IL FAUT QU’UNE PORTE...

Mme Cousinet avait trouvé Pierre de Sableuse très séduisant.

Le soir même de sa rencontre avec lui, s’étant déshabillée devant sa

psyché, elle regarda ses jambes, longuement. «Il les a trouvées très

bien, songea-t-elle, et certes, on ne fait pas mieux. D’autres, bien

d’autres, me l’ont dit, mais jamais cela ne m’a fait autant de plaisir

que cette fois-ci. Il en a rêvé... Cela m’amuserait qu’il en rêve

encore!»

Son mari, qui se mettait en costume de nuit, lui demanda, en bâillant:

--Qu’est-ce que tu as, ce soir, à contempler tes guibolles d’un air

pensif?

--Rien, mon ami...

--Les plus belles jambes de Paris! Hein, crois-tu que j’en ai de la

veine d’être devenu leur propriétaire.

--Leur propriétaire? Tu crois donc que tout est à toi ici?

--Certainement: le château, le parc, les meubles, tes jambes... Tout ça

est à moi, ma chérie, à moi, Cousinet!

--Tu as tout acheté?

--Mais... Au fait, dis donc, pourquoi me parles-tu sur ce ton revêche?

Tu m’en veux, ma loulotte adorée?

Il s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle recula vivement, les bras

tendus, comme pour se défendre... Devant elle, M. Cousinet resta

interloqué. En caleçon rose à pois verts, avec son bedon en pointe, ses

jambes grêles, son visage mollasse et ses yeux ronds, il était à la fois

très laid et très ridicule... L’ex-vedette du Casino de Paris en fut

frappée comme elle ne l’avait jamais été. «Non, ce qu’il est moche!» se

dit-elle... Et elle évoqua la silhouette fine du beau cavalier qui lui

avait déclaré, quelques heures auparavant: «J’ai été amoureux de vous.»

Son mari, qui voulait prendre sa revanche, avança vers elle, la bloqua

dans un coin de la chambre et l’enlaça presque de force. Mais Mme

Cousinet, excédée, se dégagea et le repoussa violemment en s’écriant:

--Ah! non, bas les pattes!...

--Ce n’est pas possible, tu plaisantes?

--Je te prie de me fiche la paix, tu entends!

C’en était trop. M. Cousinet, offensé, prit, autant que le lui

permettait son caleçon rose à pois verts, une attitude digne et déclara:

--C’est bien, madame... J’irai donc coucher cette nuit dans la chambre

Louis XIII.

Et, sa chemise de nuit sous le bras, d’un pas quelque peu solennel, il

se retira.

--Ouf! soupira Lisette de Lizac qui ne s’endormit que très difficilement

ce soir-là.

Au fond, elle commençait à s’ennuyer dans son château historique.

Habituée à vivre au milieu d’une agitation bruyante et gaie, elle errait

parfois comme une âme en peine dans les longs couloirs et les salles

sonores où plusieurs générations de Sableuse avaient vécu... Impossible

de rendre vraiment confortable cette résidence bâtie pour des gens qui,

en hiver, se chauffaient devant d’énormes bûches, qui se souciaient fort

peu d’avoir de l’eau courante dans toutes les chambres, qui vivaient, en

somme, comme des paysans. Impossible aussi--et c’était peut-être plus

grave--d’animer cette vaste demeure en y faisant venir des amis. En

vérité, les relations de M. et Mme Cousinet, très nombreuses mais peu

reluisantes, devenaient impossibles à Sableuse...

--Ça va bien à Paris, disait le châtelain à sa femme. Là-bas, tout est

permis. Tes camarades de théâtre, que tu tiens absolument à revoir, sont

assez drôles dans notre hôtel de l’avenue de Villiers: ici, ils

détonneraient... Songe donc que je vais être candidat conservateur, que

je suis appelé à défendre au Palais-Bourbon la famille et la religion,

sans parler, bien entendu, de la propriété.

--Mes amis valent bien les tiens, répliqua Lisette, vexée... Ce sont des

artistes et ils peuvent être reçus partout! Tandis que, toi, tu ne m’as

jamais présenté que des marchands de quelque chose, de vulgaires

mercantis. Ah! en voilà qui feraient tache dans votre beau château,

monsieur le baron de Cousinet!

--Ma chérie, je ne les invite pas non plus... Les uns et les autres me

gêneraient dans ma nouvelle situation. Il me faut des relations qui me

posent...

--Je les attends, tes gens du monde!

--Oh! si Paris n’était pas si loin, j’en ferais bien venir un stock. Ce

ne serait pas difficile... Les gens du monde vont partout où il y a de

l’argent: rien ne les attire comme le bruit des écus, je veux dire comme

le frou-frou des billets de banque. Et plus ils sont du monde et plus

vite ils accourent... Mais en somme ce qu’il me faut, c’est la belle

société de la région.

--Le gratin de Merville, mazette!

--Ne blague pas... Il est plus récalcitrant que celui de Paris. Tu t’en

rends compte... Ces croquants résistent. On dirait, Dieu me pardonne,

qu’ils se méfient! Nous sommes cependant des gens très bien... Mais

encore faut-il qu’ils le sachent. Nous manquons de publicité. Quand te

décideras-tu à te faire inscrire parmi ces dames des comités de

l’archevêché? L’évêque t’y a invitée, et t’a promis que tu serais

admirablement reçue.

--Oui, mais ça me barbe... Ces vieilles poules ne doivent pas être

rigolotes du tout.

--Songe à ma candidature... Aide-moi!

--Je fais de mon mieux. Et toi, as-tu vu le jeune de Sableuse?

--Pas encore. Je n’ose retourner à la Saulnaye de peur de tomber sur la

momie. Alors, j’attends une occasion... Heureusement, le fils m’a l’air

plus maniable que le père. Nous pourrons peut-être en faire quelque

chose? Qu’en penses-tu?

--Il faut essayer.

--Crois-tu qu’il se laissera séduire?

--Je l’espère, répondit Mme Cousinet d’un air assez bizarre.

--Écoute, ma chérie, il me semble que tu ne t’intéresses pas assez à ma

candidature. Songe que tu es maintenant la compagne d’un homme

politique, en attendant que je sois un homme d’État. Tu devrais être ma

collaboratrice, m’aider de tout ton pouvoir, avec tous tes moyens. J’ai

remarqué que tous ceux qui réussissent dans la politique ont des femmes

qui marchent avec eux, qui marchent pour eux... Les femmes jouent un si

grand rôle quand elles savent et quand elles veulent.

--Tu veux que je marche pour toi?

--Oui, comme une brave petite femme qui n’a qu’une idée en tête: «Mon

mari veut être élu... Eh bien, je ferai tout ce que je peux pour qu’il

le soit.»

--Entendu, mon ami... Je te promets de m’en occuper: si cela ne dépend

que de moi, eh bien, tu peux en être sûr et certain, tu le seras!...

--Parfait... Commence donc par amener ici le jeune Pierre de Sableuse.

Sois diplomate, use de la finesse naturelle de ton sexe. Tiens, tu

pourrais employer un intermédiaire, ce brave curé qui est au mieux avec

les Sableuse et qui, si tu t’en occupes un peu, sera bientôt au mieux

avec nous.

--Non, répondit madame Cousinet, je n’ai besoin de personne...

Laisse-moi faire et, tu verras, tu seras content du résultat.

Pierre avait gardé un capiteux souvenir de sa rencontre avec Lisette de

Lizac... «Voilà, dit-il, de quoi meubler gentiment mes vacances. La

Saulnaye manque d’agréments et les bouquins de droit sont bien

ennuyeux... Ah! les jambes de Mme Cousinet! Vraiment, est-il possible de

vivre à trois kilomètres d’elles sans être ému? J’entends encore ces

mots: «Au revoir, mon cher». Je sais bien que l’ancienne vedette du

Casino de Paris a la désinvolture et la hardiesse des artistes et que

lorsqu’elle dit «mon cher», c’est tout comme si elle disait «monsieur».

Mais, qui sait?... Et puis son mari me dégoûte: c’est un nouveau riche,

un mufle. Raison de plus pour coucher avec sa femme!»

Pierre de Sableuse retourna à la même heure à l’endroit où il avait

rencontré Lisette de Lizac. Il ne comptait guère que le hasard le

favoriserait; aussi, après quelques minutes d’attente, et non sans se

railler lui-même de jouer ainsi les collégiens amoureux, s’apprêtait-il

à reprendre sa promenade, lorsqu’il entendit un bruit de moteur venant

du parc... Il retint son cheval qui déjà s’élançait et vit presque

aussitôt arriver l’auto de Mme Cousinet, laquelle était seule et

conduisait elle-même, comme la première fois.

--Le hasard fait bien les choses! dit le jeune cavalier.

--Le hasard? répondit madame Cousinet en arrêtant sa voiture... Voilà

une explication qui ne me plaît pas. Je croyais que vous étiez venu ici

exprès pour me rencontrer.

--Sans doute, mais comme il n’y avait rien de convenu, je ne m’attendais

pas...

--Il n’y avait rien de convenu, et voyez, nous sommes ici tous les deux,

à l’endroit précis et à l’heure exacte que nous nous serions fixée si...

Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que cela soit le hasard: c’est

plus convenable.

Elle eut un rire clair, un peu métallique, qui découvrait ses dents dont

quelques-unes étaient métalliques aussi.

--Soyons sérieux, reprit-elle...

--Pourquoi? Je n’en ai pas la moindre envie.

--C’est un compliment ou une insolence. Mais peu importe. Je parie

d’ailleurs que vous êtes très rosse avec les femmes.

--Cela aussi c’est une insolence ou un compliment.

--Une question: avez-vous une maîtresse?

--Non...

--Des maîtresses, alors?

--Pas même.

--J’entends bien que vous n’en avez pas à Sableuse, mais à Paris?

--Puisque vous voulez tout savoir, je vous répondrai que quelques

femmes--oh! très peu--ont eu des bontés pour moi...

--Des femmes du monde, sans doute?

--Vous me flattez...

--Pas du tout: qu’est-ce qu’une femme du monde comparée à une artiste?

Vous avez connu des artistes?

--Jamais...

Et, après un silence, il ajouta en cravachant une branche de noisetier:

--Je suis pauvre!

Lisette de Lizac fronça les sourcils puis, avec un haussement d’épaules:

--Ça, c’est une insolence ou une gaffe. Mais vous m’amusez. Il y a chez

vous une jeunesse, une fraîcheur, une...

--Dites que je suis un paysan. Pour moi, c’est un compliment.

--Quel âge avez-vous?

--Vingt-sept ans, dont cinq ans de guerre qui comptent double.

--Cela ne fait rien, vous êtes un gosse.

Mme Cousinet descendit de l’auto et s’arrangea pour montrer, jusqu’au

genou, une jambe fine et nerveuse sous la soie transparente d’un bas

couleur chair. S’approchant de la clôture, elle dit à Pierre de

Sableuse:

--Vous savez, mon mari m’a chargée de vous inviter à déjeuner demain, au

château.

Le jeune homme secoua la tête, répliqua:

--Non, madame, excusez-moi... Mais c’est impossible.

--Pourquoi? Toujours cette rancune contre les nouveaux propriétaires de

Sableuse? Et peut-être craignez-vous d’être réprimandé par monsieur

votre papa?

--Quelle idée! vous plaisantez... Mon père me laisse libre de faire tout

ce que je veux. Voyons, j’ai commandé une compagnie pendant la guerre...

--Alors, venez. Je vous le demande... Vous verrez, j’ai des choses à

vous montrer, des portraits de moi. Tenez, il y en a un qui me

représente avec le costume que je portais dans _Tu veux, chéri?_ Vous

vous souvenez?... Et puis, nous bavarderons en voisins, en amis. Mon

mari est un si brave homme!... Il faut que vous le connaissiez, c’est

indispensable.

--Indispensable?

--Mais oui... Quand je vous dis que vous êtes un gosse! Allons, c’est

convenu pour demain?

Pierre de Sableuse s’inclina en disant:

--J’irai...

Elle lui fit signe d’approcher et lui tendit la main. Comme il se

penchait pour y poser ses lèvres, elle fit en sorte que le baiser du

jeune homme se logea dans le pli de son bras nu... Puis, comme surprise,

elle poussa un petit cri, mais elle laissa ce baiser s’attarder sur sa

chair tiède et parfumée. Quand Pierre de Sableuse se releva, elle lut,

dans ses yeux le désir... L’effet cherché était obtenu. Tacticienne

expérimentée de la coquetterie, elle prit aussitôt un air indifférent,

et comme si elle avait mis fin à l’entretien le plus banal, elle

prononça:

--Nous vous attendrons demain, monsieur de Sableuse, à midi et demi...

Pierre, surpris de ce changement de ton, voulut la retenir encore, mais

déjà, elle avait mis sa voiture en marche. Il reprit le chemin de la

Saulnaye en se demandant avec inquiétude pourquoi Mme Cousinet s’était

séparée de lui avec cette soudaine froideur. «Ai-je été trop loin? Ou

bien, au contraire, me suis-je comporté comme un niais et du bras,

devais-je passer aux lèvres? Avec une femme du monde, je n’aurais pas

hésité...»

Le lendemain, le jeune vicomte de Sableuse franchissait, non sans

quelque émoi, le seuil de ce château où il était né, où il avait vécu sa

jeunesse et où le nouveau propriétaire le recevait en invité.

--Il y a du changement! lui dit jovialement M. Cousinet, en lui faisant

parcourir la galerie et diverses pièces meublées avec faste... Et ce

n’est pas fini! J’ai commandé des tas de choses. Vous verrez ça!

Pierre de Sableuse s’arrêta devant le portrait de Mme Cousinet en

infirmière.

--N’est-ce pas qu’elle est bien, ma femme? Tous les costumes lui vont...

Tenez, la voilà encore!

Et il écarta le rideau qui recouvrait l’effigie de Mme Cousinet en

sultane du bal des quat’z’arts.

--Hein? Croyez-vous qu’elle a du galbe?

Pierre de Sableuse acquiesça. Oui, décidément Mme Cousinet avait des

jambes magnifiques... Et devant ce portrait où elle apparaissait en

femme du monde, il était aisé de s’en assurer.

A table, où tous trois prirent place, l’heureux époux d’une femme si

bien faite se mit bientôt à parler de la «situation politique»:

--Le refus de monsieur votre père est une tuile pour la noble cause que

je veux défendre dans ce pays... Vous ne croyez pas qu’il reviendra sur

sa décision?

--Jamais.

--Alors, je n’y vais pas par quatre chemins... Je vous demande de vous

présenter avec moi.

--Me présenter?

A ce moment, le regard de Pierre de Sableuse rencontra celui de Mme

Cousinet et il lui parut que ses yeux avaient une expression plus

caressante. Mais, poursuivant son idée, il répondit:

--Vous n’y pensez pas! Après le refus de mon père...

--Bah! M. de Sableuse ne peut vous condamner à vivre comme lui dans la

retraite... Vous êtes jeune, vous devez avoir de l’ambition. Etre

député, cela ne vous dit rien?

--Je n’y ai jamais pensé. Et puis, je n’entends rien à la politique...

--Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire. J’organiserai la

propagande, et je me charge de tous les frais. Vous n’aurez à vous

occuper de rien...

Pierre de Sableuse allait répondre «non» quand il sentit sur son pied

une pression légère, bientôt plus appuyée... En même temps, Mme Cousinet

se pencha vers lui, et, gentiment, supplia:

--Vous n’allez pas nous refuser cela?

--Madame, je regrette de...

La pression devint plus forte et Mme Cousinet insista:

--Mon mari compte sur vous. Vous lui êtes très sympathique...

--Et puis, reprit le mari, il s’agit, ne l’oubliez pas, de la bonne

cause. Nous défendrons la famille...

--La famille! répéta l’ex-Lisette de Lizac en prenant le pied du jeune

récalcitrant entre les siens.

--La religion, l’ordre, les anciennes traditions! déclama M. Cousinet.

Avec un nom comme le vôtre, on se laisse faire quand il s’agit de ces

grands principes.

--Oui, dit sa femme à mi-voix, on se laisse faire...

Et ses pieds emprisonnèrent plus étroitement celui de Pierre de Sableuse

qui finit par répondre:

--Enfin, je verrai... je réfléchirai.

--C’est qu’il faut nous hâter de prendre nos dispositions. Les élections

approchent...

Une jambe tiède frôla celle du jeune homme, puis, lentement, avec des

souplesses de liane, insista, pressa, encercla... Penchée vers son hôte,

Mme Cousinet, décolletée et les bras nus, exhalait un parfum chaud,

charnel.

--Voyons, dit le châtelain, vous ne pouvez hésiter quand il s’agit de la

cause, de la bonne cause!

--Vous ne pouvez hésiter, fit Mme Cousinet.

--Eh bien, soit, j’accepte!

--Ah! s’exclama l’amphitryon... Je savais bien que je vous convaincrais

en faisant appel à vos sentiments. Merci, mon cher... Car maintenant,

nous sommes des amis, nous marchons la main dans la main.

Lisette de Lizac avait retiré sa jambe et souriait en maniant son

collier de perles.

--Nous sommes faits pour lutter ensemble! déclara M. Cousinet... Je

recruterai sans peine deux ou trois figurants pour compléter notre

liste. Mais avant tout, j’irai à Paris pour recevoir le mot d’ordre du

Comité directeur de la Ligue des bons Français. C’est son programme que

nous défendons et c’est sous son patronage que nous engagerons la lutte.

J’ai des amis à la Ligue, Tricoud, le grand entrepreneur, Mâchecolle, le

sénateur, Bédarieux, le directeur de la _Tradition_, un canard que je

commandite, d’autres encore. Avec eux cela ira tout seul!

--Quand pars-tu? demanda Mme Cousinet d’un air distrait.

--Pas plus tard que demain. Rassure-toi, je n’en ai que pour deux jours.

Pierre de Sableuse sentit de nouveau la pression savante du mollet de sa

voisine et, pour cacher son trouble, s’exclama:

--Cher monsieur Cousinet, vous avez raison... Il faut que les honnêtes

gens se défendent. Vos idées sont les miennes...

--Ce sont aussi les idées de ma femme!

--Oui, mon chéri, dit Lisette, et ce que je pense, quelque chose me dit

que M. de Sableuse le pense aussi. N’est-ce pas, cher monsieur?

On prit le café dans la galerie. Mme Cousinet, qui avait allumé une

cigarette, fit elle-même le service... Les vins avaient été généreux;

les liqueurs furent prodigues. Pierre de Sableuse commençait à

sympathiser avec ce brave Cousinet qui, en somme, lui offrait l’occasion

de siéger à la Chambre et, par surcroît, de coucher avec sa femme.

Aussi, c’est avec la meilleure impression sur son avenir politique et

sentimental qu’il prit congé de ses hôtes, d’autant que l’un lui dit,

d’une voix retentissante: «Vous verrez, nous réussirons», et l’autre à

voix basse: «Venez demain après-midi... Je serai seule!»

--En somme, dit M. Cousinet, je l’ai eu comme j’ai voulu, ce bon jeune

homme! As-tu remarqué l’habileté avec laquelle je m’y suis pris?

--Je t’ai admiré... Vraiment tu as été très éloquent!

--N’est-ce pas? Il est vrai que ces imbéciles de la noblesse, on en fait

ce qu’on veut quand on les prend par les sentiments.

--C’est vrai, dit Mme Cousinet avec un sourire ironique, M. de Sableuse

a été pris par les sentiments... Tu le tenais, il ne pouvait plus

résister!

--Ah! vois-tu, ces gens-là n’existent plus quand ils sont en présence

d’un gaillard comme moi, qui connaît la vie et à qui on n’en conte pas.

Moi, je me suis fait moi-même, et je ne me laisse pas refaire... Il est

temps, vraiment, que des lutteurs dans mon genre, des réalistes qui ont

manié les affaires et les hommes, se décident à défendre la cause que

tous ces imbéciles ont failli perdre. Pour sauver les bonnes idées, la

famille, la propriété, la religion, il faut des types comme moi, nom de

Dieu!... Ah! tu verras, tu verras, ma chérie, je suis de l’étoffe dont

on fait les...

--Je t’y aiderai, sois tranquille! interrompit Mme Cousinet avec une

bonne humeur charmante. Et quelque chose me dit que ce garçon y mettra

du sien, lui aussi! Allons, tout cela va très bien et ce déjeuner a

certainement arrangé et avancé beaucoup de choses. Émile, tu es un homme

très fort!

Le jour suivant, tandis que M. Cousinet somnolait dans le rapide de

Paris, Pierre de Sableuse et Lisette de Lizac, assis dans le petit salon

situé à l’extrémité de la galerie, feuilletaient ensemble un album de

photographies évidemment très intéressantes.

--Je vous l’avais promis, disait Mme Cousinet, que je vous ferais voir

mes portraits dans mes plus jolies robes. Ce sont des souvenirs précieux

de ma carrière artistique et je les montre avec fierté. D’ailleurs, je

n’ai rien à cacher...

Le fait est que sur ces photographies elle ne cachait pas grand’chose:

partout triomphaient ses seins qui eussent pu, comme ceux de Vénus,

servir à mouler des coupes, ses hanches souples, ses reins cambrés, ses

jambes nerveuses.

--Me voici, disait-elle, en Incroyable... C’était dans la revue de

Pigeonneau et Saint-Marcel: _Amène ta gosse!_ J’étais très bien dans

cette scène-là. Et celle-ci? N’est-ce pas qu’elle est amusante, cette

photo? Je suis en Reine des poules... Ah! mon costume se réduit à peu de

chose: une crête, une ceinture et quelques plumes. Cela m’allait très

bien. Ici, je suis en Fée Coco... La coco, vous ne connaissez pas ça!

Vous êtes tout simple, vous, tout naturel: ça se lit dans vos yeux...

Ils sont épatants, vos yeux, d’une clarté, d’une jeunesse! Mais

continuons... Ah! celle-ci, je ne devrais pas vous la montrer... Je suis

toute nue, à part le cache-sexe, bien entendu. Tenez, regardez-la tout

de même... Mais bien vite! J’étais ainsi dans la finale de _T’en fais

pas_, une revue de Macache et Bono, deux idiots qui me faisaient chanter

des insanités. Maintenant, vous me voyez en Messaline... Un rôle tout en

or, celui-là, et où je faisais un effet fantastique. Cela se passait

dans une maison de rendez-vous de... de... enfin, du Montmartre de ce

temps-là.

--Suburre, sans doute? insinua Pierre que ces photos, ces propos et

Lisette elle-même troublaient de plus en plus.

--Oui, quelque chose comme ça. Donc, je faisais mon entrée... Le plateau

était rempli de femmes et d’hommes étendus sur des coussins: c’était

très bien mis en scène et il y avait des effets de lumière tout à fait

étonnants. Ma première réplique était: «J’ai soif d’amour... Vite, un

mâle!» Alors, il y avait divers chichis, je ne sais plus lesquels. Ah!

j’y suis. On se battait pour m’avoir. Et, finalement, un nègre

m’emportait... Oui, il m’empoignait, dansait un pas avec moi, puis me

jetait sur une peau de lion. C’était superbe! Aussi quel succès!...

J’étais rappelée six fois tous les soirs avec mon nègre, un vrai, vous

savez! Ah! quand je pense à tout ça! Tout ce passé me revient,

maintenant. Il me semble que c’est hier... Tenez, le pas de Messaline,

c’était comme ceci.

Mme Cousinet se dressa, puis se mit à esquisser une espèce de pas

oriental: elle tendait les bras vers Pierre de Sableuse, se tortillait

avec des frémissements, des ondulations qui faisaient saillir, sous la

robe de satin, des seins restés très beaux et une croupe peut-être plus

ronde, plus large que sur les photos de l’album, mais toujours d’une

ligne voluptueuse.

Et, tout à coup, elle s’écria:

--Mais faites donc le nègre!...

--Madame, je...

--Ce n’est pas difficile, bon Dieu!... Tenez, vous me prenez par la

taille... là, très bien... je me colle à vous... c’est dans mon rôle, je

suis Messaline... Vous, vous me brutalisez... allez-y, n’ayez pas peur,

Messaline aime ça... parfait... et maintenant, vous m’emportez sur le

canapé... là, oui... Allez-y... Vas-y! Prends-moi... prends-moi!... Tu

ne vois donc pas que je n’en peux plus?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au moment où cette scène, très bien enlevée par Lisette de Lizac et par

le futur candidat de la Ligue des bons Français, atteignait son maximum

d’intensité, quelqu’un poussa timidement la porte du petit salon.

C’était le curé de Sableuse qui, introduit dans la galerie, avait

entendu des soupirs, des plaintes, des cris étouffés, et s’était dirigé

vers l’endroit d’où parvenaient ces bruits bizarres. «Il doit y avoir

là, se disait-il, une personne qui souffre de quelque malaise... Mme

Cousinet, peut-être!»

L’abbé put constater qu’il n’en était rien.

--Oh! s’exclama-t-il en se mettant les mains sur les yeux...

Mais il avait déjà reconnu le fils du comte Hector et il se récria:

--Non, mais!... Fornication et adultère!... Vous ne vous gênez pas, tous

les deux!

Mme Cousinet avait repoussé son complice qui se réfugia derrière

un meuble; elle se redressa en réparant le désordre de sa

toilette--celle-ci était légère et vraiment très pratique en de telles

occasions;--puis, retrouvant aussitôt sa dignité, elle déclara de l’air

le plus naturel au pauvre abbé Pellegrin, qui, lui, cherchait à fuir:

--Monsieur le Curé, vous savez maintenant ce que je suis capable de

faire pour les idées que nous aimons et que nous défendons.

--Madame, vous... Je... permettez-moi de...

--Si j’ai marché, eh bien, c’est pour la cause! Pour la cause, vous

entendez! N’est-ce pas, monsieur de Sableuse?

Mais celui-ci n’eut pas à répondre, car l’abbé Pellegrin, n’écoutant

plus, battait rapidement en retraite...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--C’est idiot! s’exclama Mme Cousinet. Quand une femme trompe son mari,

elle oublie ses devoirs, c’est entendu, mais elle ne devrait jamais

oublier de fermer la porte!

--Nous avons perdu la tête, dit Pierre de Sableuse. Que doit penser M.

le Curé?

--En voilà une question! Moi, ce n’est pas l’opinion de ce bonhomme qui

me préoccupe, c’est ce qu’il va faire... S’il allait tout dire à M.

Cousinet!

--Rassurez-vous, il n’est pas bavard.

--Je ne m’y fie pas... Les prêtres sont un peu comme les femmes: quand

on porte une jupe, on ne sait pas garder un secret.

La femme coupable fronça les sourcils, puis, soudain:

--Oh! j’ai une idée!... C’est vrai, comment n’y ai-je pas pensé tout de

suite? Décidément, l’air de la province m’enlève mes moyens...

Une heure après, Mme Cousinet arrivait en auto au presbytère. Valérie

eut à peine le temps de l’annoncer à l’abbé Pellegrin. Celui-ci, qui

n’était pas encore tout à fait remis de son émotion, la reçut dans sa

salle à manger d’un air qu’il eût voulu indifférent et banal, mais en

vain! Il était très gêné et le laissait voir... En revanche, la

châtelaine n’était pas embarrassée le moins du monde et c’est d’une voix

calme, avec un sourire charmant, qu’elle prononça:

--Monsieur le Curé, je viens me confesser.

--Vous confesser, madame? Mais...

--Je sais que ce n’est ni l’heure, ni l’endroit, mais vous m’écouterez

quand même, j’en suis sûre. J’ai péché, gravement péché...

Et, tranquillement, avec une grâce étudiée, elle s’agenouilla.

Mais l’abbé Pellegrin avait déjà deviné et il ne voulut pas être la dupe

de cette comédie.

--Non, déclara-t-il, pas la peine d’user de ce truc-là... Pour qui me

prenez-vous? Je n’ai rien vu, rien entendu, je ne sais rien...

Déjà, Mme Cousinet s’était redressée.

--Ah! merci, monsieur le Curé! fit-elle en joignant des mains potelées

aux ongles polis.

--Vous avez donc cru que, moi, j’irais...?

--Oh! pardon! Vous savez, dans mon affolement...

--Oui, vous oubliez de fermer la porte et vous supposez que je suis un

sale type. Mais il suffit... Ceci dit, madame, quand vous voudrez vous

confesser, pour de bon, vous me trouverez à l’église, le matin à onze

heures, et le soir, une heure avant le salut. En une heure, on peut déjà

en raconter pas mal!

Sous le regard du bon curé, Lisette de Lizac perdit, brusquement, son

assurance, sa désinvolture... Elle eut même la sensation--oubliée depuis

bien des années--qu’elle rougissait et c’est d’une voix timide qu’elle

répondit:

--Monsieur le Curé, je vous en prie, ne me jugez pas trop sévèrement.

--Je ne suis pas sans péché, madame; ce n’est donc pas moi qui vous

jetterai la première pierre... Et puis, j’en ai vu bien d’autres!

Mais, à son tour, il rougit et balbutia tout en reconduisant sa

visiteuse:

--C’est une façon de parler, bien entendu...

Mon curé chez les riches · 第 21 / 41 题