Nos concitoyens ne seront sans doute pas mécontents d'avoir quelques
renseignements précis à ce sujet. Nous leur rappelons d'abord qu'il
s'agissait d'une répartition à improviser, alors que le Comité ignorait
la date d'arrivée de la viande, l'importance des arrivages, leur
fréquence, la nature de la viande, son prix, les frais généraux, le
nombre des clients. Il fallait donc résoudre un problème dont la plupart
des données étaient inconnues.
Qu'a décidé le Comité? De répartir la viande qui arriverait entre 30
boucheries; de faire dépecer la viande par des bouchers de métier, et,
si c'était du boeuf, d'établir 4 catégories de morceaux et de prix. Les
taux furent fixés, dès qu'on connut le prix d'achat, à 14 fr. le kgr.
pour le filet, 10 fr. pour la 1re catégorie, 7 fr. pour la 2e, 4 fr.
pour la dernière. La ration personnelle s'élève à 200 grammes, au moins
provisoirement. La vente a lieu d'après les cartes de pain, chaque
boucherie servant la clientèle de tel local de pain. Dès qu'une
distribution peut être annoncée, l'avis contenant les jours et les
heures, ainsi que la répartition de la clientèle est affiché
simultanément dans les locaux de pain et dans les boucheries. Il est
entendu que la population moins aisée, c'est-à-dire les familles qui
sont assistées du bureau de bienfaisance, ou qui touchent des secours de
chômage ou l'allocation militaire, est servie dans les deux premières
heures de chaque séance, avant les habitants qui sont supposés avoir
plus de ressources.
C'est le Comité qui vend à son compte, et non le boucher. Ce dernier
prête sa boutique et ses instruments de travail et découpe les morceaux.
Mais ce sont des employés du Comité qui calculent le doit de chaque
client et perçoivent l'argent. Le Comité a d'ailleurs organisé tout un
contrôle. En résumé, cette organisation repose sur les mêmes principes
essentiels, que celle de la distribution du pain ou des épiceries. Elle
a pour but de venir en aide à l'ensemble de la population, en
favorisant, s'il est possible, les familles les moins pourvues de
ressources.
Notre premier arrivage comportait environ 17 tonnes, alors qu'à 200
grammes, par habitant, la ville de Lille aurait eu besoin du double.
Voilà l'unique raison pour laquelle tout le monde n'a pas pu être appelé
à la première répartition. Elle a duré du 20 au 22 mars. Nous savons
que, parmi les personnes qui ont été servies, la grande majorité a été
satisfaite. Mais il y a eu des plaintes. On a surtout trouvé la viande
trop chère, et certains en ont même profité pour accuser le Comité de
faire des bénéfices, et pour dire que ceux qui le dirigent gagnent
beaucoup d'argent. Nous prions le public de hausser les épaules, chaque
fois qu'il entendra de pareilles sornettes. Les dirigeants du Comité,
qu'ils soient industriels, fonctionnaires ou négociants, ne gagnent
rien, que des rides et des cheveux gris, quand le ravitaillement ne
marche pas à leur gré. Mais ce n'est pas le moment de parler de ces
choses... Nous préférons révéler nos comptes au public. En étageant les
prix de 14 à 4 fr. le kgr., nous avons obtenu une recette moyenne de 6
fr. 65 au kgr. Cette recette nous a permis de couvrir, à peu près, juste
nos dépenses. Encore, devons-nous remarquer que les frais qui s'ajoutent
au prix d'achat (freinte de la viande qui perd de son poids,
rémunération des bouchers, camionnage, etc.), forment moins de 5 pour
cent de ce prix d'achat. En somme la viande fraîche, comme tous les
produits répartis par le Comité Américain, est vendue à un prix qui
représente une majoration insignifiante par rapport au prix d'achat.
Mais alors, nous dira-t-on, vous achetez votre viande trop cher. Nous
voudrions bien l'avoir à meilleur compte. Seulement nous ne pouvons
acheter qu'en Hollande. Or, la viande y est très demandée, parce que la
Hollande en exporte un peu partout. Le prix de la viande exportée est
d'autant plus élevé, que le gouvernement hollandais limite les quantités
qui peuvent sortir du pays. Enfin, on y pratique le système des
«consents»; aujourd'hui on consent à l'exportation de tel nombre de
bêtes, demain on consentira à une sortie plus forte ou plus faible. Tout
cela amène des variations fréquentes de prix, qui sont rarement à
l'avantage de l'acheteur.
Faut-il que nous renoncions pour cela à introduire à Lille, de la viande
de Hollande? Le succès que notre répartition a eu parmi nos concitoyens
peu aisés, nous indique la réponse. Notre devoir, à nous Comité, est de
fournir à la population encore plus de viande, et c'est dans ce sens que
nous faisons de sérieux efforts. Mais comment les pauvres gens
pourraient-ils acheter de la viande à 2 fr. la livre? C'est cher, c'est
bien cher. Nous n'avons pas cependant le droit de promettre pour
l'instant une diminution. Notre souhait le plus vif serait d'y arriver
le plus promptement possible. La réalisation de ce désir est subordonnée
à une condition essentielle: c'est que les gens à leur aise, renoncent
de la façon la plus absolue à la basse boucherie et même aux catégories
moyennes, et considèrent comme un devoir social de ne prendre que les
morceaux les plus chers. Nous sommes, pour leur adresser cette demande,
d'autant moins embarrassés, que beaucoup d'entre eux l'ont fait
d'eux-mêmes. Si cette pratique était généralisée, il y aurait moyen
d'envisager une baisse des prix, pour les morceaux de la 3e catégorie et
par suite, la possibilité, pour presque tout le monde, de goûter de
temps en temps à la viande! Le Comité accomplira d'autant mieux son
oeuvre qu'il sera compris et aidé.
P.-S.--Ne quittons pas nos sympathiques lecteurs, sans revenir à la
question du poisson. Le 22 mars, escomptant de nouveaux arrivages, le
Comité local faisait afficher dans les locaux de pain l'avis suivant:
Dans le cas d'arrivage de poisson frais, le nombre des locaux désignés
pour la vente dépendra de la quantité reçue par le Comité. Seront seules
admises le jour de la mise en vente, de 7 heures à 9 heures, les
personnes qui n'auront pu participer à la distribution précédente,
c'est-à-dire celles dont les cartes n'auront pas été pointées. A partir
de 9 heures, on servira les porteurs de cartes rouges. L'envoi suivant
sera réservé aux cartes grises.
Toutes nos dispositions étaient donc prises, et bien prises. Nous avions
cru penser et parer à tout. Mais le poisson doit être reconnu par les
naturalistes, comme un animal astucieux. Il nous le fit bien voir.
Vendredi soir 24 mars, nous recevons l'annonce de l'arrivée de 10.000
kgr. de cabillaud. Tout contents, nous nous hâtons de préparer la
distribution pour le dimanche matin, convoquant les contrôleurs et les
caissiers, avertissant les locaux de pain... Le samedi matin, le
«cabillaud» est déchargé. Un miracle avait dû se produire, car il était
transformé en morue salée. Sans doute, il y a des affinités entre la
morue et le cabillaud, mais le dictionnaire et les marchands de poisson
les distinguent, en réservant la dénomination de cabillaud à la morue
fraîche, et on avouera qu'il serait injuste de nous en vouloir, parce
que nous avons eu confiance dans les usages de notre langue et du
commerce.
D'ailleurs, la déconvenue nous atteignait encore plus que le public, qui
avait l'avantage de n'être pas encore prévenu. Le Comité Américain,
toutefois, se proposa d'exploiter le moins mal possible ce contretemps.
Il se hâta de décommander les locaux et, comme il n'est pas aisé de
faire parvenir du poisson frais, aux communes du District, à cause de
leur éloignement et des difficultés des communications, il décida de
leur distribuer ces dix tonnes de morue. Vite, il établit les
répartitions et s'apprêtait déjà à préparer les envois, quand il apprit
que l'arrivage était réservé au Comité hollandais pour la ville de
Lille. Ainsi donc, Lillois, mes amis, vous aurez de la morue... quand
nos expéditeurs auront de nouveau pensé à nous et que les dix premières
tonnes auront fait des petits. Mais, quand vous la dégusterez,
rappelez-vous qu'elle a donné de la tablature à ceux qui s'occupent de
votre ravitaillement, et que ce petit exemple vous montre que, si les
plaintes de la population, qui manque de vivres sont justifiées, tout
n'est pas rose dans le métier de ravitailleur bénévole, qu'ont assumé
les membres du Comité Américain. Le Comité.
_________________________________________________________________________