Le Réveil à volonté

Peut-on se réveiller à volonté? c'est-à-dire se réveiller à l'heure que

l'on s'est assignée, en se couchant, heure plus matinale et inusitée,

rendue nécessaire par un voyage un travail, un événement, appréhendé ou

toute autre circonstance. Cette question fut naguère posée à un grand

organe parisien, par un de ses lecteurs, dans les termes suivants:

«Lorsque je viens à m'éveiller momentanément et que je cherche à me

rendre compte mentalement de l'heure j'y parviens, non pas

infailliblement, mais 90 fois sur 100. et dans ces cas-là, l'écart entre

mon appréciation et la réalité est très peu sensible. J'ai remarqué

également que si l'heure est accomplie, s'il est trois heures, quatre

heures, six heures exactement, je la devine à deux ou trois minutes

près, et parfois tout à fait juste. Or, aucune pendule ne sonne ni chez

moi, ni dans mon voisinage, et notre villa, étant aux confins de la

ville, aucun passage de trains, tramways ou voitures, à heure fixe,

n'est susceptible de me donner une indication.»

Dans ces conditions ne peut-on pas supposer aux personnes susceptibles

de pareille divination, une perception plus exacte du temps écoulé?

Evidemment, d'autre part, le phénomène dont il s'agit a des rapports

avec celui du réveil à volonté, avec cette différence toutefois que,

dans le second cas, il y a une intervention de la volonté, et une

complication supplémentaire résultant de ce que, à un moment désigné de

la perception inconsciente, celle-ci doit se faire consciente, et

déterminer un acte d'énergie, celui du réveil.

Le problème fut mis à l'ordre du jour, il y a plusieurs années, dans

l'Intermédiaire des biologistes--un recueil qui, malheureusement, comme

la plupart des organes, s'adressant spécialement aux chercheurs, n'a pas

survécu, mais qui mériterait d'être ressuscité--par Emile Yung, le

zoologiste de Genève. Il reconnaissait diverses formes de l'évaluation

du temps.

Pour lui, certaines personnes se réveillent presque exactement à l'heure

qu'elles se sont fixée, en s endormant. D'autres se réveillent, mais

avec un écart sensible, plus tôt ou plus tard. D'autres encore échouent,

à tout coup. Enfin il y en a qui, à l'état de veille, sentent toujours

l'heure qu'il est, au milieu de leurs occupations, au lieu que d'autres

laissent passer le temps sans s'en apercevoir.

La note d'E. Yung provoqua deux réponses. L'une, du regretté M.

Vaschide, qui a traité la question dans la Rivista di Frenatria (t. 24,

1898, p. 20) et reconnu que l'évaluation du temps et le réveil à volonté

sont des faits incontestables. Il a observé, en outre, que, le plus

souvent, le réveil se fait en avance, mais que celui-ci dépend beaucoup

des habitudes du sujet, de l'heure habituelle du réveil, du nombre

d'heures de sommeil, de la saison, etc. D'autre part, l'écart est plus

grand, si l'heure fixée pour le réveil est plus tardive que l'heure

habituelle, c'est-à-dire si le sujet a décidé de dormir plus que de

coutume. Un fait intéressant, noté par Vaschide, est que le «sommeil

attentif», comme il l'appelle, le sommeil du sujet qui veut se réveiller

tôt, pour prendre un train, ou rédiger un travail pressant, diffère

beaucoup du sommeil habituel. C'est un sommeil durant lequel le coeur

est accéléré, souvent, un peu avant le réveil.

Durant ce sommeil attentif, les sujets se comportent de façon variable.

Les uns se réveillent dans une commotion; les autres, tranquillement, ne

sentant plus le besoin de dormir; d'autres encore, se réveillent à

moitié, et discutent avec eux-mêmes, pendant un temps, sur la question

de savoir s'il convient ou non de se réveiller complètement. M. E. Yung

a observé sur lui-même que le réveil se fait un peu à l'avance, de 6 ou

7 minutes.

M. E. Gley, Professeur au Collège de France, répondit à la note d'E.

Yung, en citant son propre cas. Mais, chez lui, l'écart était plus

grand, d'une demi-heure ou d'une heure à l'avance. M. Gley renvoyait

aussi à deux travaux, ayant rapport au sujet, de M. Nichols et de P.

Masci (1891 et 1892). Une note plus récente a paru dans le Journal of

the Society of psychical Research, due à M. A. Glardon (juin 1901). Sur

les conseils de Myers, il avait fait des observations sur la faculté

d'évaluation du temps de son moi subliminal, de son inconscient.

Cette faculté sans doute était peu développée; car chaque fois qu'il

voulait se réveiller plus vite pour prendre un train, ou partir en

excursion, il se réveillait deux ou trois fois à l'avance, à 2 heures, à

3 h., à 4 h. (au lieu de 5) après quoi, comme beaucoup d'autres, il

s'endormait jusqu'à 7 et 8 heures.

Mais il trouva le moyen de réussir, grâce à un biais. Au lieu de se

dire, en s'endormant à onze heures, qu'il fallait se réveiller à cinq

heures, il se disait qu'il fallait se réveiller après six fois soixante

minutes, soit trois cent-soixante minutes, ce qui est la même chose. A

sa grande surprise, l'expérience réussit fort bien. Il la varia

considérablement, s'assignant des heures de réveil très diverses, au

bout de soixante-quinze, de trois cents, de cinq cents minutes, etc. En

deux mois et demi, il fit quarante expériences, avec le résultat que

sept fois le réveil eut lieu à la minute indiquée; vingt-quatre fois un

peu en avance; neuf fois avec un peu de retard. Différence moyenne des

quarante expériences, seize minutes et demie.

Pourquoi l'organisme tiendrait-il un compte plus exact du nombre des

minutes que celui des heures? Serait-il guidé par une corrélation entre

la minute et le nombre des respirations, ou des pulsations cardiaques?

En tout cas, un quelque chose semble, chez M. A. Glardon, avoir tenu le

compte des minutes qui ne réussissait pas à tenir compte des heures. Il

eût été intéressant de modifier la seconde expérience, en se disant

qu'il fallait se réveiller non pas à six heures ou à cinq heures, mais

au bout de sept heures, ou de six, à supposer le coucher fixé à onze

heures. Car ce n'est pas la même chose, semble-t-il, de se dire qu'il

faut se réveiller à une heure donnée, ou bien au bout de tant d'heures

de sommeil.

La conclusion? Il n'y en a guère. Le fait est certain: il y a des sujets

capables, à l'occasion du moins, de se réveiller à heure dite. D'autres

échouent piteusement. D'autres encore font des efforts, mais infructueux

en se réveillant trop tôt, puis en s'endormant et en laissant passer

l'heure. Mais l'explication des succès échappe, et il conviendrait de

poursuivre l'étude du phénomène, expérimentalement, au moyen

d'expériences variées.

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Bulletin de Lille, 1916.04 publié sous le contrôle de l'autorité allemande · 第 117 / 125 题