LE COUPABLE

--M. le curé de Sableuse est là, annonça l’abbé Lanthier avec un sourire

entendu...

--Qu’il entre! ordonna Mgr Sibuë en ajustant ses lunettes d’acier sur

son nez mince... Et laissez-moi seul avec lui.

Le coadjuteur avait son visage dur, fermé des plus mauvais jours. Et

quand l’abbé Pellegrin entra, il lui lança un regard terrible... Il le

laissa s’agenouiller et une longue minute s’était écoulée, lorsqu’il lui

dit d’une voix sèche: «Relevez-vous», sans lui avoir permis de baiser

l’améthyste de sa bague pastorale.

--Vous m’avez convoqué, Monseigneur? fit le curé en obéissant.

--Oui... Et, cette fois, vous devinez sans doute de quoi il s’agit?

--Pas du tout, Monseigneur.

--Vous n’imaginez pas que c’est pour recevoir mes félicitations?

L’abbé Pellegrin ne répondit pas.

--Eh bien, monsieur, j’ai à vous dire ceci: vous êtes devenu la honte,

le scandale du diocèse!

--Qu’est-ce que j’ai fait?

--Vous le demandez? Quoi, vous n’avez pas de remords?

--Je jure à Votre Grandeur...

Mgr Sibuë leva les bras au ciel et s’exclama:

--Vous avez perdu tout sens moral! C’est abominable... Enfin, je vais

vous rappeler vos fautes, sans même espérer que vous manifesterez le

moindre repentir: plongé dans le péché, vous y persévérez avec un

cynisme sans exemple.

Un flux de sang monta au visage du prêtre qui fut pris d’un tremblement

nerveux. Mais le prélat ne parut pas s’en apercevoir et il reprit:

--Vous êtes un déserteur!

--Moi? Oh!...

Le curé passa la main sur son front couvert de sueur et des larmes

jaillirent de ses yeux.

--Un déserteur, je l’ai dit et je le répète... Vous avez même déserté en

plein combat et ce n’est vraiment pas votre faute si, malgré tout, nous

avons remporté la victoire. Enfin, monsieur, vous avais-je donné l’ordre

de soutenir énergiquement la candidature de M. Cousinet, un excellent

homme, un Français modèle, un chrétien prêt à se sacrifier pour défendre

la bonne cause? Vous aviez le devoir de l’aider, de mettre à son service

cette influence que vous avez acquise sur une partie de la population et

cela par des allures, par un langage que je n’approuve d’ailleurs pas.

Mais c’était précisément une façon de vous réhabiliter: la fin aurait

justifié les moyens. Certes, nous avons triomphé quand même, Dieu a béni

nos efforts et désigné M. Cousinet, ainsi que M. le vicomte de Sableuse,

pour lutter au Parlement contre le désordre et l’impiété. Mais vous,

monsieur, vous avez à me rendre compte de votre trahison... Enfin, dites

quelque chose, justifiez-vous, si vous le pouvez!

L’abbé prononça lentement:

--Ma conscience... J’ai obéi à ma conscience!

A ces mots, le coadjuteur parut révolté. Il se pencha vers le prêtre et

lui lança d’une voix sifflante:

--Votre conscience!... Je n’aime pas ce mot-là. C’est un mot de révolté.

--Cependant...

--Non, monsieur. Ne me parlez pas de votre conscience, devant moi, qui

suis votre évêque. Je vous le défends, vous entendez...

Et comme l’abbé baissait la tête, il continua:

--J’ai d’autres fautes graves à vous reprocher. Vous êtes allé à Paris

il y a quelques semaines?

--Oui, Monseigneur! j’avais été chargé par M. Cousinet de...

--Il ne s’agit pas de l’objet de la mission que vous avez remplie mais

de la conduite que vous avez eue à Paris.

--Je n’ai rien fait de mal, bien sûr!

--Je suis renseigné... Vous êtes descendu dans un hôtel de la place

Saint-Sulpice, l’hôtel du Grand-Fénelon, tenu par Mlle Badinois. Vous

voyez, je précise... Eh bien, vous avez tenu dans cette pieuse maison

des propos qui ont scandalisé les dignes ecclésiastiques qui la

fréquentent.

--Moi? Non mais...

--Vous avez demandé un jour à Mlle Badinois l’adresse du Casino de

Paris.

--Bien sûr, puisque...

--Vous avouez être allé dans cet antre diabolique, affreux réceptacle de

tous les vices?

--Dame!

--Et vous étiez revêtu de votre soutane?

--Oui, mais...

--Je connais d’ailleurs d’autres détails de votre voyage, car une

honorable personne que vos allures intriguaient vous a suivi et m’a

renseigné comme c’était son devoir. Elle vous a vu pénétrer dans un

établissement qui porte cette enseigne significative: «Abbaye de

Thélème.» C’est un endroit fréquenté par les filles perdues et les

malheureux qui partagent leurs tristes passions!

--Monseigneur, c’est pas possible!... C’est une auberge très convenable.

J’ai été reçu avec beaucoup d’égards et conduit dans une petite salle où

j’ai mangé tout seul et très bien pour pas cher.

--Quelle audace! Et votre longue conversation, à l’église Notre-Dame de

Lorette, avec une créature qui, habilement questionnée après votre

départ, a fini par reconnaître qu’elle était danseuse. Vous, un prêtre,

dans le temple même du Seigneur, vous avez osé... Honte! Honte!

--Pardon...

--Une danseuse!

--C’est vrai, même que je lui ai promis que saint Joseph la ferait

passer dans le premier quadrille de l’Opéra!

Mgr Sibuë se laissa tomber, comme accablé, dans son fauteuil et

s’exclama:

--C’est inouï! C’est inouï!

Mais il se dressa de nouveau et continua:

--Vous avez fait pis encore!... A Sableuse même, vous vous êtes livré à

une manifestation indécente sur laquelle un témoin m’a fourni des

détails incroyables.

Et comme le curé écarquillait les yeux, de l’air d’un homme qui ne

devine pas, Sa Grandeur repartit de plus belle:

--Voyons, auriez-vous déjà oublié l’enterrement de votre chien, cette

cérémonie sacrilège à laquelle vous avez presque donné le caractère

d’obsèques religieuses. Vous avez prononcé des paroles impies. Une bête,

ce n’est rien aux yeux de l’Église, et vous vous êtes permis!...

Cette fois, l’abbé Pellegrin ne put se contenir. Il répliqua, indigné:

--Ah! non, faut pas parler ainsi de mon clebs!

--Comment? Que dites-vous?

--Je dis qu’il faut respecter la mémoire de Poilu!... Tout ce que vous

voudrez, mais pas ça! Poilu était mon ami et je l’ai enterré

honorablement, comme il le méritait. Nous foutons bien souvent des _Dies

iræ_, des boniments, des fleurs et des couronnes à des macchabées qui ne

méritent même pas les petits égards que j’ai eus pour la dépouille de

mon pauvre cabot!

Le prélat ne prit même plus la peine de lever les bras au ciel ou de

paraître scandalisé. C’est d’une voix douce, avec calme, en manipulant

la belle croix d’or et d’émail qui pendait sur sa poitrine, que Sa

Grandeur prononça:

--Je prévoyais que rien ne pourrait vous amener à reconnaître vos

fautes. Vous gardez votre superbe, vous persévérez dans le mal. C’en est

assez... Mon devoir est cruel, mais je le remplirai. Je décide donc que

vous cesserez, dès à présent, de desservir l’église paroissiale de

Sableuse. Et je vous ordonne de vous rendre à Ligueul-les-Pins, dans

notre maison de retraite où son directeur, M. l’abbé Perdrix, qui a de

l’autorité, saura, je l’espère, vous guider sur le chemin du repentir.

L’abbé Pellegrin avait pâli. Il protesta:

--Je n’ai rien fait qui mérite pareil traitement.

--Allez, monsieur, et obéissez!

--Je sais bien pourquoi, au fond, on me balance.

--Parce que vous êtes un mauvais prêtre!

--Non, monseigneur, parce que je ne suis pas un bon gendarme.

Et sans souci de ce que le coadjuteur penché sur son bureau, le bras

tendu, l’index pointé, lui lançait d’une voix furieuse, il sortit.

--Y a pas, fit le curé de Sableuse, faut que je parle à Son Éminence...

Je demande le rapport du cardinal: c’est un saint homme qui a toujours

été bon pour moi... Quand il m’aura entendu, il me donnera raison!

Dans le couloir, il se heurta à l’abbé Lanthier qui se promenait de long

en large, prêt sans doute à intervenir en cas de besoin et qui lui

demanda:

--C’est fini?

--Pas du tout... Je veux voir Son Éminence!

--Voir Son Éminence? N’y comptez pas.

--Je vous dis que je veux la voir et que je la verrai.

--Le cardinal ne peut pas vous recevoir.

--Quand il saura que je demande une audience, il me l’accordera, tout de

suite.

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que c’est impossible!

--Nous allons bien voir... Je sais où le trouver: je connais la boîte!

L’abbé Pellegrin s’élança, bouscula l’abbé Lanthier et le vieux valet de

chambre qui voulaient l’empêcher de passer, puis, d’un geste brusque,

ouvrant une double porte ornée de boiseries dorées, pénétra dans le

cabinet du cardinal Arnaud de Blandignière.

Le vieillard, vêtu de rouge, était assis dans un fauteuil, devant la

cheminée où brûlaient d’énormes bûches: il regarda le prêtre qui s’était

jeté à ses pieds, mais son visage diaphane resta impassible, ses yeux ne

reflétèrent aucune impression.

--Éminence, s’écria le prêtre d’un ton pathétique, je viens vous

demander protection et justice, comme un fils pourrait les demander à

son père.

--Mon fils!... mon fils! murmura le cardinal d’une voix lointaine.

--Votre Éminence me connaît... Elle sait que je suis digne de sa

confiance, que j’ai toujours rempli mes devoirs sacerdotaux, que je suis

un bon prêtre!

Le cardinal n’avait pas l’air de comprendre. De ses mains tremblantes,

tout en souriant, il caressait ses genoux d’un geste circulaire,

automatique, et son regard vague, se détournant du prêtre, se fixait

maintenant sur les flammes dansantes du foyer.

L’abbé Pellegrin parlait avec une émotion profonde: il se défendait

contre les calomnies, il protestait contre les mensonges et il attendait

une parole encourageante, rassurante du vieillard. Mais celui-ci s’était

mis à sourire; tout à coup, se penchant vers la bûche flamboyante, il

prononça difficilement:

--J’ai froid... Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ici?

--Éminence, continua le curé de Sableuse, je n’ai plus d’espoir qu’en

votre sereine impartialité... Je suis certain que le cardinal Arnaud de

Blandignière ne me laissera pas tomber.

--Le cardinal?... Ah! il est bien vieux, le cardinal, bien vieux... Et

il a bien froid!

--Éminence, secourez-moi! implora le prêtre.

A ces mots, le vieillard se retourna vers l’abbé Pellegrin, le contempla

et une lueur fugace passa dans ses yeux.

--Ah! oui, fit-il, oui, je crois bien vous reconnaître... Mais je ne

puis plus rien pour vous... plus rien... Vous savez, je vais mourir...

Je suis déjà comme mort... Je ne compte plus... Je ne puis plus rien,

que ceci...

Et d’une main qui obéissait mal à sa volonté défaillante, il bénit le

prêtre agenouillé.

Celui-ci comprit que la grande intelligence du célèbre orateur s’était

évanouie, que ce prince de l’Église n’était plus guère qu’une manière

d’effigie recouverte de pourpre et qu’il ne fallait attendre de cette

ruine humaine aucun appui, aucun secours. Le cardinal Arnaud de

Blandignière, membre de l’Académie française, auteur de l’_Histoire des

Gaules chrétiennes_, semblait avoir déjà oublié la présence de celui qui

était encore à ses pieds et bientôt, il s’endormit.

Le curé de Sableuse se releva et murmura:

--Pas la peine!

Accablé, il se retira. De secours, il n’en avait à attendre de personne.

Il était vaincu, brisé...

Et comme il retraversait l’antichambre, il aperçut M. Cousinet,

important, et Mme Cousinet, empanachée, qui, introduits respectueusement

par le vieux valet de chambre, pénétraient dans le cabinet de Mgr Sibuë.

L’ex-curé de Sableuse eut même le temps de voir l’évêque de Césarée qui,

les deux mains tendues, s’élançait vers le couple en disant:

--Mon cher député... Bien chère madame Cousinet!

Mon curé chez les riches · 第 38 / 41 题