exercer
sur lui une action réelle, parlez-lui le moins possible de compensations
célestes: il vous prendrait pour un bourreur de crânes et vous ne
pourriez plus vous faire écouter.
--L’Évangile...
--Prenez dans l’Évangile ce qui convient à l’heure présente. Après, on
verra...
--Je veux réconcilier les pauvres, les malheureux, les victimes avec le
Christ qui les a toujours aimés, pour qui il est mort, mais qu’ils ne
connaissent plus parce qu’on le leur a changé... Voilà ma vraie mission,
mon vrai boulot et il s’agit de ne pas mettre à côté.
--Non, dit Pierre Rouge, il s’agit de conquérir définitivement cette
foule qui attend le miracle... Votre Dieu lui promettait aussi des tas
de belles choses pour plus tard, beaucoup plus tard, mais il avait soin
de lui donner, en attendant, le pain et le vin qui manquaient. Il ne
disait pas au paralytique: «Tu marcheras quand tu seras au paradis», il
le faisait marcher tout de suite... Le miracle, sous ses yeux, le peuple
l’attend d’une minute à l’autre.
--Quel miracle?
--C’est un paralytique: il faut le faire marcher.
--Le faire marcher?
--Sans doute... Mais il y a deux façons de l’entendre.
Et Pierre Rouge, après un silence:
--Le miracle, c’est la Révolution. Tout l’annonce, tout le prépare...
L’atmosphère commence à y être et vous savez que les miracles, c’est une
question d’ambiance. Chauffez, mon cher, chauffez! La foule est femme:
pour la séduire, il faut lui dire des choses qui lui plaisent, quitte,
au moment psychologique, à la bousculer un peu...
--Dites donc, camarade, vous oubliez que je suis ecclésiastique et que
l’art de séduire les femmes...
--Je ne l’oublie pas du tout et c’est même parce qu’il me semble que
vous redevenez parfois un peu trop curé que je vous rappelle notre vrai
but en vous indiquant les bons moyens pour l’atteindre.
--Un peu trop curé? Moi, je commence à trouver, au contraire, que je ne
le suis pas assez...
Et l’abbé Pellegrin, le front plissé, le regard lointain, parut comme
assailli par une pensée douloureuse... C’est qu’il avait reçu, de
l’évêque de Merville, des avertissements sévères, bientôt suivis
d’impérieuses mises en demeure: il était menacé des pires sanctions s’il
continuait à «compromettre l’Église, à laquelle il appartenait encore,
dans la plus déplorable des aventures». La foudre épiscopale allait
l’anéantir: l’interdiction qui fait du prêtre une manière de hors-la-loi
religieuse, ne tenait plus, au-dessus de sa tête, qu’à un fil... Il
fallait se soumettre sans retard, aller demander pardon à Mgr Sibuë et
accepter, d’un cœur contrit, la pénitence infligée par Sa Grandeur ou
rompre définitivement, non pas avec l’Église vivante et militante, que
Pellegrin prétendait servir selon les vrais principes de l’Évangile,
mais avec tout son passé, toute sa vie, et devenir un de ces lévites
rebelles, condamnés et maudits, qui sont la honte et le scandale des
diocèses. «Et cependant, se disait-il, sans pouvoir étouffer son
angoisse, je ne fais pas de mal... J’apporte au peuple ce qui lui manque
le plus. C’est vrai, la lettre, parfois, je l’oublie un peu, mais la
lettre tue et si l’Église est en train de claboter, ce n’est pas pour
autre chose; en revanche, l’esprit vivifie et il me semble, quand ces
milliers de demi-païens m’écoutent, me comprennent, me suivent, malgré
tout, sur la route qui conduit au royaume de Dieu, il me semble que je
fais mon vrai truc de curé. Si je me trompe, oh! alors, c’est que
l’Église doit être ce qu’elle est, une administration, et que le
meilleur prêtre est comme qui dirait un saint dont l’auréole est un rond
de cuir!»
Le fluide de l’abbé Pellegrin agissait sur les femmes avec une puissance
extraordinaire. C’est que, chez elles, la foi n’est pas éteinte et que
leur sexe ne résiste guère à l’emprise de ceux qui savent parler au cœur
et mêler quelque idéalisme aux choses de la vie. Le prêtre gardait à
leurs yeux un prestige que lui refusaient le scepticisme, la blague des
hommes: ces Parisiennes de l’atelier et du faubourg riaient à ses
brocards, à ses plaisanteries argotiques et crues, mais elles se
livraient aussi à l’émotion puissante qui, parfois, vibrait dans son
éloquence passionnée. Ainsi renaissait chez beaucoup d’entre elles la
foi de leur enfance, mais il s’y mêlait un mysticisme nouveau, une sorte
d’exaltation contagieuse qui parfois provoquait des incidents
singuliers.
On avait vu, à la fin de certaines réunions, des femmes attendre l’abbé
à la sortie de la salle pour se jeter à ses pieds, pour toucher sa
soutane élimée, pour prendre ses mains et les baiser en s’écriant avec
une ferveur étrange:
--Vous êtes un saint! Vous êtes venu pour nous sauver, pour nous
arracher à notre misère, pour guérir nos maux!
Des mères lui présentaient leurs enfants en le suppliant de les bénir...
L’une d’elles l’arrêta et, lui tendant un petit être livide, s’écria
d’une voix pathétique:
--Il va mourir... Guérissez-le! Vous le pouvez, si vous voulez!
L’abbé Pellegrin se dit, embarrassé: «Ça y est... Me voilà obligé d’y
aller d’un miracle. Mais, quoi qu’elles en disent, je ne suis pas un
saint et je n’ai pas assez de culot pour essayer de ces coups-là! Mais,
des fois, une prière...» Il joignit les mains et dit simplement:
--Mon Dieu, je ne voudrais pas vous forcer la main... Ce que vous faites
est toujours bien fait, encore que, parfois, nous nous permettions de
vous critiquer. Comme si nous étions plus malins que vous! Mais enfin,
il est bien permis de vous exposer de temps en temps notre petit point
de vue... Prier, c’est vous parler de nous, c’est vous demander quelque
chose... Dans votre position, il faut s’attendre à n’avoir affaire qu’à
des tapeurs. Alors, je vous demande de ne pas enlever cet enfant à sa
mère. La vôtre a dû vous dire ce qu’elle a souffert quand elle vous a vu
mourir sur votre croix... Et cependant, elle savait qu’elle vous
reverrait trois jours après. Allons, un bon mouvement... Vous avez des
floppées d’anges dans votre paradis... Un de plus, ça ne s’y verra pas.
Seigneur, guérissez donc ce gosse-là, comme vous avez sauvé la fille de
Jaïre. Amen!
Pellegrin s’était penché sur l’enfant: il lui toucha la joue, comme pour
le caresser... Le petit malade ouvrit les yeux, sourit et aussitôt son
visage, jusque-là blafard, reprit les couleurs de la vie.
--Non? fit l’abbé, ahuri et cependant sceptique. Est-ce que le bon Dieu
marcherait?
Mais la mère, comme folle de joie, s’écriait:
--Il est guéri! Mon enfant était condamné... Plus rien à faire, disaient
les docteurs. Et voyez, le bon curé l’a sauvé... Je savais bien, moi,
qu’il le guérirait!
--Ne vous emballez pas, la petite mère, dit Pellegrin... Je ne suis pas
du tout sûr de mes effets. Faut attendre. En tout cas, le plus épaté,
c’est moi!
Une autre fois, au _Prolétair’s Palace_, où plusieurs milliers de
citoyens et de citoyennes avaient acclamé l’aumônier de la Sociale,
celui-ci fut mis en demeure d’accomplir un nouveau miracle, cette fois
plus net, plus évident et, par conséquent, d’une réussite plus
difficile.
Un béquillard, qu’entourait une foule surexcitée, s’approcha péniblement
du nouvel apôtre et lui dit:
--Vous seul pouvez me guérir... Cela vous est si facile de me rendre mes
pauvres jambes... Vous voyez, elles ne me soutiennent plus.
--Si facile? Dites donc, vous en parlez à votre aise... Les miracles, ce
n’est pas mon rayon!
--Guérissez-moi, je vous en supplie.
--J’aime mieux ne pas essayer... Supposez que ça rate. Un miracle loupé,
c’est idiot.
--Cela ne sera pas, je le sens, j’en suis sûr. Vous ne pouvez
m’abandonner... Par pitié, secourez-moi!
Ému, l’abbé Pellegrin prononça cette prière:
«Mon Dieu, si c’était un effet de votre bonté, rendez-lui donc ses
guibolles, à ce pauvre type! Ça me gêne de vous taper encore... D’autant
plus que je sais pas si vous ne me faites pas un peu la tête depuis que
je me suis lancé dans cette bagarre, pour le bon motif, il est vrai.
Mais, justement, voilà une bonne occasion de me faire savoir ce que vous
pensez de moi... Si vous me laissez en carafe, c’est que vous me
désapprouvez et qu’il faut que je renonce à ce que je crois être ma
mission. Vous voyez, Seigneur, je joue franc jeu: pile ou face. Après
tout, si je suis dans le bon chemin, c’est bien le moins que vous
m’aidiez un peu, puisque, ce que j’en fais, c’est afin que votre règne
arrive et que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.»
Et posant sa main sur l’épaule du paralytique, il ordonna:
--Allons, mon vieux, fous tes béquilles en l’air et marche!
L’homme obéit sans hésiter... Les jambes brusquement raffermies, il
marcha en criant:
--Cela ne m’était plus arrivé depuis dix ans... Vive le curé! Vive le
bon Dieu! Vive la sociale!
La foule poussait des clameurs enthousiastes et l’abbé Pellegrin, pressé
de toutes parts par des fanatiques, répétait en s’épongeant le front
avec son immense mouchoir à carreaux:
--Ça y est... Pas d’erreur! Je n’ai pas déraillé! Je suis dans la bonne
voie et Notre-Seigneur ne me l’envoie pas dire!
Le «miraculé» s’était éclipsé en mettant ses béquilles sous le bras, non
cependant sans avoir raconté son extraordinaire aventure aux
journalistes qui suivaient, en grand nombre, les réunions où parlait
l’ancien curé de Sableuse. Il retrouva, dans un cabaret désert, au bout
d’une ruelle obscure, un homme qui l’attendait. C’était Pierre Rouge qui
l’accueillit par ces mots, prononcés à voix basse:
--Eh bien, ça a pris?
--Admirablement! Il y en a un de nous deux, l’abbé et moi, qui a marché
merveilleusement, mais ce n’est pas celui qu’on pense.
--Gros effet?
--Énorme. Surtout sur Pellegrin. Il n’en revenait pas. Les journalistes
m’ont interviewé... Un succès, quoi!
--Bravo!
--Ça ne fait rien, quelle singulière comédie!
--Vous comprendrez plus tard, mon cher... En attendant, tous mes
compliments. Vous vous êtes très bien acquitté de votre mission.
Le faux béquillard parut très flatté, serra la main que Pierre Rouge lui
tendait et s’en fut... Resté seul, le «militant» se frotta les mains en
se disant: «Ce diable de curé semblait moins emballé depuis quelques
semaines... Il avait des doutes, des inquiétudes, comme des envies de
tout abandonner. Le voilà remonté pour longtemps. Il fait des miracles,
donc, il est dans le vrai en prêchant la révolution au nom du bon Dieu.
Et quel tintamarre à Paris! Demain, tous les journaux de Paris colleront
ce miracle en première page. L’abbé Pellegrin se renouvelle... Il le
faut pour entretenir une popularité comme la sienne. Mais nous n’en
resterons pas là: nous créerons un grand, un formidable mouvement
populaire. Et quand tout sera bien au point, quand il ne s’agira plus
que de donner le signal attendu par les camarades, alors, oh! alors...»
* * * * *
Le nouvel évangéliste, rassuré par ces prodiges, marques évidentes de
l’approbation divine, prononçait devant les foules frémissantes, des
harangues plus incendiaires que jamais. La presse multipliait les échos
de ces invectives, de ces sarcasmes, de ces menaces qui, parfois,
atteignaient la grande éloquence religieuse, celle que devaient avoir
les apôtres naïfs, ardents, fanatiques qui vomissaient à la face de la
société antique des imprécations à la fois triviales et terrifiantes.
Lui aussi reprenait l’anathème lancé par le révolutionnaire Jésus:
«Malheur à vous, riches, parce que vous avez déjà reçu votre
consolation! Malheur à vous qui êtes rassasiés maintenant, parce que
vous aurez faim. Malheur à vous qui riez aujourd’hui parce que vous
serez demain dans le deuil et dans les larmes!»
Et la foule l’acclamait...
Ce gros vin de la popularité le grisait, mais, lorsque dans le chantier
où, inconnu de tous, il faisait son dur métier, le sentiment d’une
réalité bien différente de son rêve l’assaillait... Et, songeant à
l’œuvre entreprise, il se demandait si, malgré le secours visible de
Dieu, il n’était pas condamné, lui aussi, à l’échec... Après tout, le
Christ lui-même avait finalement été vaincu, puisque sa doctrine,
déformée par les hommes, n’était plus qu’une sorte de morale utilitaire
adaptée aux besoins d’une société dont les lois ne variaient pas à
travers les révolutions religieuses et politiques.
L’abbé Pellegrin était de plus en plus frappé par ce fait que le peuple
réclamait, avant tout, des satisfactions immédiates... Et se remémorant
l’histoire de l’Église primitive, il constatait que le Sauveur avait dû,
lui aussi, promettre à ceux qui l’écoutaient leur prompte entrée dans la
Cité de Dieu. «Les temps sont proches, disait-il; que vos reins soient
ceints et vos lampes allumées. Et soyez semblables à des hommes qui
attendent le moment où leur maître reviendra des noces, afin de lui
ouvrir dès qu’il arrivera et qu’il frappera. Heureux ces serviteurs que
le maître, à son arrivée, trouvera veillant! En vérité, il les fera
mettre à sa table, et viendra les servir. Qu’il arrive à la seconde ou à
la troisième veille, s’il les trouve dans cet état, heureux ces
serviteurs!» Il disait aussi: «Le Fils de l’Homme doit venir dans la
gloire de son Père, avec ses anges, et alors, il rendra à chacun selon
ses œuvres. En vérité, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui sont ici
présents ne mourront pas qu’ils n’aient vu le Fils de l’Homme venir dans
son règne.» Et les premiers chrétiens attendirent avec impatience le
retour du maître. Pour eux, le monde allait bientôt finir, Dieu devait
leur apparaître, de leur vivant, dans toute sa gloire et donner, sans
plus de retard, l’éternelle félicité.
«Rien n’est changé, se disait Pellegrin, seulement la félicité, c’est
ici-bas qu’ils la veulent, ces paroissiens-là, et en vitesse. Pierre
Rouge qui les connaît, m’a bien renseigné: ils exigent des miracles, des
tas de miracles, à commencer par celui qui remplira toutes les poches et
tous les ventres... Notre-Seigneur n’est pas allé jusque-là. Cependant,
cela ne lui aurait rien coûté, et il avait les moyens!»
Cette révolution qu’il annonçait, qu’il préparait, il l’entrevoyait
maintenant, telle qu’elle ne pouvait manquer d’être: non pas une
magnifique éclosion de justice, de fraternité et d’amour, mais une
immense ruée des appétits et des instincts, une ribouldingue monstre au
milieu des ruines. Et une grande tristesse lui venait... Le contact avec
les camarades de l’_Humanitaire_ ne lui apportait aucun réconfort.
Depuis qu’il voyait de près ces bergers du troupeau populaire, il
n’était plus la dupe de leur pharisaïsme: la plupart cachaient et assez
mal, sous une défroque empruntée au magasin des accessoires de la
Sociale, une âme de petit bourgeois égoïste et timoré. La grande
aventure dont ils parlaient avec lyrisme, ils en avaient, au fond, très
peur, mais ils faisaient de la propagande payée en province, vendaient
du papier imprimé, des bustes de révolutionnaires fameux, des insignes
pour les militants, des images, des chansons, tenaient boutique, avec
patente, comptabilité en partie double et caisse avec un grillage et une
plaque de cuivre.
Seuls, Pierre Rouge et Jeanne Réveil semblaient garder, dans ce milieu
infesté par le _business_, le feu sacré... Ils venaient d’ailleurs
rarement à l’_Humanitaire_, Pierre Rouge étant le plus souvent chargé de
missions mystérieuses et Jeanne Réveil paraissant prise par d’autres
soucis qui rendaient plus sombre son regard, plus dur son visage pâle
que les lèvres barraient d’un trait mince et rouge.
Jeanne Réveil avait suivi, au début, les réunions où l’abbé Pellegrin
prenait la parole: assise sur l’estrade, au premier rang, elle observait
les frémissements, les réactions de la foule et quand l’agitation des
esprits atteignait son comble, elle souriait et un éclair passait dans
ses yeux. Mais, brusquement, elle avait cessé de paraître à ces séances
tumultueuses où une sorte de fièvre secouait l’immense public entassé
dans des salles faubouriennes, enfumées, bariolées d’affiches de cinéma.
--Pourquoi ne venez-vous plus? demanda Pellegrin que cet abandon
chagrinait.
--A quoi bon? Pour entendre des phrases? Vous êtes comme les autres,
vous parlez... Et après?
--Après?
--Après, l’action s’impose... Il faut agir.
Et, le regard chargé de haine, elle prononça à mi-voix:
--J’y pense.