Le retentissement de ce procès et des incidents qui l’avaient marqué fut
très grand dans toute la France et même à l’étranger. Partout
reproduite, avec ses arguments enflammés et sa verve populaire, la
défense de l’abbé Pellegrin trouva un écho profond dans la sensibilité
de la foule, tant il est vrai que ne va au cœur que ce qui vient du
cœur.
Le condamné espérait que, las du curé de Sableuse et de ses aventures,
le public se tournerait vers quelque nouvelle vedette de l’actualité.
«Je ne souhaite la mort de personne, disait-il, mais si un assassin à la
hauteur prenait ma place dans les journaux, ce serait pain bénit et j’en
remercierais le bon Dieu!» Hélas! la rubrique criminelle chômait. La
politique même ne donnait rien et les conférences diplomatiques qui se
suivaient et se ressemblaient, obtenaient moins de succès, avec toute
leur éloquence officielle, que les propos du naïf et véhément
évangéliste de Sableuse.
Des dons de plus en plus nombreux et généreux parvenaient au presbytère.
Certaines lettres étaient accompagnées de sommes souvent très
importantes... Des personnes riches, souvent anonymes, confiaient ainsi
à l’ami des misérables le soin de faire le bien à leur place. Elles
croyaient sans doute que, passant en ses mains, ce tribut justifierait
doublement le privilège de leur fortune.
--Ce n’est pas de refus, disait l’abbé, et vous parlez d’une quête! Dire
qu’à la grand’messe, je n’ai jamais récolté plus de 9 fr. 50, y compris
les cent sous de Mme Cousinet! Les vaches sont grasses... Remercions la
Providence!
Bientôt le bruit se répandit parmi les chemineaux, les miséreux, les
parias des villes et des campagnes que le bon curé prodiguait, à tous
venants, de larges aumônes. Et par groupes, puis par bandes, puis par
troupeaux, ils se dirigèrent vers la Terre promise où il suffisait de
tendre la main pour obtenir, non seulement le nécessaire, mais encore le
superflu. Le long des routes se traînaient des vieux et des vieilles
abandonnés de tous, des loqueteux, des béquillards, des mendigots, des
vaincus de tous genres. Ils envahirent Sableuse en dépit de l’ironique
et cruelle défense affichée aux entrées du village: «Défense de mendier
sous peine d’amende.»
Bientôt débordé, l’abbé Pellegrin se récriait:
--Allons, bon, me voilà maintenant commandant d’un dépôt d’éclopés!
Le maire et ses administrés étaient furieux. Les pauvres du pays
protestaient... «Ces gens qui ne sont pas de la paroisse viennent
prendre notre part. A la porte, les étrangers!» M. et Mme Cousinet, qui
s’étaient installés pour quelques jours à Sableuse, se plaignaient de ce
malodorant et affligeant raz-de-marée qui se permettait de monter
parfois jusqu’à leur château féodal.
--Cela devient indécent! disait le haut-commissaire... Ce n’est vraiment
pas la peine d’avoir voté tant de réformes sociales pour avoir ainsi la
vue et l’odorat offensés par cette foule d’indésirables. Décidément, ce
satané curé ne nous attire que des embêtements!
L’abbé Pellegrin avait logé dans son presbytère les plus vieux, les plus
misérables de ces réfugiés... Valérie, indignée au spectacle de la salle
à manger, du petit salon transformés en dortoirs d’hospice, se répandait
en lamentations indignées:
--Si c’est Dieu permis de se laisser infester ainsi pour un tas de
pouilleux!... Monsieur le curé, ce n’est pas possible, vous avez perdu
la raison. Dire que nous étions si tranquilles autrefois! Tout cela nous
est arrivé depuis qu’on parle de nous dans les journaux.
--C’est vrai, acquiesçait l’abbé, mais il faut accepter ce que Dieu nous
envoie, surtout quand c’est de la souffrance à soulager. Ne vous en
faites pas pour votre parquet et pour vos meubles... C’est l’âme qu’il
s’agit de cirer et d’astiquer. Et, pour la faire briller, il ne faut pas
avoir peur d’en mettre, ma bonne Valérie!
Toute cette agitation déplaisait aussi à Mgr Sibuë.
--L’abbé Pellegrin fait l’ange, disait-il, un ange qui n’a d’ailleurs
rien de séraphique. Mais qui fait l’ange, fait la bête.
Mme Cousinet, présidente de l’Œuvre des Enfants de la Pucelle,
multipliait les démarches à l’évêché pour obtenir le déplacement
définitif du gênant curé.
--Avec son armée de mendigots, disait-elle, il rend le pays inhabitable
aux honnêtes gens... Et penser qu’il a eu le toupet de nous faire
demander si nous consentirions à héberger un certain nombre de ses
protégés dans les communs de notre château! Pourquoi pas dans notre
galerie historique, dans notre salon, dans ma chambre? Vous verrez,
Monseigneur, qu’il en enverra à l’évêché!
--Par exemple! se récria Monseigneur... Des vagabonds chez moi? On n’a
pas idée de ça! Je n’ai déjà pas trop de place pour mes bureaux, mes
archives, mes collections... Vous avez raison, ma chère présidente, il
faut en finir avec cet excentrique. Je ne puis le renvoyer à la maison
de retraite de Ligneul-les-Pins: l’abbé Perdrix le trouve insupportable
et n’en veut plus. Songez donc, il chantait la _Madelon_ à nos vieux
prêtres et ceux-ci--pardonnons à leur âge--reprenaient le refrain en
chœur. C’est effrayant!
Un soir, comme le curé de Sableuse, après avoir célébré le Salut,
rentrait au presbytère, il fut abordé, sur la route obscure, par une
femme dans laquelle il reconnut aussitôt l’étrange créature qui, sur la
place du Palais de justice, à Merville, lui avait exprimé son
enthousiasme d’une façon si extraordinaire. Derrière elle se tenait,
silencieux, un homme enveloppé dans un large caban.
--Monsieur le curé, dit l’inconnue, je voudrais...
--Tiens, vous ne m’appelez donc pas «camarade», aujourd’hui? interrompit
l’abbé Pellegrin avec un rire cordial.
--Cela dépend de vous.
--Comment cela?
--Oui, nous vous expliquerons cela, mon compagnon et moi. Pouvez-vous
nous recevoir chez vous?
--Chez moi, je reçois tout le monde. La maison du curé doit être aussi
la maison du bon Dieu... Suivez-moi... La kasbah est à deux pas d’ici.
Seulement, il y a du monde.
--Nous le savons. Nous pouvons d’ailleurs parler devant des parias de la
Société: nous en avons l’habitude.
Mais Valérie venait d’expulser, à coups de balai, les hôtes par trop
encombrants du presbytère. Et c’est dans la pièce qui avait eu, jadis,
la prétention d’être une manière de salon, que le prêtre reçut ses
visiteurs. A la lueur d’une vieille lampe à la mèche grésillante, il put
mieux voir l’inconnue, ces cheveux rebelles, ces yeux brûlants de
fièvre, cette bouche un peu grande qui barrait de rouge un visage pâle
et caractéristique. Dans l’ombre, s’effaçait l’homme dont le curé
distingua cependant le front chauve et la face osseuse.
La femme n’attendit pas les questions de l’abbé Pellegrin. Elle commença
par se nommer.
--Je suis, dit-elle, Jeanne Réveil.
--Jeanne Réveil? Je connais ça... On parle de vous dans les journaux
qu’on m’envoie et sur lesquels je jette parfois un œil quand je n’ai
rien de mieux à faire.
--Oui, mon nom est connu, mais beaucoup moins que le vôtre. Quant à mon
compagnon, il s’appelle Pierre Rouge... Il est, comme moi, comme vous,
l’ami, le défenseur des malheureux, des vaincus, des victimes. C’est
pourquoi nous avons décidé de venir vous voir: nous sommes faits pour
nous comprendre, nous aider, nous associer.
--Nous associer? Pour quoi faire?
--Notre devoir, tout notre devoir.
--Chacun a le sien... Et le mien, ma petite dame, ne doit pas ressembler
au vôtre. Moi, mon truc, ça consiste à baptiser, à confesser, à marier,
à enterrer, à distribuer le bon Dieu, à prier, à consoler, à sauver les
âmes qui barbotent dans la gadouille. Enfin, quoi, je fais mon métier de
curé. Même si vous étiez bonne sœur, je n’aurais pas grand’chose à faire
avec vous!
--Si. Écoutez-moi...
Et Jeanne Réveil, dardant sur l’abbé Pellegrin son regard chargé d’un
étrange fluide, ajouta de sa voix grave, aux sonorités musicales:
--Votre métier de curé? En effet, c’est un métier... Mais vous avez une
mission à remplir, une mission de vrai prêtre, animé du véritable esprit
de Jésus et de son évangile...
--Vous êtes comme Grosjean qui voulait en remontrer à son curé.
Continue, tu m’intéresses.
--Ne plaisantez pas. Ce que je suis venue vous dire est très sérieux...
Vous avez beau parler comme les poilus revenant du front. Au front, vous
n’y êtes jamais allé!
--Hein? Quoi?... Je ne suis pas allé au front, moi, Pellegrin,
brancardier régimentaire, deux fois blessé? Non, mais, vous abîmez, la
petite mère!
--Je parle du vrai front, celui où l’on combat pour de bon la misère,
l’injustice, la servitude!... Oui, je sais, vous faites le bien, vous
distribuez des aumônes, vous ouvrez votre maison aux pauvres... Ce n’est
rien, cela.
--Rien? Ah! ça, dites donc!
--Rien, car ce n’est que de la charité. La charité, c’est une embuscade.
Monsieur le curé, vous êtes un embusqué!
--Ah! bon Dieu, c’est trop fort!
A moitié suffoqué, l’abbé Pellegrin se dressa, fit quelques pas de long
en large en aspirant bruyamment des bouffées d’air, reprit place enfin
devant Jeanne Réveil et, pour mieux maîtriser son indignation, sa
colère, tira de sa poche une vieille pipe noirâtre qu’il bourra en
grommelant:
--Bien sûr, ça me sera compté là-haut pour mes péchés!
--La charité, reprit Jeanne Réveil, n’est qu’une tricherie avec la
justice.
--C’est une des trois vertus théologales. Le Christ...
--Le Christ, relisez son histoire, n’a jamais dit aux privilégiés qu’ils
se rachetaient devant la justice divine en payant une espèce de tribut
aux pauvres. Ce serait trop commode... Non, Jésus était l’ennemi des
riches, il était révolutionnaire! Je vois en lui le premier socialiste
et même le plus militant, car il a donné sa vie pour ses idées après les
avoir semées dans un sol où, malgré tout, malgré l’Église même, elles
ont germé... Aujourd’hui, la moisson est mûre. Mais on manque de bons
moissonneurs.
--L’Église...
--Vous l’avez dit vous-même aux juges bourgeois. Je me souviens de vos
paroles: «L’Église est devenue comme qui dirait une administration au
cœur sec: il lui faudrait des apôtres, des martyrs et elle a des
fonctionnaires qui font tranquillement leur petit boulot...» Avez-vous
donc changé d’avis?
L’abbé Pellegrin, que le regard ardent, la voix pressante de Jeanne
Réveil troublaient, répondit:
--Moi, au moins, je fais ce que je peux...
--Que faites-vous? Des simulacres, vous aussi... Vous distribuez les
miettes de votre table ou de celle des riches qui s’épargnent un souci
ou un remords en se déchargeant sur vous de ce qu’ils appellent leurs
bonnes œuvres. Et vous croyez que cela suffit? Tenez, au riche hypocrite
qui jette une aumône à la misère dans l’espoir qu’ainsi amadouée elle ne
songera pas à se révolter, je préfère le cynique qui jouit de sa fortune
sans se soucier des malheureux qu’elle éclabousse ou qu’elle écrase: au
moins, celui-ci ne triche pas, et il est, sans le savoir, un des
meilleurs propagandistes des idées révolutionnaires. Les mauvais riches
sont, pour nous, les meilleurs; ils travaillent pour nous et vous, vous
l’ami des pauvres, vous le Saint-Vincent de Paul moderne, vous qui
croyez servir le Dieu des humbles, des pauvres, des misérables, vous
êtes avec les pharisiens et les princes des prêtres et vous servez le
Veau d’or!...
Jeanne Réveil avait dit tout cela dans un élan, d’une voix frémissante,
en approchant son visage pâle et passionné de la bonne grosse face
écarlate du curé.
--Le veau d’or? s’exclama celui-ci. Vous voulez dire la vache enragée.
Je donne tout ce que j’ai... Si je vous disais que, parfois, je n’ai pas
même de quoi acheter un paquet de gris.
--Vous ne donnez rien.
--Ah! ça, vous m’en bouchez une surface!
--Rien, vous dis-je, parce que vous ne vous donnez pas vous-même.
--Moi-même? Qu’est-ce que vous voulez en faire?
--Vous disposez d’une force immense, irrésistible, avec laquelle vous
pourriez faire triompher la cause de la justice... Vous devez en user et
c’est pour cela que je suis venue vous voir.
--Une force immense, irrésistible? Vous blaguez... Je ne suis qu’un
pauvre diable dont on a beaucoup parlé parce qu’on le trouvait rigolo...
Et encore ce n’est pas l’avis de tout le monde! Demandez plutôt à M.
Cousinet.
--Votre popularité est extraordinaire. Je le sais, moi qui sais ce qu’on
dit et ce qu’on pense dans les faubourgs. Il est même prodigieux qu’un
prêtre ait pu pareillement enthousiasmer les masses où, cependant, la
foi n’est plus qu’un feu qui s’éteint... Je suis certaine que vous
pouvez créer un mouvement formidable qui balaierait tout.
--Tout quoi?
--Tout ce qu’a maudit, justement, ce Jésus que vous adorez, la richesse
mauvaise, l’exploitation de l’homme, l’esclavage de la femme, les vices
triomphants, la Société, enfin, où règne l’injustice! Ne serait-ce pas
là agir en vrai disciple de celui que vous prétendez servir?
--Vous me prenez donc pour un révolutionnaire?
--Je pense que vous devez combattre l’iniquité comme l’a fait votre
Maître. Ou alors vous n’êtes pas le chrétien que je crois et, l’évangile
du citoyen Jésus, vous le lisez sans le comprendre, la lettre
l’emportant, pour vous comme pour les autres, sur l’esprit!
--Dites donc, ma petite dame, il me semble que vous êtes en train de me
charrier... Pas chrétien, moi? Vous en avez une santé! C’est plutôt à
moi de vous demander: êtes-vous chrétienne?
Jeanne Réveil fronça les sourcils et, après quelques instants de
réflexion, se tourna vers son compagnon taciturne en demandant:
--Chrétiens? N’est-ce pas, Pierre, que nous le sommes?
L’homme répondit:
--Certes.
--Vous adorez Jésus? reprit l’abbé.
--Nous l’aimons, dit l’homme.
--Vous avez la foi?
--Nous l’avons.
--Vous pratiquez la religion?
--Dans ce qu’elle a de plus grand, de noble, de généreux.
--Jésus est pour vous le Messie?
--Le Messie de l’égalité et de la fraternité, oui.
Et Jeanne Réveil, intervenant dans ce dialogue:
--Il nous appartient comme à tous les hommes et toutes les femmes de
bonne volonté. Et nous, au moins, pour le suivre, nous avons tout
abandonné, comme ses apôtres. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai renoncé à
une situation brillante, aux plaisirs que m’offrait l’existence, pour
mieux remplir la mission à laquelle je me suis vouée. Je ne me suis pas
contentée de distribuer des aumônes et de bonnes paroles, j’ai donné ma
vie.
--Moi aussi, fit l’abbé, mais je n’en fais pas tout un plat.
--Je ne me suis pas contentée d’ouvrir ma maison--qui était grande et
belle--à quelques échantillons de l’immense misère, je l’ai quittée pour
aller vers mes frères malheureux, partager leur sort, leurs souffrances
et leurs espoirs. Voilà ce que j’ai fait et je n’ai fait que ce que je
devais. Je ferai d’ailleurs plus encore, le moment venu. Mais pour cela,
j’ai besoin de vous... Et c’est pourquoi je suis venue vous chercher.
--Me chercher? Alors, vous croyez que je vais tout plaquer ainsi pour
aller je ne sais où avec je ne sais qui?
--Je ne le crois pas, j’en suis sûre.
La main fine de Jeanne Réveil se posa sur celle du prêtre qui n’osa, ne
put la retirer.
--Je suis sûre que vous viendrez avec moi, avec nous, insista l’étrange
femme, parce que votre foi vous y poussera, irrésistiblement. Vous ne
vous arrêterez pas sur le chemin où vous vous êtes engagé et où nous
vous attendons pour marcher ensemble vers le but. Si vous refusiez, vous
vous trahiriez vous-même et bientôt vous vous mépriseriez comme je vous
mépriserais. C’est l’un ou l’autre, ou continuer et parfaire
victorieusement, magnifiquement, ce que vous avez commencé ou être
rejeté dans le néant où vous ne pourrez même plus jouer le rôle facile
et dérisoire du bon curé de village. Vos pauvres, vos mendiants, vos
résignés, il vous faudra les rendre à leur misère... Car vous pensez
bien que vous allez être brisé, définitivement, par ceux qui ne veulent
pas qu’un prêtre serve un autre Dieu que celui des puissants et des
riches. Ainsi finira l’abbé Pellegrin qui aurait pu sauver ses frères et
qui les a abandonnés, par lâcheté!
--N’en jetez plus! fit l’ancien brancardier en baissant les yeux sous le
regard dominateur de Jeanne Réveil.
--Votre devoir est tout tracé... Allons, venez.
--Où cela?
--A Paris... On vous y attend.
--Eh bien, et ma paroisse, mon église, mon patronage?
--Qu’importe? Tout cela vous sera enlevé d’ici peu.
--Et ma bonne?
La révolutionnaire haussa les épaules en répliquant:
--Le Christ n’avait pas de bonne... Ses apôtres non plus.
--D’ailleurs, Valérie ne me laisserait pas partir.
--Ah! tenez, vous me faites pitié. Vous n’êtes pas un serviteur du Dieu
des victimes et des opprimés, vous êtes tout bonnement un membre du
clergé, un fonctionnaire de l’administration ecclésiastique, comme les
autres!
Et Jeanne Réveil, s’étant levée, fit comprendre, par un signe, à son
compagnon, que le moment était venu de se retirer.
Elle ne sortit pas... Elle attendait, hautaine, impérieuse, la réponse
de l’abbé qui, le visage congestionné, tirait précipitamment des
bouffées de sa pipe. Mais, bientôt, il retrouva sa bonne humeur et c’est
avec un sourire conciliant qu’il répliqua:
--Vous m’avez bien envoyé ça, la petite dame, et bien sûr que vous
n’avez pas votre langue dans votre sac à main. Seulement, vous aurez
beau dire, j’ai tout de même aspergé les pauvres bougres du pays et pas
seulement avec de l’eau bénite: j’ai fait tomber sur eux plus de 80.000
balles, sans compter les 5.000 du critique d’art, et ce n’est pas fini.
C’est bien quelque chose, et du solide, je pense.
--Ce n’est rien, fit Jeanne Réveil avec une moue méprisante. Une goutte
d’eau dans la mer... Des millions même ne compteraient guère plus, car
ce serait toujours de la charité. Et la charité n’est qu’un leurre... La
misère, monsieur le curé, est un mal profond, organique, tenace: cela ne
se soigne pas avec de la tisane et des émollients. Il faut une
opération... Nous la ferons, mes amis et moi, sans vous, puisque vous
avez peur.
--Peur, moi?
--Oui, peur de vos ennemis, peur de vos amis, peur de votre bonne!
Allons, au revoir... Car je reviendrai.
--Pas la peine, murmura l’abbé, comme à regret.
--Si, je reviendrai... A bientôt.
Le curé de Sableuse eût voulu chasser jusqu’au souvenir de cette visite
singulière, mais il n’y parvint pas. En vain se disait-il: «Drôle de
paroissienne et drôles de boniments! Comme si j’étais fait, moi, un
pauvre curé de campagne, pour aller à Paris remuer les foules! Sans
doute, la Société et l’Évangile, ça fait deux... Les pharisiens et les
mauvais riches continuent à tenir le bon bout. Mais il faut sans doute
que les choses soient ainsi, puisque Dieu, qui est venu faire un petit
tour ici-bas, il y a près de deux mille ans, n’y a rien changé. Ça ne
fait rien, le numéro n’est pas ordinaire. Quelle platine et quel
tempérament! Elle a tout de sainte Thérèse, cette poule-là, sauf la foi
chrétienne, j’en ai peur. Et cependant, elle parle de l’évangile avec
une de ces chaleurs... Ça vaut peut-être mieux que de réciter des
litanies en pensant à autre chose. Ah! voilà un genre d’apôtre qui
ferait bien dans le tableau pour ravigoter le zèle des catholiques qui
se laissent glisser dans la dévotion tiède et facile... Au fait, n’en
suis-je pas là, moi aussi? J’ai l’air de marcher à fond et, somme toute,
je me tiens assez peinard. Quinze jours de prison avec sursis, ça ne
suffit pas à faire un martyr dans le genre de saint Laurent ou de saint
Sébastien, et il est probable que si Jésus n’avait eu, dans son
escouade, que des combattants comme moi, les faux dieux seraient encore
un peu là.»
D’accord avec le maire et les habitants, M. Cousinet, haut commissaire
du gouvernement à l’éducation physique, avait mis le préfet du
département en demeure de débarrasser le village des vagabonds chaque
jour plus nombreux qui s’y étaient installés.
Un beau matin, les gendarmes étaient arrivés à Sableuse et avaient raflé
toute cette «racaille»... En vain, l’abbé Pellegrin s’était interposé.
Ses protestations et sa personne furent écartées assez brutalement.
--La mendicité est interdite! lui dit le maréchal des logis chargé de
conduire la colonne des indésirables jusqu’aux limites du département.
--Demander un secours à son semblable, répondit le prêtre, c’est un
droit naturel... Dieu lui-même, sur les routes, demandait du pain et un
gîte.
--Vous direz tout ça dans votre sermon, dimanche prochain, monsieur le
curé, mais en attendant, j’obéis aux ordres.
Valérie approuvait le gendarme.
--Ah! oui, dit-elle, un bon coup de balai!... Débarrassez-nous de ces
fainéants!
Le docteur Profilex, quoique vieux républicain et philanthrope,
approuvait aussi cette expulsion en masse.
--Mon pauvre ami, dit-il au saint Vincent de Paul incompris, vous vous y
prenez mal... Pour éteindre le paupérisme, comme disait Badinguet, il ne
suffit pas de faire des collectes et d’en distribuer le produit aux
malheureux. Votre charité chrétienne est une balançoire... De profondes
réformes sociales, voilà ce qui peut chasser le spectre de la misère...
Seulement, le mot et la chose effrayent l’Église qui préfère prêcher la
résignation: vous-même, citoyen curé, vous croyez que tout s’arrangera
là-haut, et, en attendant, vous distribuez des bols de soupe, des
tablettes de chocolat et des images de sainteté. Allons, laissez donc
faire ces braves gendarmes... Ils défendent l’ordre, eux aussi, et, par
surcroît, l’hygiène, car, entre nous, votre cour des miracles aurait
fini par nous attirer la peste!
Les journaux avaient raconté longuement, en l’agrémentant de détails
imaginaires, cette scène pittoresque et navrante qui mettait fin à
l’entreprise charitable du curé de Sableuse. Et la popularité de
celui-ci s’en accrut encore. Une manœuvre semblait avoir été combinée
par les feuilles les plus avancées pour transformer, aux yeux de leurs
lecteurs, l’abbé Pellegrin en une manière de «prêtre rouge» qui
s’inspirait de l’Évangile même pour déclarer la guerre à une société
hostile «aux petits et aux humbles». Renonçant à leur anticléricalisme
traditionnel, ces admirateurs systématiques du «Saint» de Sableuse le
dépeignaient comme un continuateur du révolutionnaire Jésus.
Jeanne Réveil revint, seule cette fois, au presbytère.
--Vous voyez, dit-elle au curé qui l’avait reçue malgré l’opposition de
Valérie, il n’y a rien à tenter dans le milieu où vous vivez. Même cette
charité impuissante à résoudre le grand problème, on vous empêche de la
faire. Elle paraît subversive, et cependant! Mais après avoir brisé vos
efforts, on vous brisera vous-même. Et vous direz une fois de plus:
_Amen..._
--Oui, que la volonté de Dieu soit faite, soupira l’abbé Pellegrin.
--C’est facile. D’ailleurs, cette volonté, est-elle vraiment celle que
vous croyez?
--On le verra bien. Faut pas s’en faire...
Mais le pauvre homme se montrait de plus en plus troublé...
D’inquiétantes rumeurs lui parvenaient de l’évêché. Son déplacement,
exigé par Mme Cousinet, ne pouvait tarder. Il n’était plus question
d’une retraite temporaire dans quelque asile pour ecclésiastiques
fatigués ou mis en disgrâce. Mgr Sibuë se proposait d’éloigner
définitivement du diocèse ce gêneur, ce fauteur de désordres et de
scandales: n’était-il pas, en Italie, des couvents mystérieux, des _in
pace_ où finissaient, bientôt oubliés, les prêtres et les moines qui,
pour des motifs divers, avaient fait trop de bruit dans le siècle?
L’abbé Lanthier était allé a Sableuse pour dire au curé d’un air
doucereux:
--Monseigneur ne veut pas sévir... Il fait la part de votre tempérament
et reconnaît même que vous avez commis non pas des fautes mais des
imprudences. Il y a eu cette guerre qui a troublé tant d’esprits!
--C’est ça, Sa Grandeur me prend pour un dingo!
--Non, pour un excellent homme qui ne résiste pas assez à certaines
impulsions généreuses sans doute, mais dangereuses aussi. Et voyez, on
abuse de vous, de votre manque d’expérience, de circonspection, de...
--Dites que je suis une gourde, quoi!
--Mon cher curé, Monseigneur ne veut que votre bien. Il pense à vous
faire faire un beau voyage... Cela vous reposerait, vous changerait les
idées. Vous ne connaissez pas l’Italie?
--J’ai failli y aller pendant la guerre, mais mon régiment a été expédié
à Verdun. C’était moins rigolo.
--Vous iriez cette fois dans ce beau pays et dans des conditions très
agréables. Vous seriez reçu d’une façon parfaite... Monseigneur vous
recommanderait à Rome où l’on s’occuperait de vous, soyez tranquille.
Voyons, cela ne vous dit rien?
--Ma foi, non.
--Pourquoi?
--Je n’aime pas assez le macaroni pour en manger tous les jours jusqu’à
la fin de mon existence.
Et, sans vouloir en entendre davantage, le curé de Sableuse alluma sa
pipe dont il se mit à tirer, silencieusement, d’énormes bouffées.
Deux jours après, il recevait l’ordre de se rendre à l’évêché. Mais Mgr
Sibuë ne le reçut pas lui-même. C’est encore l’abbé Lanthier qui lui fit
part des décisions prises.
--Monseigneur va confier, provisoirement, votre cure à un desservant des
environs. Quant à vous, Sa Grandeur vous prouve ses sentiments de
paternelle affection en vous rapprochant d’elle: vous serez attaché au
chanoine Delagrange qui s’occupe de l’organisation des pèlerinages...
--Ça y est, me voilà de l’état-major!
--Êtes-vous content?
--Je n’ai rien d’un scribouillard. Je ne me vois pas bien dans un
burlingue... Et je comprends qu’on veut me mettre à l’arrière. Il y en a
qui aiment ça, rapport au confort et à l’avancement. Mais moi je préfère
rester avec les camarades, à l’avant. C’est la place d’un prêtre qui a
été poilu... Collez-moi plutôt comme vicaire où vous voudrez...
--Monseigneur en a ainsi décidé et il veut être obéi.
* * * * *
Jeanne Réveil reparut une fois encore au presbytère de Sableuse.
--J’ai annoncé, dit-elle au curé, votre prochaine arrivée à Paris. Nos
frères vous attendent...
--Ils m’attendent? Mais je ne leur ai pas promis ma visite.
--Vous viendrez. Il le faut...
Elle sentait que la résistance du prêtre faiblissait: elle le devinait
inquiet, hésitant, troublé d’ailleurs par sa présence, par sa voix, par
son regard...
--Vos amis, prononça-t-il, ne tarderaient sans doute pas à comprendre
qu’entre eux et moi, il y a tout un réseau de barbelés. Je suis
chrétien, catholique avant tout... Et qu’est-ce que vous en faites, de
la religion, dans votre système? Vous ne supposez cependant pas que je
vais laisser la mienne à la consigne, en débarquant à Paris? Non,
mais!...
--Il dépend de vous, au contraire, de ramener le peuple à la foi
chrétienne. Elle meurt d’avoir été mise au service des riches et des
puissants... Le jour où un apôtre apportera de nouveau l’Évangile
égalitaire aux esclaves, la doctrine du Christ retrouvera sans doute des
millions d’adeptes convaincus.
--Je ne suis qu’un pauvre paysan.
--Vous êtes l’abbé Pellegrin et vous pouvez tout, si vous voulez.
--Dire que j’étais si tranquille autrefois!
--C’est fini. Vous êtes engagé, il faut combattre, il faut souffrir,
mais la victoire est au bout, la victoire de cette humanité pour
laquelle votre Dieu, lui, n’a pas hésité à donner sa vie.
Et, se rapprochant, la poitrine haletante, les mains tendues dans un
geste de prière et de caresse, elle ajouta, à mi-voix:
--Je serai là pour vous aider... C’est moi qui serai votre servante!
--Ma servante? fit l’abbé en reculant. C’est très gentil, mais vous
n’avez pas l’âge canonique!
Elle eut un regard singulier, où se mêlaient de l’ironie et de
l’exaltation, et tendant au prêtre un numéro de l’_Humanitaire_, elle
prononça:
--Vous y trouverez mon adresse... Allons, à bientôt, camarade!