Comité Américain

Les familles de 108 enfants sont rares. Cette prodigalité dans la

conception était, paraît-il, assez commune dans la Bible; mais

aujourd'hui, chacun conviendra avec nous que cette vertu, si c'en est

une, est devenue très rare.

Ce n'est ni le lieu, ni le temps, de faire à ce sujet des réflexions

réjouissantes ou tristes; il suffira que je vous affirme connaître une

famille de cette envergure. Souriez si vous voulez, mais, saluez!....

Je rencontrai donc, certain soir, le père prolifique de toute cette

progéniture, et prîmes ensemble un bon apéritif,--un bock d'eau

d'Emmerin 1913, sans typhus.--L'expression généralement patriarcale (108

enfants vivants) du pauvre vieux, paraissait empreinte du plus noir des

soucis, et, au cours de l'absorption, il daigna laisser couler le flot

de ses amertumes:

«Mes enfants me donnent bien des inquiétudes. J'ai, chaque fois que mes

coffres furent remplis, distribué leur contenu à mes descendants. Cet

avoir, je me suis efforcé de le leur répartir équitablement en

proportion de leurs familles,--car vous pensez bien que les fils d'un

père de 108 enfants ont, eux aussi, une nombreuse marmaille. Ils

devaient le gérer, selon le rite, en «bons pères de famille».--Et voyez

comme sont fausses ces expressions que l'usage consacra... Tous mes 108

enfants prétendent avoir agi en «bons pères de famille». Or, mes

petits-enfants réclament, réclament!..... Il faut bien qu'ils aient un

peu raison pour tant se plaindre.

»Je pris mon vieux bâton, partis rendre visite à mes fils, et, tel un

Inspecteur du Comité, j'enquêtai, j'enquêtai...

»Le long des diverses routes parcourues, j'avais préparé des semonces,

des remontrances, mille belles phrases, des conseils prudents, etc.

»Tout cela a été inutile, hélas!... J'en fus pour mes frais

d'imagination et de littérature.

»Mes fils, je dus le constater, avaient tous bien agi. Tous, vous

m'entendez, avaient, comme je le leur avais recommandé, géré en «pères

de famille» les trésors que je leur avais répartis...

»Alors...

»Alors, voilà!... Les uns avaient tout donné en une semaine,

libéralement, en considérant les besoins immédiats et, ma foi, la

détresse de mes petits-enfants était telle, que la critique eût été bien

malencontreuse; les autres avaient distribué parcimonieusement, en

faisant preuve de grande sagesse, et en craignant un avenir plus sombre;

d'autres avaient pris une moyenne; d'autres et d'autres encore!.....

Vous pensez bien! sur 108!.....

»Bref, chacun avait travaillé au mieux, bien entendu, mais presque tous,

à des points de vue différents, avaient eu raison, tout en travaillant

autrement que son voisins».

Et cette parabole est l'histoire de notre District avec ses 108

enfants,--pardon, ses 108 Communes.

Lorsque des arrivages nous parviennent, les Communes sont assurées que

la quote-part de chacun est réservée, selon le nombre de ses habitants.

Chacun doit être bien convaincu que l'équité la plus mathématique

préside à la répartition.

Nous entendons bien pourtant dans la population, des réflexions amères

dans le genre de celles-ci:

«A Lille, on donne du lait,--à X..., il n'y en a pas. Le saindoux abonde

à Roubaix;--depuis 2 mois, on n'en a pas vendu à Y..., etc...».

Soyez bien persuadé que Lille, Roubaix, Tourcoing, Vendeville,--ou

n'importe lequel des 108 enfants a eu sa part,--part basée sur le nombre

précis des habitants recensés.--Seulement, les distributions des

Communes aux particuliers ne se font pas partout de la même façon.

Cette dernière observation n'est pas une critique, notez-le. Il est bien

entendu qu'une Commune, ayant à sa disposition 500 grammes de saindoux

par habitant, peut avoir d'excellentes et de multiples raisons, pour que

sa distribution se fasse en une fois, en une semaine, si vous voulez; sa

voisine,--pour des motifs non moins bons,--ne donnera que 100 grammes

par ration,--mais en donnera 5 fois, soit pendant 5 semaines.

Il se présentera donc que la 1re Commune, pendant 4 semaines, ne

touchera plus de saindoux et jalousera la deuxième, en vertu de l'adage

«qu'un morceau avalé n'a plus de goût»; mais il est évident aussi que

les 5 distributions de celle-ci, ne seront que strictement équivalentes

à la distribution, en une fois, de la première.

Il faut que chacun soit convaincu de la sincérité absolue de ce que nous

vous déclarons plus haut: les 666.000 habitants du District ont droit

égal et part égale. Les quantités données aux Communes, tiennent compte

du nombre seul de la population. Et si des Communes sont libérales dans

les distributions,--ou avares,--c'est que des raisons graves leur

dictent cette libéralité ou cette avarice.

Nous interposer brutalement serait dépasser notre rôle, et nous estimons

que les administrations communales connaissent mieux que nous,--chacun

chez elle,--les besoins détaillés des administrés.

Pensez aux mille difficultés qui surgissent à tout instant; croyez-bien

surtout qu'il est dur, dans ces temps si durs, de paraître refuser aux

malheureux, que nous sommes tous, les choses les plus indispensables;

songez que nous vivons tous les mêmes souffrances et ne doutez pas que

le rôle de «Père Noël» nous conviendrait bien mieux que celui de «Père

Fouettard».

Le Comité.

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Bulletin de Lille, 1916.04 publié sous le contrôle de l'autorité allemande · 第 54 / 125 题