LES DEUX PURS

Bien qu’étant le serviteur d’un Dieu de mansuétude et de pardon, le curé

de Sableuse trouva que cette réconciliation, cet oubli du passé étaient

venus bien vite... Malgré les invites répétées de M. Cousinet, il

n’était pas retourné au château et il avait laissé sans réponse une

lettre de l’abbé Lanthier qui l’invitait, de la part de Mgr Sibuë, à

prendre une part plus active à la campagne électorale.

«Tous ces gens-là me dégoûtent», se disait-il en caressant la grosse

tête de Poilu qui, pendant l’absence de son maître, n’avait touché qu’à

peine aux plus succulentes pâtées. Au vicaire qui, par ordre de

l’archevêché, l’avait remplacé et qui lui demandait ses impressions

parisiennes, l’abbé Pellegrin avait répondu, non sans quelque mauvaise

humeur:

--Ne parlons pas de ce voyage... Si c’était à refaire, je ne marcherais

plus!

--Il s’agissait, m’a-t-on dit, d’une mission très importante pour le

succès de la bonne cause.

--Peut-être, mais il y a des jours où j’en ai soupé, de la bonne cause!

--Que me dites-vous là?

--Sinon de la bonne cause, du moins de certains types qui la

représentent... Et si je ne regrette pas trop ce voyage à Paname, c’est

uniquement parce que j’y ai rencontré une chrétienne dont la foi naïve

m’a ému.

--Ah! Qui était-ce, cette pieuse personne?

--Une danseuse... Oui, une danseuse de l’Opéra! J’ai prié pour elle...

Et j’espère qu’elle y a été admise, dans son premier quadrille!

--Oh! monsieur le curé...

--Mais oui, cela m’intéresse autrement que l’entrée de M. Cousinet à la

Chambre des députés: c’est plus moral.

Le vicaire se hâta de prendre congé: décidément, l’abbé Pellegrin

n’avait pas volé sa réputation d’original!

Suivi de Poilu qui gambadait en poussant des cris joyeux, le curé s’en

alla voir le docteur Profilex. A ce moment de la journée--il était près

de deux heures de l’après-midi--son vieil ami parvenait parfois à

prendre quelque repos avant de recommencer sa tournée. L’espoir du

prêtre ne fut pas déçu... Le docteur Profilex était assis dans sa

bibliothèque et lisait un gros livre illustré de gravures sur bois.

--C’est la bible? plaisanta l’abbé en entrant... Ah! il est temps que

vous vous convertissiez, mauvais esprit que vous êtes.

--Vous l’avez dit, curé. C’est la _Bible de l’Humanité_, par Michelet:

un livre admirable!

--Possible, mais elle ne vaut pas l’autre... Michelet écrit bien, mais

Dieu écrit mieux. D’ailleurs, il a plus de succès. Il n’y a plus que

vous pour ouvrir ces bouquins-là!

Tandis que le docteur lui servait un petit verre de vieux kirsch,

l’ecclésiastique lisait, à haute voix, avec une solennité ironique, les

titres des ouvrages qui tapissaient tout un mur de la grande pièce:

--_Histoire des Girondins_, de Lamartine; la _Révolution_, d’Edgar

Quinet; l’_Histoire de la Révolution_, de Michelet; _Histoire de dix

ans_, de Louis Blanc; _Histoire de la Révolution française_, par Mignet;

_Quatre-vingt-treize_, _Histoire d’un Crime_, _Napoléon-le-Petit_, les

_Châtiments_, de Victor Hugo; _Histoire de la Révolution française_, de

M. Thiers; _Géographie universelle_, d’Élisée Reclus; les _Discours_, de

Raspail; _l’Encyclopédie_; l’_Essai sur le Tiers-État_, d’Augustin

Thierry; les _Discours_, de Robespierre; la _Philosophie positiviste_,

d’Auguste Comte; les _Chansons_, de Béranger; les _Œuvres complètes_, de

Barbès; _De la Justice dans la Révolution et dans l’Église_, de

Proud’hon... Eh bien, docteur, on ne dira pas que vous lisez des auteurs

rigolos!

Le vieux médecin répondit:

--Ne raillez pas mes dieux!

--Vous blaguez bien le mien...

--Non, car le Christ était républicain. Je critique son Église, ou

plutôt--car elle n’est pas la sienne--l’Église qui prétend défendre et

répandre ses théories... Allons, curé, goûtez-moi ce kirsch-là. En fait

de bon Dieu, on croirait en avaler un, en culotte de velours!

L’abbé mira son petit verre avec gravité, le réchauffa dans sa main

fermée, puis, les yeux clos, en avala une petite gorgée,

voluptueusement. Enfin, d’une voix émue, il prononça:

--Ce que je ne comprends pas, c’est qu’après avoir savouré cette

merveille, on n’élève pas pieusement sa pensée reconnaissante vers le

divin Créateur...

--Le fait est qu’une seule goutte de ce vieux kirsch vaut dix barriques

d’eau bénite!

--Vous êtes un mécréant et vous mourrez dans l’impénitence finale.

--C’est probable.

--Mais je pense que Dieu vous absoudra parce que vous êtes un brave

homme, secourable aux malheureux, et aussi parce que vous avez une bonne

cave!

Les deux amis eurent un bon rire sonore, puis, chacun ayant allumé sa

pipe, ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes...

--Et ces élections? questionna enfin le docteur...

L’abbé eut un geste de lassitude et ne répondit pas.

--On me dit qu’elles s’annoncent bien pour vous... Je veux dire pour M.

Cousinet et ses amis! Mais c’est tout un, puisque vous servez en eux la

bonne cause qui vous est chère.

--Moi? Mais j’ai laissé tout tomber.

--Ah! je croyais que...

--Cela ne me dit plus rien. Après tout, on veut me faire jouer un rôle

qui n’est pas celui d’un prêtre, d’un pasteur d’âmes... Non, vrai, j’ai

soupé de ces gens-là. Ils sont plus hypocrites, plus mufles que les

pharisiens dont parle l’Écriture et, cette bonne cause dont ils parlent,

ils finiront par la rendre odieuse.

Le docteur Profilex secoua la tête:

--Ils sont pareils, répondit-il, à tous ceux qui s’emparent d’une idée

pour la transporter dans la vie. L’idée n’est belle que lorsqu’elle est

pure: la réalité la salit. Aussi, ma république, à moi, n’existe pas et

je dirai même qu’elle ne peut pas exister: c’est pour cela qu’elle est

belle. Je la vois, je l’admire, je l’aime dans ces livres qui nous

entourent... Elle vit dans les pages poétiques de Michelet, dans les

théories de Quinet, dans certaines phrases de Lamartine, certains vers

de Hugo, certains refrains de Béranger, mais que je tente de l’arracher

à ces pages imprimées pour la réaliser, et je la flétrirai et je

deviendrai pareil à ces politiciens dont vous vous écartez avec dégoût.

La «bonne cause»--quelle qu’elle soit--est toujours gâtée, enlaidie par

la politique agissante et militante. Tous les Évangiles sont sublimes,

car il n’y a pas que le vôtre, mais il faut se contenter de les lire et

d’y rêver...

--Et l’action? demanda l’abbé Pellegrin.

--J’y ai cru, autrefois, il y a très longtemps... J’ai même agi, oui,

lors des débuts de cette république que j’ai vu naître. J’étais l’ami de

ses fondateurs... J’ai servi, à leurs côtés, cette «bonne cause»-là! Eh

bien, non, je n’ai pas tardé à m’apercevoir qu’il était impossible de

modeler le buste de la Marianne que j’avais imaginée: je me suis

obstiné, car je croyais à l’utilité de l’effort... D’année en année,

j’ai vu que toute œuvre est faite de concessions, de renoncements,

d’abdications: il y a terriblement loin de l’idée à la vie... Alors,

j’ai préféré retourner à mes livres, à mes poètes, car tous ces

historiens, tous ces philosophes, tous ces sociologues si sérieux, si

convaincus de la netteté de leurs conceptions, sont des rêveurs, des

créateurs de mirages. Je le sais, j’en ai fait l’expérience, mais je ne

les en aime que plus. Je vis parmi eux, je les écoute en fermant ma

fenêtre aux vaines rumeurs du dehors. Je suis le républicain d’une

république idéale, impossible...

--Une vieille barbe, quoi! gouailla l’abbé.

--Oui, mais une vraie...

--Dire que vous auriez pu être conseiller général, député, sénateur!

--Moi, siéger dans une de ces assemblées de fantoches? Vous n’y pensez

pas, curé... Je laisse cet honneur à votre ami Cousinet et à votre jeune

vicomte de Sableuse. Moi, je prends part chaque jour aux débats de la

Convention, je siège au Comité du salut public, j’entends Saint-Just,

Couthon, Robespierre, je vis les grands jours où la République fut

vraiment grande et belle... Je retrouve ces voix puissantes et ces

grandes ombres dans les livres qui nous entourent, et voilà pourquoi il

n’en faut pas rire, citoyen curé!

Puis, changeant de ton, il demanda:

--Allons, encore un petit verre?...

Et tandis que l’abbé Pellegrin buvait religieusement le vieil élixir, le

docteur Profilex lui dit:

--Vous savez, le comte Hector de Sableuse ne va pas fort.

--Je l’ai vu il y a quelques jours et il se plaignait, en effet.

--C’est un homme usé, fini...

--Vous êtes inquiet?

--Je crois qu’il ne durera plus longtemps. La flamme baisse à vue d’œil.

Je m’efforce bien de la remonter, mais il n’y a pas grand’chose à faire.

La volonté de vivre n’y est plus et, dame, quand le principal intéressé

se laisse aller...

--J’irai voir M. de Sableuse, cet après-midi fit l’abbé que ces paroles

avaient affecté.

Étant repassé au presbytère, il y trouva Mme Cousinet installée dans son

propre fauteuil, la cigarette au bec. Elle était plus décolletée que

jamais et ses jambes croisées se découvraient à peu près jusqu’aux

genoux. Elle tendit sa main étincelante de cabochons à l’abbé Pellegrin

en disant:

--Votre chien me reçoit poliment, mais votre vieille bonne est bien

désagréable... Quelle différence avec Léa!

Et comme le curé cherchait quelque excuse, elle reprit, avec bonne

humeur:

--Nous ne nous sommes pas revus depuis notre conversation au

Mirific-Palace. Vous nous lâchez, ce n’est pas gentil!

--J’ai eu beaucoup à faire.

--Oui, je sais, des baptêmes, des enterrements, des mariages. Mais à

l’occasion, vous vous occupez aussi de divorces...

Elle eut un rire sonore qui découvrit ses dents éclatantes (deux

brillaient d’autant plus qu’elles étaient en or) et fit tressauter son

triple rang d’énormes perles.

--Ah! s’exclama-t-elle, vous n’avez pas eu à me prêcher bien longtemps.

Ce pauvre Pierre! Un garçon charmant en province, mais bien nul à Paris!

Aussi rassurez-vous, tout est fini et bien fini... M. Cousinet a été

parfait. C’est un mari qui s’est beaucoup amélioré: il s’est conduit en

cette affaire comme un véritable homme du monde! A propos, c’est de sa

part que je viens vous voir, monsieur le curé... Il m’a chargé de vous

remettre ceci, pour vos pauvres.

Et, tirant de son sac une enveloppe volumineuse, elle la tendit au

prêtre... Celui-ci eut instinctivement un mouvement de recul: pendant

deux secondes, il eut envie de refuser cet argent qui semblait le prix

de services rendus ou à rendre. Mais aussitôt, il songea aux malheureux

qui attendaient sa bienfaisante visite, à la mère Lostellat que tous,

sauf le docteur Profilex et lui, avaient abandonnée, à la famille

Planquart qui venait de s’accroître d’une nouvelle unité (un moutard

dont les yeux bridés s’expliquaient par la présence aux usines de

Sableuse d’une équipe d’ouvriers chinois), enfin à toute la misère de

cette paroisse industrielle où le chômage, les grèves et l’alcool

conjuguaient leurs ravages... Le brave homme prit, avec des paroles

reconnaissantes, l’enveloppe qui dégageait un parfum quelque peu

agressif, mais il se dit que, dans un pareil cas, l’argent non plus n’a

pas d’odeur.

Mme Cousinet, qui était décidément de bonne humeur, s’exclama en

secouant la tête pour éparpiller ses boucles folles:

--Vous savez, mes cheveux courts? Eh bien, ils ont un succès énorme...

Mon mari croyait qu’ils allaient faire du scandale et même qu’ils

compromettraient le succès de la bonne cause. Au contraire!

--Ils vont nous aider? fit l’abbé, un peu surpris.

--Parfaitement. Toutes ces dames des comités trouvent que cette coiffure

rajeunit d’une façon extraordinaire et elles n’ont rien eu de plus

pressé que de m’imiter. La baronne de la Brette, qui préside les

zélatrices de l’adoration perpétuelle, la comtesse de Rochefeu, qui

s’occupe des poules repenties, et même la vieille chanoinesse de

Charmeroy se coiffent maintenant à la Ninon... Et ça leur va, faut voir

ça! M. Cousinet avait donc bien tort de s’inquiéter... Moi, je suis

d’ailleurs de cet avis que nos idées feraient bien plus de progrès dans

l’opinion si ceux et celles qui les défendent suivaient d’un peu plus

près le mouvement moderne.

--Vous croyez que la coiffure à la Ninon...

--Je crois qu’il en faudrait quelques-unes comme moi pour secouer toutes

les vieilles momies de votre parti, monsieur le Curé. Et savez-vous à

quoi je pense? A créer un dancing à Merville, un dancing religieux,

placé sous le patronage de l’archevêché... Qu’en dites-vous? Cela

distraira ces pauvres enfants de Marie qui, entre nous, ne doivent pas

beaucoup s’amuser... Et on ne dira plus que nous sommes un parti de gens

ennuyeux!

--Je comprends, madame... Montmartre, quoi!

--C’est-à-dire...

--Oui, Montmartre... sans le Sacré-Cœur, bien entendu.

--Monsieur le Curé...

--Et vous croyez que Son Éminence vous approuvera?

--Oh! le cardinal est vieux jeu! Mais j’en ai parlé à Mgr Sibuë, son

coadjuteur... Il est, comme moi, d’avis que nous devons marcher et même,

à l’occasion, danser avec notre temps. C’est un évêque moderne,

celui-là! Aussi, le moment venu, nous le pousserons et nous en ferons un

cardinal. C’est bien le moins, car il s’intéresse beaucoup à l’élection

de M. Cousinet... Et quand nous serons à la Chambre, nous n’oublierons

pas nos amis.

Lisette de Lizac bavardait, interminablement, et l’abbé se demandait

comment il allait s’en débarrasser quand Valérie entra et, après avoir

lancé, en dessous, un regard hostile à la «créature», prononça:

--Il y a là un domestique qui vient de la Saulnaye... M. de Sableuse ne

va pas du tout et madame la comtesse fait demander à monsieur le curé

d’y aller tout de suite.

--Dites que j’y cours...

Mme Cousinet s’était levée et, avec une intonation théâtrale, s’exclama:

--Le pauvre homme!... Un vieux monsieur si chic! Ah! vraiment, cela me

fait de la peine, beaucoup de peine.

Puis, s’étant remis du rouge sur les lèvres et mouillé du doigt le coin

des yeux pour étendre le kohl, elle prit congé en poussant un profond

soupir, un soupir de théâtre.

Le curé de Sableuse enfourcha sa bicyclette et pédala vigoureusement

jusqu’à la Saulnaye où il rencontra le docteur Profilex qui sortait de

la chambre du malade.

--Eh bien? lui demanda-t-il, anxieusement.

--Mon rôle est terminé, le vôtre commence... Je reviendrai dans une

heure, car on ne meurt pas qu’ici.

Le docteur Profilex affectait l’impassibilité, mais il était visiblement

ému.

Le curé entra dans la chambre où le comte de Sableuse s’éteignait

lentement... A son chevet se tenaient debout et silencieux Mme de

Sableuse et son fils.

--C’est vous, monsieur le Curé? murmura le moribond. Je crois que vous

arrivez à temps...

D’une voix plus faible encore, il dit à sa femme:

--Chère amie, laissez-moi pendant quelques minutes...

Puis à son fils:

--Pierre, je te reverrai tout à l’heure.

Resté seul avec le prêtre, le vieux gentilhomme se confessa sans se

départir d’un calme saisissant. Aux paroles entrecoupées du prêtre, il

répondit: «J’espère retrouver là-haut celui que j’ai aimé et servi, mon

roi... Dieu me sera indulgent, je l’espère, car j’ai été fidèle, malgré

tout.»

Mme de Sableuse et son fils reprirent leur place au chevet du mourant

qui avait demandé un portrait du comte de Chambord et, les yeux mi-clos,

le contemplait en prononçant d’un air extasié:

--Mon roi... mon roi...

Le prêtre récitait la prière des agonisants; la comtesse, le vicomte de

Sableuse et le vieux valet de chambre, qui avait été appelé, s’étaient

agenouillés aussi et pleuraient...

La porte s’ouvrit et le docteur Profilex reparut. A sa vue, le comte

Hector fit un effort pour se soulever, mais il était trop faible et sa

tête pâle, sur laquelle s’étendait l’ombre de la mort, retomba sur

l’oreiller.

--Ah! Docteur, articula-t-il d’une voix étouffée, approchez,

approchez...

Et le médecin ayant obéi, M. de Sableuse lui dit, dans un souffle

douloureux:

--Merci, mon cher docteur, mon cher ami... Nous ayons souvent discuté

ensemble... Mais, au fond, nous sommes les mêmes hommes... nous avons

vécu d’espérances... de déceptions... de regrets... Maintenant, il me

semble que je vois plus clair, que je comprends mieux... Oui, j’ai

rêvé... Ce n’était qu’un rêve... Ce royaume-là ne peut plus être de ce

monde...

--Ma république non plus! répondit le vieux médecin.

Depuis quelques minutes, un hymne lent et grave prolongeait au loin ses

notes assourdies... C’était l’_Internationale_ que chantaient, à

Sableuse, les ouvriers des usines convoqués à un meeting

révolutionnaire.

--Des fous! prononça encore le mourant.

--Des imbéciles! fit le docteur.

--Des malheureux! murmura le prêtre.

M. de Sableuse se tourna vers sa femme, lui tendit une main déjà glacée

et prononça quelques paroles indistinctes... La mort entrait, et comme

l’abbé Pellegrin recommençait à prier, le docteur Profilex, dont les

lèvres ne remuaient cependant pas, plia le genou...

Mon curé chez les riches · 第 33 / 41 题