m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'œuvre dramatique qui
marque la fin de ce siècle, le _Mariage de Figaro_, est dû à la rupture
du principe d'autorité. J'arrive à l'empire: alors l'autorité avait
été restaurée dans toute sa splendeur; elle avait quelque chose de
plus éclatant encore que l'autorité de Louis XIV; il y avait alors un
maître qui ne se contentait pas d'être le plus grand capitaine, le plus
grand législateur, le plus grand politique, le plus grand prince de
son temps, mais qui voulait être le plus grand organisateur de toutes
choses. La littérature, l'art, la pensée, ne pouvaient échapper à sa
domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, la
volonté d'organiser l'art; pour cela, il n'a rien épargné, il a tout
prodigué. De Moscou, il organisait le Théâtre-Français. Dans le moment
même où la fortune tournait, et où il pouvait voir l'abîme s'ouvrir, il
s'occupait de réglementer les soubrettes et les Crispins.
Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, cet homme, qui
pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz,
n'a pu faire faire un chef-d'œuvre. Il aurait donné des millions pour
que ce chef-d'œuvre naquît; il aurait fait prince celui qui en aurait
honoré son règne. Un jour, il passait une revue. Il y avait là dans
les rangs un auteur assez médiocre qui s'appelait Barjaud. Personne ne
connaît plus ce nom. On dit à l'empereur: "Sire, M. Barjaud est là.--M.
Barjaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs!" Et il lui demanda ce qu'il
pouvait faire pour lui.
M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance; ce qui ne prouve
pas qu'il eût la vocation des lettres. Il fut tué peu de temps après;
ce qui aurait empêché son talent--s'il avait eu du talent--d'illustrer
le règne impérial.
M. VICTOR HUGO.--Vous abondez dans mon sens. D'après ce que l'empereur
faisait pour des médiocrités, jugez de ce qu'il eût fait pour des
talents; jugez de ce qu'il eût fait pour des génies! Une de ses
passions eût été de faire naître une grande littérature. Son goût
littéraire était supérieur: le _Mémorial de Sainte-Hélène_ le prouve.
Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille. Eh bien! cette
littérature qu'il souhaitait si ardemment pour en couronner son règne,
lui, ce grand créateur, il n'a pu la créer. Qu'ont produit, dans
le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de persévérance, tant de
magnificence, tant de volonté? Qu'a produit ce principe de l'autorité,
si puissamment appliqué par l'homme qui le faisait en quelque sorte
vivant? Rien!
M. SCRIBE.--Vous oubliez les _Templiers_ de M. Raynouard.
M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette pièce un beau
vers.
Voilà, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorité a
produit, c'est-à-dire rien de grand, rien de beau.
J'en suis venu à me dire, pour ma part, en voyant ces résultats,
que l'autorité pourrait bien ne pas être le meilleur moyen de faire
fructifier l'art; qu'il fallait peut-être songer à quelque autre chose:
nous verrons tout à l'heure à quoi.
Le point de vue de l'art épuisé, passons à l'autre, au point de vue
de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un côté de la
question qui me touche infiniment.
Qu'a fait le principe d'autorité à ce point de vue? et que veut-il?
--Je me borne toujours au théâtre.--Le principe d'autorité voulait et
devait vouloir que le théâtre contribuât, pour sa part, à enseigner au
peuple tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe
monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de méconnaître
la puissance civilisatrice. Eh bien! je prends le théâtre tel qu'il
a été au siècle par excellence de l'autorité, je le prends dans sa
personnification française la plus illustre, dans l'homme que tous les
siècles et tous les temps nous envieront, dans Molière. J'observe:
que vois-je? Je vois le théâtre échapper complètement à la direction
que lui donne l'autorité; Molière prêche, d'un bout à l'autre de ses
œuvres, la lutte du valet contre le maître, du fils contre le père,
de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la
liberté contre l'autorité.
Nous disons, nous: "Dans _Tartufe_, Molière n'a attaqué que
l'hypocrisie." Tous ses contemporains le comprirent autrement.
Le but de l'autorité était-il atteint? Jugez vous-même. Il était
complètement tourné; elle avait été radicalement impuissante. J'en
conclus qu'elle n'a pas en elle la force nécessaire pour donner au
peuple, au moins par l'intermédiaire du théâtre, l'enseignement le
meilleur selon elle.
Voyez en effet: l'autorité veut que le théâtre enseigne tous les
respects; le théâtre enseigne toutes les désobéissances. Sous la
pression des idées religieuses, et même dévotes, toute la comédie qui
sort de Molière est sceptique; sous la pression des idées monarchiques,
toute la tragédie qui sort de Corneille est républicaine. Tous deux,
Corneille et Molière, sont déclarés, de leur vivant, immoraux, l'un par
l'Académie, l'autre par le parlement.
Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumière vient! Corneille
et Molière, qui out fait le contraire de ce que voulait leur imposer le
principe d'autorité sous la double pression religieuse et monarchique,
sont-ils immoraux vraiment? L'Académie dit oui, le parlement dit
oui,--la postérité dit non. Ces deux grands poètes ont été deux grands
philosophes; ils n'ont pas produit au théâtre la vulgaire morale de
l'autorité, mais la haute morale de l'humanité. C'est cette morale,
cette morale supérieure et splendide, qui est faite pour l'avenir, et
que la courte vue des contemporains qualifie toujours d'immoralité.
Aucun génie n'échappe à cette loi, aucun sage, aucun juste!
L'accusation d'immoralité a successivement atteint et quelquefois
martyrisé tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les
révélateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a
fait boire la ciguë à Socrate, et qu'on a cloué Jésus au gibet....
Maintenant, voulez-vous que je descende de cette région élevée, où
je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter,
au point de vue purement industriel, la question que vous étudiez?
Ce point de vue est pour moi peu considérable, et je déclare que le
nombre des faillites n'est rien pour moi, à côté d'un chef-d'œuvre
créé ou d'un progrès intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant,
je ne veux point négliger complètement ce côté de la question, et je
demanderai si le principe de l'autorité a été, du moins, bon pour faire
prospérer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a pas même obtenu ce
mince résultat. Je n'en veux pour preuve que les dix-huit années du
dernier règne. Pendant ces dix-huit années, l'autorité a tenu dans ses
mains les théâtres par le privilège et par la distinction des genres.
Quel a été le résultat?
L'empereur avait jugé qu'il y avait beaucoup trop de théâtres dans
Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en
pouvait porter. Par un acte d'autorité despotique, il supprima une
partie de ces théâtres, il émonda en bas, et conserva en haut.
Voilà ce que fit un homme de génie. La dernière administration des
beaux-arts a retranché en haut, et multiplé en bas. Cela seul suffit
pour faire juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succédé
le petit esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit années de la
déplorable administration qui s'est continuée, en dépit des chocs de la
politique, sous tous les ministres de l'intérieur? Vous avez vu périr
successivement ou s'amoindrir toutes les scènes vraiment littéraires.
Chaque fois qu'un théâtre montrait quelques velléités de littérature,
l'administration faisait des efforts inouïs pour le faire rentrer
dans des genres misérables. Je caractérise cette administration
d'un mot: point de débouchés à la pensée élevée; multiplication des
spectacles grossiers! les issues fermées en haut, ouvertes en has? Il
suffisait de demander à exploiter un spectacle-concert, un spectacle
de marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission
d'attirer et de dépraver le public. Les gens de lettres, au nom de
l'art et de la littérature, avaient demandé un Second-Théâtre-Français:
on leur a répondu par une dérision; on leur a donné l'Odéon!
Voilà comment l'administration comprenait son devoir; voilà comment le
principe de l'autorité a fonctionné depuis vingt ans: d'une part, il
a comprimé l'essor de la pensée; de l'autre, il a développé l'essor,
soit des parties infimes de l'intelligence, soit des intérêts purement
matériels. Il a fondé la situation actuelle, dans laquelle nous avons
vu un nombre de théâtres hors de toute proportion avec la population
parisienne, et créés par des fantaisies sans motifs. Je n'épuise
pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la manière dont on
trafiquait des privilèges. J'ai peu de goût à ce genre de recherches.
Ce que je constate, c'est qu'on a développé outre mesure l'industrie
misérable pour refouler le développement de l'art.
Maintenant qu'une révolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que,
du moment qu'elle a éclaté, tous ces théâtres factices sortis du
caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombés sur les
bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une
calamité pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les
entretenir à grands frais, ce qui est une calamité pour le budget.
Voilà les fruits des systèmes fondés sur le principe de l'autorité. Ces
résultats, je les ai énumérés longuement. Ils ne me satisfont point. Je
sens la nécessité d'en venir à un système fondé sur autre chose que ce
principe.
Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment où vous renoncez au
principe d'autorité, vous êtes contraints de vous tourner vers le
principe de liberté.
Examinons, maintenant, la question des théâtres au point de vue de la
liberté. Je veux pour le théâtre deux libertés qui sont toutes deux
dans l'air de ce siècle: liberté d'industrie, liberté de pensée.
Liberté d'industrie, c'est-à-dire point de privilèges; liberté de
pensée, c'est-à-dire point de censure.
Commençons par la liberté d'industrie. Voyons comment nous pourrions
organiser le système de la liberté. Ici, je dois supposer un peu; rien
n'existe.
Je suis obligé de revenir à mon point de départ; car, il ne faut pas
le perdre de vue un seul instant, la grande pensée de ce siècle, celle
qui doit survivre à toutes les autres, à toutes les formes politiques,
quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les
institutions de l'avenir, c'est la liberté. Je suppose donc que la
liberté pénètre dans l'industrie théâtrale comme elle a pénétré dans
toutes les autres industries; puis je me demande si elle satisfera
au progrès de l'art, si elle produira la rénovation du peuple. Voici
d'abord comment je comprendrais que la liberté de l'industrie théâtrale
fût proclamée.
Dans la situation où sont encore les esprits et les questions
politiques, aucune liberté ne peut exister sans que le gouvernement
y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberté
d'enseignement ne peut, à mon sens, exister qu'à cette condition; il
en est de même de la liberté théâtrale. L'État doit d'autant mieux
intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas là seulement un
intérêt matériel, mais un intérêt moral de la plus haute importance.
Quiconque voudra ouvrir un théâtre le pourra en se soumettant aux
conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que
voici ... aux garanties de diverses natures que voici.... Ce sera le
cahier des charges de la liberté.
Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout à l'heure la liberté
des théâtres de la liberté de l'enseignement; c'est que le théâtre est
une des branches de l'enseignment populaire. Responsable de la moralité
et de l'instruction du peuple, l'État ne doit point se résigner à un
rôle négatif, et, après avoir pris quelques précautions, regarder,
laisser aller. L'État doit installer, à côté des théâtres libres, des
théâtres qu'il gouvernera, et où la pensée sociale se fera jour.
Je voudrais qu'il y eût un théâtre digne de la France, pour les
célèbres poètes morts qui l'out honorée; puis un théâtre pour les
auteurs vivants. Il faudrait encore un théâtre pour le grand opéra,
un autre pour l'opéra-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces
quatre théâtres.
Les théâtres livrés à l'industrie personnelle sont toujours forcés à
une certaine parcimonie. Une pièce coûte cent mille francs à monter:
ils reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met à
haut prix ses prétentions: un théâtre libre pourrait marchander et le
laisser échapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un écrivain de talent
travaille pour un théâtre libre, il reçoit tel droit d'auteur: vous lui
donnerez le double; il travaillera pour vous. Vous aurez ainsi dans les
théâtres de l'État, dans les théâtres nationaux, les meilleures pièces,
les meilleurs comédiens, les plus beaux spectacles. En même temps,
vous, l'État, qui ne spéculez pas, et qui, à la rigueur, en présence
d'un grand but de gloire et d'utilité à atteindre, n'êtes pas forcé de
gagner de l'argent, vous offrirez au peuple ces magnifiques spectacles
au meilleur marché possible.
Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fût aussi bien
assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde
à l'orchestre, pour dix francs. De même que je voudrais le théâtre
grand pour l'idée, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette
façon, vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendezvous
où le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le Parisien et
le provincial, le Français et l'étranger, se rencontreraient tous
les soirs, mêleraient fraternellement leur âme, et communieraient,
pour ainsi dire, dans la contemplation des grandes œuvres de l'esprit
humain. Que sortirait-il de là? L'amélioration populaire et la
moralisation universelle.
Voilà ce que feraient les théâtres nationaux. Maintenant, que feraient
les théâtres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient écrasés par une
telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberté; mais je gouverne
et je tiens le niveau élevé. C'est à la liberté de s'en arranger.
Les dépenses des théâtres nationaux vous effrayent peut-être: c'est à
tort; fussent-elles énormes, j'en réponds, bien que mon but ne soit pas
de créer une spéculation en faveur de l'État, le résultat financier
ne lui sera pas désavantageux. Les hommes spéciaux vous diraient que
l'État fera avec ces établissements de bonnes affaires. Il arrivera
alors ce résultat singulier et heureux qu'avec un chef-d'œuvre, un
poëte pourra gagner presque autant d'argent qu'un agent de change par
un coup de bourse.
Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de génie qui
viendront à moi, je dirai: "Je n'ai pas seulement pour but de faire
votre fortune, et d'encourager l'art en vous protégeant; j'ai un but
plus élevé encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'œuvre, s'il est
possible, mais je veux surtout que vous amélioriez le peuple de toutes
les classes. Versez dans la population des idées saines; faites que
vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et qui me
paraît la meilleure." C'est là un langage que tout le monde comprendra;
tout esprit consciencieux, toute âme honnête sentira l'importance de la
mission. Vous aurez un théâtre qui attirera la foule, et qui répandra
les idées civilisatrices, l'héroïsme, le dévouement, l'abnégation, le
devoir, l'amour du pays, par la reproduction vraie, animée ou même
patriotiquement exaltée des grands faits de notre histoire.
Et savez-vous ce qui arrivera! Vous n'attirerez pas seulement le
peuple à vos théâtres, vous y attirerez aussi l'étranger. Pas un homme
riche en Europe que ne soit tenu de venir à vos théâtres compléter son
éducation française et littéraire. Ce sera là une source de richesse
pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous
qui les payera? L'Europe. L'argent de l'étranger affluera chez vous;
vous ferez à la gloire nationale une avance que l'admiration européenne
vous remboursera.
Messieurs, au moment où nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui
soit en état de donner des produits littéraires au monde entier, et,
cette nation, c'est la nation française. Vous avez donc là un monopole
immense, un monopole que l'univers civilisé subit depuis dix-huit ans.
Les ministres qui nous ont gouvernés n'out eu qu'une seule pensée:
comprimer la littérature française à l'intérieur, la sacrificer au
dehors, la laisser systématiquement spolier dans un royaume voisin
parla contrefaçon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable
monopole sous toutes ses formes, et je le répandrais sur le monde
entier; je créerais à Paris des foyers lumineux qui éclaireraient
toutes les nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
Ce n'est pas tout. Pour achever l'œuvre, je voudrais des théâtres
spéciaux pour le peuple; ces théâtres, je les mettrais à la charge, non
de l'État, mais de la ville de Paris; ce seraient des théâtres créés à
ses frais, et bien choisis par son administration municipale parmi les
théâtres déjà existants, et dés lors subventionnés par elle. Je les
appellerais théâtres municipaux.
La ville de Paris est intéressée, sous tous les rapports, à l'existence
de ces théâtres: ils développeraient les sentiments moraux et
l'instruction dans les classes inférieures: ils contribueraient à faire
régner le calme dans cette partie de la population d'où sortent parfois
des commotions si fatales à la ville.
Je l'ai dit plus haut d'une manière générale en me faisant le plagiaire
de l'empereur Napoléon, je le répète ici en appliquant surtout mon
assertion aux classes inférieures de la population parisienne:
la peuple français, la population parisienne principalement, ont
beaucoup du peuple athénien; il faut quelque chose pour occuper leur
imagination. Les théâtres municipaux seront des espèces de dérivatifs
qui neutraliseront les bouillonnements populaires. Avec eux, le peuple
parisien lira moins de mauvais pamphlets, boira moins de mauvais vins,
hantera moins de mauvais lieux, fera moins de révolutions violentes.
L'intérêt de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les
frais de ces fondations. Elle ferait appel à des auteurs sages et
distingués, qui produiraient sur la scène des pièces élémentaires,
tirées surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie de
cette pensée réalisée par le Cirque; on a eu tort de le laisser fermer.
Les théâtres municipaux seraient répartis entre les différents
quartiers de la capitale, et placés surtout dans les quartiers les
moins riches, dans les faubourgs.
Ainsi, à la charge de l'État, quatre théâtres nationaux pour la France
et pour l'Europe; à la charge de la ville, quatre théâtres municipaux
pour le peuple des faubourgs; à côté de ce haut enseignement de l'État,
les théâtres libres; voilà mon système.
Selon moi, de ce système, qui est la liberté, sortiraient la grandeur
de l'art, et l'amélioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous
avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le système basé
sur l'autorité, c'est-à-dire le privilège et la censure. Comparez et
choisissez.
M. LE PRÉSIDENT--Vous admettez le régime de la liberté, mais vous
faites aux théâtres libres une condition bien difficile. Ils seront
écrasés par ceux de l'État.
M. VICTOR HUGO.--Le rôle des théâtres libres est loin d'être nul à
côté des théâtres de l'État. Ces théâtres lutteront avec les vôtres.
Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il
vous arrive de repousser des œuvres remarquables; les théâtres libres
accueilleront ces œuvres-là; ils profiteront des erreurs que vous aurez
commises, et les applaudissements du public que vous entendrez dans les
salles seront pour vous des reproches, et vous stimuleront.
On va me dire: "Les théâtres libres, qui auront peine à faire
concurrence au gouvernement, chercheront, pour réussir, les moyens les
plus fâcheux: ils feront appel au dévergondage de l'imagination, ou aux
passions populaires; pour attirer le public, ils spéculeront sur le
scandale; ils feront de l'immoralité, et ils feront de la politique;
ils joueront des pièces extravagantes, excentriques, obscènes, et des
comédies aristophanesques." S'il y a dans tout cela quelque chose de
criminel, on pourra le réprimer par les moyens légaux; sinon, ne vous
en inquiétez pas. Je suis un de ceux qui out eu l'inconvénient ou
l'honneur, depuis Février, d'être quelquefois mis sur le théâtre. Que
m'importe! j'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives après tout, que
telles calomnies répandues contre moi par un journal dans ses cinquante
mille exemplaires.
Quand on me met sur la scène, j'ai tout le monde pour moi; quand on
me travestit dans un journal, j'ai contre mois les trois quarts des
lecteurs; et, cependant, je ne m'inquiète pas de la liberté de la
presse; je ne fais point de procès aux journaux qui me travestissent;
je ne leur écris pas même de lettres avec un huissier pour facteur.
Sachez donc accepter et comprendre la liberté de la pensée sous toutes
ses formes, la liberté du théâtre comme la liberté de la presse: c'est
l'air même que vous respirez. Contentez-vous, quand les théâtres libres
ne dépassent point certaines bornes que la loi peut préciser, de leur
faire une noble et puissante guerre avec vos théâtres nationaux et
municipaux; la victoire vous restera.
M. SCRIBE.--Les généreuses idées qui vient d'émettre M. Victor Hugo
sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient
à être réalisées dans un système moins compliqué. Le système de M.
Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire.
Dans ce système, où la moitié des théâtres serait privilégiée, et
l'autre moitié libre, il y aurait deux choses à craindre: ou bien les
théâtres du gouvernement et de la ville ne donneraient que de pièces
officielles où personne n'irait, ou bien ils pourraient à leur gré user
de ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les théâtres
libres seraient évidemment écrasés.
Pourquoi, alors, permettre à ceux-ci de soutenir une lutte inégale, qui
doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de liberté
n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en has? Je voudrais, et
sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me fournir M. Hugo,
que tous les théâtres fussent placés entre les mains du gouvernement.
M. VICTOR HUGO.--Je ne prétends nullement établir des théâtres
privilégiés; dans ma pensée, le privilège disparaît. Le privilège
ne crée que des théâtres factices; la liberté vaudra mieux: elle
fonctionnera pour l'industrie théâtrale comme pour toutes les autres;
la demande réglera la production. La liberté est la base de tout mon
système, il est franc et complet; mais je veux la liberté pour tout
le monde, aussi bien pour l'État que pour les particuliers. Dans
mon système, l'État a tous les droits de l'individu; il peut fonder
un théâtre, comme il peut créer un journal; seulement, il a plus de
devoirs encore. J'ai indiqué comment l'État, pour remplir ses devoirs,
devait user de la liberté commune; voilà tout.
M. LE PRÉSIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur
un détail? Admettriez-vous, dans votre système, le principe du
cautionnement?
M. VICTOR HUGO.--J'en ai déjà dit un mot tout à l'heure; je
l'admettrais, et voici pourquoi: je ne veux compromettre les intérêts
de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les
comédiens, en général, sont faibles et pauvres. Avec le système de
la liberté industrielle, il se présentera plus d'un aventurier qui
dira: "Je vais louer un local, engager des acteurs; si je réussis,
je payerai; si je ne réussis pas, je ne payerai personne." Or, c'est
ce que je ne veux point. Le cautionnement répondra. Il aura un autre
usage: le payement des amendes qui pourront être infligées aux
directeurs. A mon avis, la liberté implique la responsabilité; c'est
pourquoi je veux le cautionnement.
M. LE PRÉSIDENT.--On a proposé devant la commission d'établir, dans
l'hypothèse où la liberté industrielle serait proclamée, des conditions
qui empêcheraient d'établir, sous le nom de théâtres, de véritables
échoppes: conditions de construction, conditions de dimension, etc.
M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais à
l'établissement des théâtres.
M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.
M. LE PRÉSIDENT.--On avait proposé aussi d'interdire le mélange des
représentations théâtrales avec d'autres industries; par exemple, les
cafés-spectacles.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est d'une affaire de police.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Comment seront administrés, dans le système
de M. Hugo, les théâtres subventionnés?
M. ALEXANDRE DUMAS.--Je demanderai à la commission la permission de lui
dire comment, selon moi, la question devrait être résolue. J'ai quelque
expérience de la matière, j'ai beaucoup manié les théâtres, soit comme
auteur, soit comme directeur. J'adopte avec empressement l'institution
des théâtres de l'État, selon le système de M. Victor Hugo et celui de
M. Souvestre.
Je ne crois pas que l'administration directe de ces théâtres par le
gouvernement doive être plus dispendieuse pour lui que la tutelle
actuelle. Le chiffre total des subventions annuelles s'élève à onze
cent et quelques mille francs. Cette somme suffit, selon moi, pour
soutenir largement quatre théâtres que je voudrais voir subventionner
par le gouvernement: le Théâtre-Français, l'Opéra-Comique, les théâtres
des Italiens et de l'Odéon. Je ne parle pas encore de l'Opéra. Tous
ces théâtres out trente-quatre pieds à peu près d'ouverture; tous
pourraient user des mêmes décors. Maintenant, ils ont chacun les leurs;
chacun a une administration pour répondre de ceux qu'il possède. Le
jour où les quatre théâtres seront dans la main de la nation, on
pourra réunir ces quatre administrations en une seule. Dans chacun des
théâtres, on aura le choix des décorations qui auront été faites pour
tous les quatre depuis dix ans.
On fera ainsi cent cinquante mille francs d'économie par an, rien qu'en
faisant servir la toile et la bois d'un théâtre pour un autre. Je n'ai
point parlé de l'Opéra: à cause de ses machines, on doit le laisser
à part. Le théâtre de l'Opéra dépense prodigieusement en décors; dès
qu'une toile a servi sur la scène, elle ne peut plus resservir. Le
Théâtre-Français tombe dans un excès contraire; il ne dépense pas
par an, plus de quinze mille francs de décorations. Il a un tailleur
qui lui fait ses costumes à forfait, pour vingt-quatre mille francs
par an. Tel qu'il est, le Théâtre-Français est constitué pour être
éternellement en ruine. Ce qu'il faut pour faire vivre un théâtre,
c'est une moyenne de recettes. Quand une administration tire ses gains
moins du mérite de son répertoire que du talent d'un acteur, il faut
nécessairement qu'elle fasse de mauvaises affaires, car un acteur ne
pourra pas jouer tous les jours. Dans ce cas-là, il faut au moins que
l'administration ait deux grands acteurs, et qu'ils alternent entre eux
afin d'attirer le public tous les jours.
M. LE PRÉSIDENT.--Ce que la commission demandait, c'était surtout
des détails sur le mode d'administration des théâtres qui seraient
entretenus par L'État ou par les villes.
M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans
mon système, les théâtres subventionnés, c'est-à-dire les théâtres
nationaux et les théâtres municipaux.
Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le résultat d'un
système est toujours au dessous de ce que l'on en attend. Je ne
vous promets donc pas la perfection, mais une amélioration immense.
Pour la réaliser, il est nécessaire de choisir avec un soin extrême
les hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les
_théâtres écoles._ Avec de mauvais choix, l'institution ne vaudrait pas
grand'chose; il arrivera peut-être quelquefois qu'on se trompera; le
ministère, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron;
quand il choisira mal, ce seront les théâtres libres qui corrigeront
le mal, et, alors, vous aurez le Théâtre-Français ailleurs qu'au
Théâtre-Français, mais cela ne durera pas longtemps.
Je voudrais, à la tête des théâtres du gouvernement, des directeurs
indépendants les uns des autres, subordonnés tous quatre au directeur,
ou plutôt au ministre des arts, et se faisant, pour ainsi dire,
concurrence entre eux. Ils seraient rétribués par le gouvernement, et
auraient un certain intérêt dans les bénéfices de leurs théâtres.
M. MÉLESVILLE.--Qui est-ce qui nommera, et qui est-ce qui destituera
les directeurs?
M. VICTOR HUGO.--Le ministre compétent les nommera, et ce sera lui
aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les préfets.
M. MÉLESVILLE.--Vous leur faites là une position singulière. Supposez
un homme honorable, distingué, qui aura administré avec succès la
Comédie-Française: un ministre lui a demandé une pièce d'une certaine
couleur politique; le ministre suivant sera défavorable à cette couleur
politique. Le directeur, malgré tout son mérite et son service, sera
immédiatement destitué.
M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun à tous les fonctionnaires.
Sur la question de la censure dramatique, voici, maintenant, comment
s'exprimait Victor Hugo:
M. VICTOR HUGO.--Le système actuel est détestable. En principe, c'est
l'État qui régit la liberté littéraire des théâtres: mais l'État est
un être de raison, le gouvernement l'incarne et le représente; mais
le gouvernement a autre chose à faire que de s'occuper des théâtres:
il s'en repose sur le ministre de l'intérieur; mais le ministre de
l'intérieur est un personnage bien occupé; il se fait remplacer par
le directeur des beaux-arts; la besogne déplaît au directeur des
beaux-arts, qui la passe au bureau de censure.
Admirez ce système qui commence par l'État, et qui finit par un commis!
Si bien que cette espèce de balayeur d'ordures dramatiques qu'on
appelle un censeur peut dire, comme Louis XIV.: "L'État, c'est moi!"
La liberté de la pensée dans un journal, vous la respectez en la
surveillant; vous la confiez au jury. La liberté de la pensée sur le
théâtre, vous l'insultez en la réprimant; vous la livrez à la censure!
Y a-t-il au moins un grand intérêt qui excuse cela? Point.
Quel bien la censure, appliquée au théâtre, a-t-elle produit depuis
trente ans? A-t-elle empêché une allusion politique de se faire jour?
Jamais. En général, elle a plutôt éveillé qu'endormi l'instinct qui
pousse le public à faire, au théâtre, de l'opposition en riant.
Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En
a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.
Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empêché des théâtres de s'établir
uniquement pour l'exploitation d'un certain côté des appétits les moins
nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a été
bonne à rien; au point de vue politique, bonne à rien. Pourquoi donc y
tenez-vous?
Il y a plus. Comme la censure est réputée veiller aux mœurs publiques,
le peuple abdique sa propre autorité, sa propre surveillance; il fait
volontiers cause commune avec les licences du théâtre contre les
persécutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit un jour à l'Assemblée
nationale, de juge, il se fait complice.
La difficulté même de créer des censeurs montre combien la censure
est un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si délicates,
sur lesquelles pèse une responsabilité si énorme, elles devraient
logiquement être exercées par les hommes les plus éminents en
littérature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils
rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc
jamais, pour les remplir, que des hommes sans valeur personnelle, et
j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que
vous faites arbitres, de quoi? De la littérature! Au nom de quoi? De la
morale!
Les partisans de la censure nous disent: "Oui, elle a été mal exercée
jusqu'ici; mais on peut l'améliorer." Comment l'améliorer? On n'indique
guère qu'un moyen: faire exercer la censure par des personnages
considérables, des membres de l'Institut, de l'Assemblée nationale, et
autres, qui fonctionneront au nom du gouvernement, avec une certaine
indépendance, dit-on, une certaine autorité, et, à coup sûr, une grande
honorabilité. Il n'y a à cela qu'une petite objection, c'est que c'est
impossible....
Croyez-moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'Institut de
France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure!
Dans votre comité de censure, mettez-vous des membres de l'Assemblée
nationale élus par cette assemblée? Mais, d'abord, j'espère que
l'Assemblée refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en quoi
elle aurait grand tort, la majorité vous enverrait des hommes de parti
qui vous feraient de belle besogne!
Pour commission de censure, vous bornerez-vous à prendre la commission
des théâtres? Il y a un élément qui y serait nécessaire; eh bien! cet
élément n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous
refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce
que serait une commission de marine sans marins.
Difficultés sur difficultés. Mais je suppose votre commission composée,
soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un représentant du
peuple, un conseiller d'État, un conseiller à la cour de cassation,
allant dans les théâtres, et s'occupant de savoir si telle pièce n'est
pas faite plutôt pour éveiller des appétits sensuels que des idées
élevées. Vous les figurez-vous assistant aux répétitions, et faisant
allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la censure
du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur la
suppression d'un coq-à-l'âne ou d'un calembour?
Vous me direz: "Cette commission ne jugera qu'en appel." De deux
choses l'une: ou elle jugera en appel sur tous les détails qui feront
difficulté entre l'auteur et les censeurs inférieurs, et l'auteur ne
s'entendra jamais avec les censeurs inférieurs: autant alors, ne faire
qu'un degré; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les détails,
à accorder ou à refuser l'autorisation: alors, la tyrannie sera plus
grande qu'elle n'a jamais été.
Tenez, renonçons à la censure, et acceptons résolûment la liberté.
C'est le plus simple, le plus digne et le plus sûr.
En dépit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en présence de la
liberté de la presse, je ne puis redouter la liberté des théâtres. La
liberté de la presse présente, à mon avis, dans une mesure beaucoup
plus considérable, tous les inconvénients de la liberté du théâtre.
Mais liberté implique responsabilité. A tout abus, il faut la
répression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le jury;
pour le théâtre, qu'aurez-vous?
La cour d'assises? des tribunaux ordinaires? Impossible.
Les délits que l'on peut commettre par la voie du théâtre sont de
toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un
auteur écrivant dans une pièce des choses contraires aux mœurs; il
y a, ensuite, les délits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en
ajoutant aux paroles, par des gestes ou des inflexions de voix, un sens
répréhensible qui n'est pas celui de l'auteur.
Il y a les délits du directeur, par exemple: des exhibitions de nudités
sur la scène; puis les délits du décorateur, résultant de certains
emblèmes dangereux ou séditieux mêlés à une décoration; puis ceux du
costumier, puis ceux du coiffeur ... oui, du coiffeur: un toupet peut
être factieux; une paire de favoris a fait défendre _Vautrin._ Enfin,
il y a les délits du public: un applaudissement qui accentue un vers,
un sifflet qui va plus haut que l'acteur, et plus loin que l'auteur.
Comment votre jury, composé de bons bourgeois, se tirera-t-il de là?
Comment démêlera-t-il ce qui est à celui-ci, et ce qui est à
celui-là? le fait de l'auteur, le fait du comédien, et le fait du
public? Quelquefois le délit sera un sourire, une grimace, un geste.
Transporterez-vous les jurés au théâtre pour le juger? Ferez-vous
siéger la cour d'assises au parterre?
Supposez-vous,--ce qui, du reste, ne sera pas,--que les jurys, en
général, se défiant de toutes ces difficultés, et voulant arriver
à une répression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas
grand'chose aux délits de théâtre, suivront aveuglement les indications
du ministère public, et condamneront, sans broncher, sur ouï-dire?
Alors, savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez créé la pire des
censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant les
arrêts qui seraient leur ruine, mutileront la pensée, et supprimeront
la liberté.
Vous êtes placés entre deux systèmes impossibles: la censure
préventive, que je vous défie d'organiser convenablement; la censure
répressive, la seule admissible maintentant, mais qui échappe aux
moyens du droit commun.
Je ne vous qu'une manière de sortir de cette double impossibilité.
Pour arriver à la solution, reprenons le système théâtral tel que
je vous l'ai indiqué. Vous avez un certain nombre de théâtres
subventionnés; tous les autres sont livres à l'industrie privée; à
Paris, il y a quatre théâtres subventionnés par le gouvernement, et
quatre par la ville.
L'état normal de Paris ne comporte pas plus de seize théâtres. Sur
ces seize théâtres, la moitié sera donc sous l'influence directe du
gouvernement ou de la ville; l'autre moitié fonctionnera sous l'empire
des restrictions de police et autres que dans votre loi vous imposerez
à l'industrie théâtrale.
Pour alimenter tous ces théâtres et ceux de la province, dont la
position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs
dramatiques, corporation composée d'environ trois cents personnes, et
ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus sérieux intérêt à maintenir le théâtre dans
la limite où il doit rester pour ne point troubler la paix de l'État et
l'honnêteté publique. Cette corporation, par la nature même des choses,
a sur ses membres un ascendant disciplinaire considérable. Je suppose
que l'État reconnaît cette corporation, et qu'il en fait son instrument.
Chaque année, elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un
jury. Ce jury, élu au suffrage universel, se composera de huit ou dix
membres;--ce seront toujours, soyez-en sûrs, les personnages les plus
considérés et les plus considérables de l'association.
Ce jury, que vous apellerez _jury de blâme,_ ou de tout autre nom
que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorité
publique, soit sur celle de la commission dramatique elle même, de
tous les délits de théâtre commis par les auteurs, les directeurs,
les comédiens. Composé d'hommes spéciaux, investi d'une sorte de
magistrature de famille, il aura la plus grande autorité, il comprendra
parfaitement la matière, il sera sévère dans la répression, et il saura
superposer la peine au délit.
Le jury dramatique juge les délits; s'il les reconnaît, il les blâme;
s'il blâme deux fois, il y a lieu à la suspension de la pièce, et à
une amende considérable, qui peut, si elle est infligée à un auteur,
être prélevée sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la
société.
Si un auteur est blâmé trois fois, il y a lieu à le rayer de la liste
des associés. Cette radiation est une peine très-grave: elle n'atteint
pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa
fortune, elle implique pour lui la privation à peu près complète de ses
droits de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury
dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant le
jury se défendra; s'il est blâmé, il sera profondément affecté par ce
blâme, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette excellente
et utile association, vous n'aurez pas de récidives.
Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique
elle-même, les gardiens les plus vigilants de l'intérêt public.
C'est la seule manière possible d'organiser la censure répressive. De
cette manière vous conciliez les deux choses qui font tout le problème:
l'intérêt de la société et l'intérêt de la liberté....
En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs dramatiques, il y aura
aussi un juge qui veillera à la police de l_'audience,_ à la dignité
de la représentation; ce juge, ce sera le public. Sa puissance est
grande et sérieuse; elle sera plus sérieuse encore quand il se sentira
réellement investi d'une sorte de magistrature par la liberté même. Ce
juge a puissance de vie et de mort; il peut faire tomber la toile, et
alors tout est dit.
M. LE PRÉSIDENT.--Mais ce juge n'est pas un, la majorité décidera, la
minorité protestera, et une lutte personnelle s'engagera pour trancher
la question.
M. SOUVESTRE.--Les troubles seront plus rares que vous ne le croyez.
Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé au Vaudeville dans ces
derniers temps. On y jouait des pièces faites pour exciter la passion
et la répulsion d'une partie de la population parisienne. La majorité
du public s'est prononcée en faveur de ces pièces; la minorité s'est
retirée, s'inclinant ainsi devant le jugement de la majorité. Des faits
analogues seront de plus en plus communs à mesure qu'on s'habituera à
la liberté du théâtre.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--L'organisation de la censure répressive,
telle que la propose M. Victor Hugo, présente une difficulté dont je
le rends juge. On ne peut, maintenant, faire partie de l'association
des auteurs dramatiques qu'après avoir fait jouer une pièce. M. Victor
Hugo propose de maintener ces conditions ou des conditions analogues
d'incorporation. Quel système répressif appliquera-t-il alors à la
première pièce d'un auteur?
M. VICTOR HUGO.--Le système de droit commun, comme aux pièces de tous
les auteurs qui ne feront pas partie de la société, la répression par
le jury.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--J'ai une autre critique plus grave à faire au
système de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions
déterminées a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats.
De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit
littéraire prédominait dans votre association, ne serait-il pas à
craindre qu'elle repoussât de son sein les auteurs dévoués à des idées
contraires, ou même que ceux-ci ne refusassent de se soumettre à un
tribunal évidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne
risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs
dramatiques, un si grand nombre d'auteurs, que son syndicat deviendrait
impuissant à réaliser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par
quelques mots. Il y a des esprits indépendants qui refuseront d'entrer
dans notre association précisément parce qu'ils craindront une justice
disciplinaire, à laquelle il n'y aura pas chance d'échapper, et ceux-là
seront sans doute les plus dangereux.
J'irai plus loin. Si vous attributez à notre association le caractère
que lui veut M. Victor Hugo, vous changez le nature du contrat qui nous
unit, et que nous avons souscrit. Or, je suis persuadé que, dès que ce
changement aura lieu, beaucoup de nos confrères se sépareront de nous
immédiatement: il y en a plusieurs que trouvent déjà bien lourd le joug
si léger que leur imposent nos conventions mutuelles.
Du reste, il y a, dans le système de M. Victor Hugo, des idées larges
et vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le système préventif,
le seul qui, selon moi, puisse être établi avec quelque chance de
succès. Il n'est personne de ceux qui veulent l'établir dans la
nouvelle loi qui ne le veuille avec des garanties qu'il n'a jamais
eues jusqu'ici. Je suppose la censure à deux degrés. Ne pourrait-on
pas composer la commission d'appel de personnes considérables de
professions diverses, parmi lesquelles se trouveraient, en certain
nombre, des auteurs dramatiques élus par le suffrage de leurs confrères?
Si ces auteurs étaient désignés par le ministre, par le directeur des
beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommés par leurs
confrères, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant
le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait
changer d'opinion. Celui de nous qui serait élu ainsi ne verrait pas de
honte à exercer les fonctions de censeur; il s'en ferait même honneur,
car il sentirait qu'elles lui ont été confiées, non pour opprimer, mais
pour protéger et défendre les auteurs dramatiques.
M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques
consentiront à exercer la censure répressive, parce que c'est une
magistrature; ils refuseront d'exercer la censure préventive, parce que
c'est une police.
J'ai dit les motifs qui, à tous les points de vue, me font repousser la
censure préventive; je n'y reviens pas.
Maintenant, j'arrive à cette objection, que m'a faite M. Béhic, et
qu'a appuyée M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs
dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de
la corporation, et qu'alors mon but serait manqué.
Cette difficulté est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je
l'aborderai franchement, en disant ma pensée tout entière. Pour
réaliser la réforme, il faut agir rigoureusement, et mêler à l'esprit
de liberté l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'État,
au moment de donner une liberté considérable, n'impose pas des
conditions aux hommes appelés à jouir de cette liberté? L'État dira:
"Tout individu qui voudra faire représenter une pièce sur un théâtre
du territoire français pourra la faire représenter sans la soumettre
à la censure; mais il devra être membre de la société des auteurs
dramatiques." Personne, de cette manière, ne restera en dehors de la
société: personne, pas même les nouveaux auteurs, car on pourrait
exiger, pour l'entrée dans la société, la composition, et non la
représentation, d'une ou plusieurs pièces.
Le temps me manque ici pour dire ma pensée dans toute son étendue; je
la compléterai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais
qu'on organisât une corporation, non pas seulement de tous les auteurs
dramatiques, mais encore de tous les lettrés. Tous les délits de presse
auraient leur répression dans les jugements des tribunaux d'honneur
de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacité de la
répression par les cours d'assises?
Tout homme qui écrirait et ferait publier quelque chose serait
nécessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la
place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une
autorité; cette autorité servirait puissamment à la gloire et à la
tranquillité du pays.
Aucune tyrannie dans ce système: l'organisation. A chacun la liberté
entière de la manifestation de sa pensée, sauf à l'astreindre à une
condition préalable de garantie qu'il serait possible à tous de remplir.
Les idées que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon
âme; mais je pense, en même temps, qu'elles ne sont pas encore mûres.
Leur jour viendra; je le hâterai pour ma part. Je prévois les lenteurs:
je suis de ceux qui acceptent sans impatience la collaboration du temps.
M. ÉMILE SOUVESTRE.--Avant l'arrivée de M. Victor Hugo dans le sein de
la commission, et sans connaître les moyens qu'il supposait nécessaires
pour organiser la censure répressive, j'avais émis des idées analogues
à celles qu'il vient de développer. Cette rencontre fortuite est pour
moi un motif nouveau et puissant de ne voir le port que là où je l'ai
indiqué: je pense qu'elle aura frappé la commission.
Je dois ajouter qu'on n'aurait pas autant de peine à établir un
tribunal disciplinaire de gens de lettres ou d'auteurs dramatiques que
le croit M. Scribe; maintenant, avec notre organisation imparfaite,
très-souvent les bureaux de ces sociétés rendent des sentences
arbitrales aux-quelles les parties se soumettent très-volontiers. C'est
déjà un commencement de juridiction.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre
demandent, c'est tout bonnement l'établissement d'une jurande ou
maîtrise littéraire. Je ne dis pas cela pour les blâmer. L'institution
qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais, comme
eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins
éloigné.
M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles
qu'ont vues nos pères. Les associations du passé étaient basées sur le
principe de l'autorité, et faites pour le soutenir et l'organiser; les
associations de l'avenir organiseront et développeront la liberté.
Je voudrais voir désormais la loi organiser des groupes
d'individualités, pour aider, par ces associations, au progrès
véritable de la liberté. La liberté jaillirait de ces associations,
et rayonnerait sur tout le pays. Il y aurait liberté d'enseignement
avec des conditions fortes imposées à ceux qui voudraient enseigner.
Je n'entends pas la liberté d'enseignement comme ce qu'on appelle le
parti catholique: liberté de la parole avec des conditions imposées à
ceux qui en usent devant les tribunaux, liberté du théâtre avec des
conditions analogues; voilà comme j'entends la solution du problème
J'ajoute un détail qui complète les idées que j'ai émises sur
l'organisation de la liberté théâtrale. Cette organisation, on ne
pourra guère la commencer sérieusement que quand une réforme dans la
haute administration aura réuni dans une même main tout ce qui se
rapporte à la protection que l'État doit aux beaux-arts, aux créations
de l'intelligence; et, cette main, je ne veux pas que ce soit celle
d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence
ne saurait être trop haut placé. Voyez, à l'heure qu'il est, quel chaos!
Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de
l'intérieur, les théâtres, les musées; le ministre de l'instruction
publique, les sociétés savantes; le ministre des cultes, les églises;
le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.
Tout cela devrait être réuni.
Un même esprit devrait coordonner dans un vaste système tout cet
ensemble, et le féconder. Que peuvent, maintenant, toutes ces pensées
divergentes, qui tirent chacune de leur côté? Rien, qu'empêcher tout
progrès réel.
Ce ne sont point là des utopies, des rêves. Il faut organiser.
L'autorité avait organisé autrefois assez mal, car rien de
véritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberté l'a débordée
et l'a vaincue à jamais. La liberté est un principe fécond; mais, pour
qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.
Organisez donc dans le sens de la liberté, et non pas dans le sens
de l'autorité. La liberté, elle est maintenant nécessaire. Pourquoi,
d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberté du théâtre depuis
dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir à la France?
Et, cependant, elle existe maintenant sans être entourée d'aucune
des garanties que je voudrais établir. Il y a eu de ces pièces qu'on
appelle réactionnaires; savez-vous ce qui en est résulté? C'est que
beaucoup de gens qui n'étaient pas républicains avant ces pièces le
sont devenus après. Beaucoup des amis de la liberté ne voulaient pas
de la République, parce qu'ils croyaient que l'intolérance était
dans la nature de ce gouvernement; ces hommes-là se sont réconcilies
avec la République le jour où ils ont vu qu'elle donnait un libre
cours à l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle,
qu'elle était bonne princesse, en un mot. Tel a été l'effet des pièces
réactionnaires. La République s'est fait honneur en les supportant.
Voyez maintenant ce qui arrive! la réaction contre la réaction
commence. Dernièrement, on a représenté une pièce ultra-réactionnaire:
elle a été sifflée! Et c'est dans ce moment que vous songeriez à vous
donner tort en rétablissant la censure! Vous relèveriez à l'instant
même l'esprit d'opposition qui est au fond du caractère national!
Ce qui s'est passé pour la politique s'est passé aussi pour la
morale. En réalité, il s'est joué, depuis dix-huit mois, moins de
pièces décolletées qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire
de la censure. Le public sait que le théâtre est libre; il est plus
difficile. Voilà la situation d'esprit où est le public. Pourquoi donc
vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
Laissez là la censure, organisez; mais, je vous le répète, organisez la
liberté!
* * * * *
[See text, p. 174. The following precedes the letter to M. S. Henry
Berthoud, in the Paris edition of the _Souvenirs,_ 1854.
--See TO M. S.--HENRY BERTHOUD]
Nous empruntous textuellement tout ce qui va suivre au _Musée des
Familles_
HISTOIRE LITTÉRAIRE ET DRAMATIQUE DU XIXe SIÈCLE _Tour de Nesle._--M.
ALEX. DUMAS--M. GAILLARDET--M. JULES JANIN--M. HAREL--M. BARBA
Une seule phrase, jetée au milieu d'un article publié par le _Musée
des Familles_, a fait naître de tristes débats que la loi autant que
notre esprit d'impartialité nous contraignent de reproduire. Si nous
avons consenti à le faire aussi longuement, c'est afin de mettre
un terme à cette lutte littéraire, de clore cette véritable mêlée
dramatique dans laquelle ne manque aucun personnage. L'auteur en vogue
malgré l'éclat qui s'attache à son nom, l'écrivain inconnu malgré
l'intérêt qu'inspire tout jeune homme à ses débuts dans une carrière
difficile,--le directeur de théâtre, malgré ses habiles combinaisons
pour faire payer au parterre ses victories dramatiques,--l'éditeur
théâtral marchandant la valeur litéraire du drame moderne,--et enfin,
enfin le redoutable feuilletoniste des _Débats_, celui dont les deux
seules initiales sont la terreur des vaudevillistes et qui jusqu'à
présent avait joui du privilège de pouvoir attaquer sans réplique. Dans
ce drame, qui se passe hors la scène et dans les colonnes du _Journal
à deux sous_, tous les rôles sont remplis, tous les caractères se
développent parfaitement, quelque confuse que paraisse l'action, et
quelque hérissées de notes et de pièces que soient les pages du récit.
Un seul espoir affaiblit le regret que nous éprouvons de servir
d'organes à une si triste révélation des mœurs littéraires de notre
époque. L'immense publicité que lui donne le _Musée des Familles_
éclairera, nous l'espérons, cette foule de jeunes hommes, qui, trompés
par leur imagination, aspirent à quitter leur province, leur famille,
leur foyer, leur profession modeste et lucrative pour les échanger
contre la gloire et le bien-être de la vie littéraire et artistique de
Paris. Qu'ils regardent de près quelle est cette gloire, quel est ce
bien-être!--
[See p. 204. The following additional passage occurs in the Paris
edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
They forgot that a soldier is an impassive tool, who is placed
inflexibly between the two words _obedience_ and _disobedience,_
and that, from the standpoint of martial law, to obey is his duty,
to disobey means disgrace. The soldiers had only done their duty by
obeying. Men of intelligence fully understand this distinction; but the
masses class together under the same malediction both the steel and the
arm which wields it.
[See p. 216. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
Is it not strange to hear Charles X., an exile in England, continuing
to call himself King _by the grace of God_? One recalls the poor
bricklayer who fell from the top of a ladder, to whom, as he picked
himself up with one leg only broken, a passer-by remarked:--
"Ah! friend, Providence has been very gracious to you!"
"To me!--He might have favoured me with the missing rung of the ladder."
But let us return to our proclamation.
[See p. 316. Report of 2 December 1831.]
No. 1034.
Les renseignements les plus scrupuleux ont été pris sur M. Véret et les
personnes désignées dans la note dont le numéro est ci-contre.
M. Véret est arrivé d'un petit voyage il y a quinze jours, d'où il
avait conduit les fils d'un ami qu'il a eu la douleur de voir mourir
peu de temps après son arrivée.
Le 25 de ce mois, en arrivant à Monceau (parc), où il est logé, il y
trouva MM. Teulon, député du Gard, et Augier, avocat, qui étaient
venus demander à dîner à madame Véret; il n'y avait que ces deux
messieurs d'étrangers. Ils y ont, en effet, dîné, et n'en sont sortis
qu'à onze heures un quart. Le 26 au matin, madame Véret a été occupée
toute la matinée à savonner, et, l'après-midi, à repasser son linge, et
n'est point sortie dans le parc de toute la journée; mais, le dimanche
27, elle s'y est promenée pendant une demi-heure avec un parent de M.
Véret; j'ignore sur quel objet ils se sont entretenus.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Véret, quoique ayant de l'esprit,
est peut-être l'homme du monde le moins propre à la politique, et qu'il
ne s'en occupe jamais.
Le donneur d'avis aurait pu signaler aussi comme fréquentant la maison
de M. Véret: MM. Crémieux, Madier de Montjau, Augier, gendre de
Pigaulte-Lebrun, et Oudard, secrétaire des commandements de la reine.
Le préfet qui commande la maison de M. Véret, et qui, dit-on, doit être
connu de M. Thibault,--et non Thiébault,--médecin, rue de Provence,
56, ne serait-il point M. le comte de Celles, qui, à une époque
déjà ancienne, était préfet à Amsterdam, lorsque M. Véret y était
commissaire de police? M. le comte de Celles, honoré des bontés du roi
depuis longtemps, pourrait-il donner des soupçons d'être en opposition
au gouvernement du roi Louis-Philippe? On peut affirmer que non.
La liaison de M. Véret avec MM. Teulon, député du Gard; Augier, avocat;
Rousselle et Madier de Montjau, ainsi que M. Detrée, demeurant rue
Planche-Mibray, n° 3, date de 1815, lorsque M. Véret, était commissaire
de police à Nîmes, et que, d'accord ensemble, ils s'opposèrent avec
énergie aux massacres qui eurent lieu dans cette ville. Ce furent
encore eux qui rédigèrent la fameuse protestation de M. Madier de
Montjau, qui valut à celui-ci d'être censuré à la cour royale de Paris.
M. Thibault, médecin demeurant, rue de Provence, n° 56, est l'ami et
le médecin de M. Véret et de sa famille, et, en cette double qualité,
il va quelquefois chez la famille Véret, mais rarement sans y être
appelé. J'ai déjà rendu compte, dans un précédent rapport, de l'opinion
de ce jeune homme, qui a l'habitude de s'exprimer librement et avec
franchise, mais qui, j'en ai la certitude, est incapable de nuire au
gouvernement du roi Louis-Philippe, ni à aucun ministère; ce jeune
homme, qui a du talent, est recherché des meilleures sociétés de la
capitale, et même d'opinions très-opposées; il appartient, comme je
l'ai déjà dit, à une famille de distinction; un grand vicaire de
Lisieux est son oncle.
_M. Alexandre Dumas, demeurant rue Sainte-Lazare, dans une maison bâtie
par des Anglais, est, en effet, un républicain dans toute l'acception
du terme. Il était employé dans la maison de M. le due d'Orléans,
avant la révolution de juillet. Il y a resta encore quelques temps
après; mais, enfin, n'ayant pas voulu prêter serment de fidélité au
roi Louis-Philippe, il quitta son service. Pendant tout le temps qu'il
a été employé dans la maison de monseigneur le due d'Orléans, il a
fréquenté la maison de M. Véret; mais on peut affirmer, sans crainte
d'être démenti, qui, depuis ce temps, il ri a pas été une fois chez
lui._
M. Detrée est propriétaire de la maison où il demeure, rue
Planche-Mibray, n° 3, depuis sept ou huit ans, et où il tient un bureau
de loterie; il a été anciennement chirurgien-major aux armées; cet
homme jouit de la réputation d'un homme de bien, et est parfaitement
dans les principes du gouvernement actuel. Sous le gouvernement déchu,
il passait pour être bonapartiste; mais on peut dire que c'est un homme
à peu près nul. J'ai déjà dit depuis quelle époque il est lié d'amitié
avec M. Véret.
M. Rousselle, homme de loi, ami de M. Véret, demeure depuis plusieurs
années rue de la Coutellerie, n° 10, où il tient un cabinet d'affaires
et a une nombreuse clientèle; il est très-considéré dans son quartier,
a la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, a vu la révolution de
juillet avec plaisir; depuis ce temps, il fait parte delà garde
nationale, et en remplit exactement tous les devoirs; son opinion est
et a toujours été très-modérée, et, quoique ami de la famille Véret, il
n'y va que rarement le soir.
M. Augier, gendre de M. Pigault-Lebrun, a la réputation d'être un
avocat distingué, ami intime de M. Véret et de M. Teulon, député du
Gard, jouissant de l'estime générale, et, à ce qu'on m'a assuré, grand
partisan du roi Louis-Philippe.
M. Puget, élève en droit, natif de Nîmes, est fils d'un ami de M.
Véret, et ce n'est qu'en cette qualité qu'il est reçu chez lui, et
encore peu souvent; ce jeune homme a demeuré pendant dix-huit mois
en garni, rue Hautefeuille, n° 11, où il s'est fait estimer pour sa
douceur et sa bonne conduite; depuis le 1er novembre, il est logé
rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, n° 9, où il est en pension,
et on ne l'a pas encore entendu parler politique.
Le sieur Bluret ne demeure rue Jacob, n° 6, que depuis quinze jours;
on ne sait où il demeurait auparavant: il prend la qualité d'homme de
lettres, et n'en paraît pas plus heureux. Tant qu'à son opinion, on ne
la connaît pas, n'étant connu de personne dans la maison, ni dans le
quartier.
Le sieur Zacharie demeure rue de Bussy, n° 30, depuis plus d'un an.
Avant, il travaillait, à Lyon, dans une fabrique de châles. Croyant
qu'à Paris cet état était plus avantageux, il y vint avec sa femme,
et s'y est fixé; mais, ayant été sans ouvrage, et se trouvant dans la
misère, il a réclamé des secours de la maison du roi. Depuis quelque
temps, on dit qu'il est occupé à la construction du nouveau pont en
face des Saints-Pères. Cet homme n'a point d'opinion, et, quoique pas
heureux, jouit de la réputation d'un honnête homme.
Le sieur Riverand a demeuré rue Saint-Martin, n° 222, pendant deux mois
seulement. On ne sait où il demeurait avant, et il y a environ trois
mois qu'il a quitté ce logement pour aller, a-t-on dit, loger rue du
Mail; mais toutes les recherches pour l'y trouver ont été inutiles.
Ayant laissé des dettes rue Saint-Martin, on a des raisons de croire
qu'il cache sa nouvelle demeure. Quoi qu'il en soit, on n'en dit ni
bien ni mal dans son ancien domicile de la rue Saint-Martin; seulement,
on sait qu'il n'était pas heureux.
D'après les renseignements que j'ai pu recueillir sur M. Véret, je
puis affirmer qu'il jouit de l'estime de tous les gens de bien, qu'il
est aimé dans la maison du roi; mais il n'est pas sans avoir quelques
ennemis qui peut-être sont jaloux de la faveur dont il jouit, et, si
j'en crois quelques mots échappés à quelques personnes, M. le marquis
d'Estrada pourrait bien être pour quelque chose dans les déclarations
contre M. Véret.
_Signé:_ BINET
* * * * *
[See p. 320. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. v., 1855.]
I awoke at Montereau. I made up my mind to stop at every place renowned
in history. I began at Montereau, celebrated for two events, one
during the Middle Ages and one in modern times. Jean-sans-peur was
assassinated there and Napoleon won a battle there.
* * * * *
[See p. 401. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vi., 1855.]
These three days of hospitable entertainment left such a pleasant
recollection in my memory as will easily account for the different
episodes I shall have to relate concerning that adorable princess and
the other members of her family.
* * * * *
[See p. 472. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii.,
1855.]
But my reader will not lose anything thereby, for I know these lines by
heart and I will repeat them--
"Ce vieillard m'a maudit!"
This is the second time that Triboulet repeats this hemistich. You see
clearly that Victor Hugo was undoubtedly right.
"Pendant qu'il me parlait,
Pendant qu'il me criait: Oh! sois maudit, valet!
Je raillais sa douleur! Oh! oui, j'étais infâme!
Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.
Maudit!"
What the deuce! you see clearly, my learned critic, that this time you
are wrong and that the first act is connected with the second.
"Ah! la nature et les hommes m'ont fait
Bien méchant, bien cruel et bien lâche en effet!
O rage! être bouffon! O rage! être difforme!
Toujours cette pensée! et qu'on veille, qu'on dorme,
Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,
Retomber sur ceci. Je suis bouffon de cour!
Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire
Que rire!... Quel excès d'opprobre et de misère!
Quoi! ce qu'ont les soldats, ramassés par troupeau
Autour de ce haillon qu'on appelé drapeau!
Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,
A l'esclave à Tunis, au forçat dans son bagne,
A tout homme, ici-bas, qui respire et se meut,
Le droit de ne pas rire et de pleurer, s'il veut
Je ne l'ai pas! Oh Dieu! triste et d'humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,
Tout rempli de dégoût de ma difformité,
Jaloux de toute force et de toute beauté,
Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,
Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu d'ombre,
Si je veux recueillir et calmer un moment
Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,
Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,
Qui, tout puissant, aimé des femmes, content d'être,
A force de bonheur oubliant le tombeau,
Quand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,
Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,
Et me dit en bâillant: Bouffon! fais-moi donc rire!
O pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout!
Eh Bien! la passion qui dans son âme bout,
La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,
L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,
Le calcul éternel de quelqu'affreux dessein,
Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,
Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,
Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!
Abjection! s'il marche, ou se lève ou s'assied,
Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.
--Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie.
Ou bien, c'est une femme, une femme, jolie,
Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,
Qui le laisse jouer sur son lit comme un chien!--
Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes;
Oh! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!
Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!
Comme il leur sait trouver des contre-coups soudain!
Il est le noir démon qui conseille le maître.
Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître.
Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir
Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!
--Vous l'avez fait méchant! O douleur! est-ce vivre?
Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre,
Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,
Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,
Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,
Des fêtes qui, pour vous, ne sont qu'une ironie,
Démolir le bonheur des heureux par ennui,
N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,
Et, contre tous, partout où le hasard vous pose
Porter toujours en soi, mêler à toute chose,
Et garder, et cacher, sous un rire moqueur.
Un fond de vieille haine, extravasée au cœur!
Oh! je suis malheureux!"
Surely, Virgil and those with him when they visited the seventh circle
of Hell--read the _Divine Comedy_--never heard a more sorrowful or more
bitter wail of despair.
The critic next analyses the third scene.
* * * * *
[See p. 479. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii.,
1855.] But here is the play against which the Government seeks to
raise numerous objections! Behold immorality and obscenity exposed.
What a pity! The power had its hidden reasons (which we will reveal
presently), for stirring up as many prejudices against _le Roi s'amuse_
as possible. It would have liked the public to smother the play without
a hearing, on the ground of an imaginary wrong, as Othello smothered
Desdemona--HONEST IAGO!
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii.,
1855.]
Écoutez:--"C'est bien lui!--Maintenant, monde, regarde-moi, Ceci,
c'est un bouffon, et ceci c'est un roi! Et quel roi! le premier de
tous! le roi suprême! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est
lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul, Qui donc
a fait cela! Eh bien, oui, c'est un seul. Non, je ne reviens pas
d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire.
Que dira l'avenir? Quel long étonnement! Parmi les nations, d'un tel
événement! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! Une des
majestés humaines les plus hautes, Quoi, François de Valois, ce prince
au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un Dieu,
--A l'éternité, près,--un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait
les bases des murailles, L'homme de Marignan, lui qui, toute une
nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui,
quand le jour vint, les mains de sang trempeés N'avait plus qu'un
tronçon de trois grandes épées, Ce roi! de l'univers par sa gloire
étoilé, Dieu! comme il se sera brusquement en allé! Emporté tout à
coup, dans toute sa puissance, Avec son nom, son bruit, et sa cour
qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, Une nuit
qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! Quoi! cette cour, ce siècle
et ce règne,--fumée! Ce roi, qui se levait dans une aube enflammée!
--Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! Apparu, disparu,--comme un
de ces éclairs! Et peut-être demain des crieurs inutiles. Montrant
des tonnes d'or, s'en iront par les villes Et crieront au passant, de
surprise éperdu:--A qui retrouvera François premier perdu!--C'est
merveilleux!--
Ma fille, ô ma pauvre affligée, Le voilà donc puni, te voilà donc
vengée! Oh! que j'avais besoin de son sang! Un peu d'or, Et je l'ai!
Scélérat, peux tu m'entendre encor? Ma fille, qui vaut plus que ne
vaut ta couronne, Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, Tu me
l'as enviée et prise! Tu me l'as Rendue avec la honte,--et le malheur,
hélas! Et bien! dis, m'entends-tu? Maintenant, c'est étrange, Oui,
c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! Par ce que je feignais
d'avoir tout oublié, Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc, pitié! La
colère d'un père aisément édentée!--Oh! non! dans cette lutte, entre
nous suscitée, Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur Lui,
qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur."
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii.,
1855.]
Very well! Why is Triboulet's not as long as yours? Do you not imagine
that the father, whose daughter has been stolen from him, has not as
much to say to the King, as you, a poet, who have not even stolen as
much as Alexander stole from the cynic Diogenes--namely, his share of
sunshine?
* * * * *
[See p. 495. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii.,
1855.]
The engagements I have entered into I shall keep, messieurs. Those in
authority who are concerned that this discussion shall be conducted
with dignity and in order need have no fear of me. I feel neither anger
nor animosity. Only, as the police have put a construction on one of my
lines which it does not bear and which was never in my mind, I declare
that to be an impertinence and more insulting even to the King than to
me the poet. I would have the police to understand once for all that
I do not write plays with double meanings. Let them fully understand
this, because I shall not refer to the question again.
* * * * *
[See p. 498. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii.,
1855.]
When Bonaparte was Consul and Emperor, he also desired despotism, but
he acted differently. He did it boldly and openly. He did not make
use of any of the wretched little precautionary measures with which
nowadays all our liberties are juggled, older liberties as well as
the more recent ones, those of 1830 as well as those of 1789. Napoleon
was neither cunning nor a hypocrite; he did not swindle us ont of
our rights one after the other, under cover of our supineness, as
is done now. Napoleon took everything at once at a single bound and
single-handed. The lion has not the same methods as the fox.
Those, messieurs, were great times! The Empire, both in its government
and in its administration, was undoubtedly an epoch of intolerable
tyranny; but let us remember that the loss of our liberty was largely
made up for by glory. The attitude of France then, like that of Rome
under Cæsar, was, at the same time, both submissive and dignified. It
was not France as we like it, a free France, the independent sovereign
of herself, but France the slave of one man and mistress of the world.
Then, it is true, our liberty was taken from us; but we were presented
with a sublime spectacle. We were told at such a day and hour "I
will enter such or such a capital"; and we did enter it, the said
day and hour. All sorts of kings elbowed against one another in
his ante-chambers. A dynasty was dethroned with one decree of the
_Moniteur._ If any one took a fancy for a column, the Emperor of
Austria was made to provide the bronze.
The lot of French comedians was, I admit, ruled in rather an arbitrary
fashion, but the regulation proceeded from Moscow. As I say, they
took away all our liberty, created a bureau of censorship, tore up
our books, stripped our play-bills off the walls; but, to all our
complaints, they had ready the magnificent reply, Marengo! Jena!
Austerlitz!
Those days, I repeat, were great; to-day we are petty. We obey an
arbitrary will as then, but we are no longer giants. Our Government is
not calculated to console a great nation for the loss of its liberty.
In matters of art, we deface the Tuileries; in matters of glory, we let
Poland perish. That does not prevent our puny statesmen from handling
liberty, as though they were cut ont for despots; or from trampling on
France as though their shoulders were strong enough to carry the world.
* * * * *
[See p. 539. In the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. viii., 1835,
Dumas ends thus:--]
"Now would you like to have an idea of French wit in the year 1825?"
"What do you mean? Does French wit, then, change?"
"Certainly! every ten or fifteen years; that is how it is eternal."
"Then, according to you, witty men are only clever for ten years?"
"Witty men are clever all their lives, for example, Voltaire and M. de
Talleyrand. But their wit changes its form, as a serpent changes its
skin, often in order to take a more brilliant one than it has cast off."
[And then he prints twenty pages of extracts from a newspaper of 1825
as specimens of "esprit."]
* * * * *
[See p. 540.]
PRÈMIERE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Je prends la liberté de me rappeler à votre
souvenir; car vous n'ignorez pas que, depuis dix ans que je suis au
bagne de Toulon, je n'ai pas interrompu un seul instant les honorables
fonctions que l'on m'a confiées. Cependant, comme il serait possible
que vous m'eussiez oubié, je vais vous tracer de nouveau un petit
tableau de mon existence physique et morale.
Je m'appelle de ***; oui, monsieur le préfet, de ***! Mon nom est
précédé de la particule, et j'ai pourtant été confondu avec un tas
de coquins obscurs.... Mais, hélas! vous le savez comme moi, dans ce
monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait.--Je ne
suis ni grand ni petit, ni beau ni laid; j'ai une de ces figures qui
s'oublient facilement ce qui est un grand avantage dans notre état,
car, si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés
à des scènes fort désagréables. La nature m'a doué d'un de ces regards
obliques que le vulgaire appelle _louches,_ mais que nous autres
savons apprécier; car, lorsqu'on a l'air de regarder d'un côté, on
voit de l'autre. J'ai l'organe de l'ouie trés-développé, et, dans une
conversation, pas un mot ne m'échappe. Enfin, ma colonne vertébrale est
excessivement souple; ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte
occasion.... Quant au moral, j'ai l'air le plus engageant du monde:
je suis poli, affable, obséquieux même, et je possède la flatterie au
plus haut degré; je m'insinue dans l'intérieur des familles, je pénètre
les replis les plus cachés du cœur humain: un regard, un demi-mot, me
mettent sur la voie, et, quand, malgré tout ma pénétration, tout ma
science, je n'ai rien trouvé, alors j'invente!
Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la bonté de
me donner de l'emploi. Criblé de dettes, connu comme un assez mauvais
sujet de bon ton ... vous entendez? un de vos agents qui pouvait
m'apprécier me proposa d'entrer dans la grande confrérie; j'acceptai,
et ce nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel; car je fus
accusé pour faux! J'eus beau supplier, intriguer, faire parler en
ma faveur par un de mes confrères de Montrouge...; impossible de me
disculper: la justice et les tribunaux n'entrent pas, malheureusement,
dans tous ces petits intérêts-là; elle ne plaisante jamais. Je fus
condamné à dix ans de travaux forcés. Quelle humiliation pour un agent
de l'autorité!
A peine arrivé dans ce vast établissement,... qui rend réellement
d'immenses services à la société, et qu'on devrait nommer autrement,
par égard pour nous autres gens bien nés ... ma figure plut à
l'inspecteur de police; il devina mes talents, me fit des propositions.
Malgré le vœu que j'avais fait de ne plus servir un pays aussi
ingrat, la philanthropie, le désir du bien général, etc., etc., me
déterminèrent; mais hélas! quelle décadence, monsieur le préfet! être
réduit à examiner la conduite morale et politique des galériens ... moi
qui avais exercé cet état important dans la meilleure société! Vous
m'avouerez que c'est très-désagréable. Outre que les agents en chef ne
sont pas honnêtres du tout.... Au moins, dans la capitale, on gazait
les termes; vous nous faisiez appeler agents de l'autorité, voire même
du gouvernement, tandis que, là, on vous appelle _mouchards_ tout
court.... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité,
on nous compare aux plus vils instruments! Enfin, monsieur le préfet
c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez bien voulu vous
intéresser à moi, pour me faire, le plus tôt possible, sortir de ce
vilain endroit, et me promettre de me faciliter les moyens de continuer
une carrière que je crois avoir exercée avec honneur et au gré de vos
désirs; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici. J'ai fait
des progrès sensibles en souplesse et en ruse; je sais beaucoup de
tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire
usage, non pas pour moi, mais pour le bien public.
Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de toute votre estime
et de toute votre confiance. Mes talents ont augmenté; j'ai analysé la
délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous
sera un garant de ma fidélité future à remplir mes devoirs.
Veuillez me faire connaître vos ordres, et ce que vous désirez faire de
moi à la sortie du bagne.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la
plus distinguée, votre très-humble serviteur,
L'HOMME-MOUCHE
DEUXIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet * * *_
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres, et, grâce à vous,
je suis sorti de ce vilain endroit, où je m'ennuyais à la mort; car
j'y étais tout à fait déplacé. J'ai quitté l'uniforme, j'ai changé mon
bonnet rouge pour un _trois-pour-cent._.. Oh! pardon monsieur le préfet
... pardon! cela m'échappe!... N'allez pas croire au moins que je
veuille insulter ce respectable M. de V* * *, notre père à tous, notre
bon père! car c'est lui qui fournit à toutes nos petites dépenses, à
votre budget secret.... Mais cette expression est si universellement
répandue, que je suis excusable.--J'ai donc quitté cette casaque rouge
qui m'allait si mal, pour un frac couleur aile de mouche: c'est du
dernier goût; au lieu de cette grosse bague qu'ils m'avaient mise aux
jambes (ce qui, entre nous, n'a pas le sens commun), j'en ai une au
doigt, fort jolie, sur laquelle est gravé un œil qui n'est pas celui de
la Providence. Mon passe-port est en règle ... "On accordera protection
et appui au sieur de ***, propriétaire ..." Il est vrai que j'ai fort
peu de propriétés, et que je n'en ai même plus du tout, si ce n'est un
pot de fleurs avec un rosier ... que j'ai confiés aux soins d'un ami, à
l'époque de mon accident; mais j'ai mon industrie, votre protection, et
c'est quelque chose!
Je me suis mis en route le ... pour ***. Je vais tâcher de vous rendre
un compte succinct de mon voyage.
J'ai préféré la diligence, parce que, pour nous autres observateurs,
le théâtre est plus vaste et les scènes plus variées. J'aurais bien
désiré avoir le coin gauche, à cause de mon épaule; mais la place
était prise: il a fallu me contenter du côté droit. En face de moi se
trouvaient deux grands militaires porteurs de moustaches effroyables.
Je ne sais, mais leur aspect m'importunait ... je ne pouvais supporter
leur regard.... A côté d'eux était un prêtre; et j'avais pour voisins
un gros monsieur et une grosse dame. Je commençai par faire semblant de
dormir, parce que cela n'empêche pas d'entendre, et qu'on inspire une
honnête confiance.
Les deux militaires parlaient à voix basse; les mots: _Mécontents._
... _Assez de leur service_, etc., etc., frappèrent mon oreille
attentive; je jugeai qu'il était temps de ne plus dormir, je
m'éveillai; je tâchai de provoquer insensiblement une de ces petites
inconséquences dont nous faisons si facilement des conspirations ...
Impossible! je suis forcé de l'avouer. Ils pensaient presque bien....
Écoutez notre conversation.
--Ces messieurs sont au service?
--Nous y étions.
--Ces messieurs ont quitté le service volontairement?
--Oui, monsieur.
--Ces messieurs ont bien fait; car, dans le temps où nous sommes,
hélas! comment récompense-t-on la valeur?... Tenez, moi qui vous
parle....
--Monsieur a servi?
--Beaucoup, monsieur! beaucoup! même plus que je n'aurais voulu ... et
Dieu sait comment j'ai été récompensé!
--Nous, monsieur, c'est à peu près la même chose. Nous allons en Grèce;
nous offrons notre bras et notre sang; on accepte, et on ne nous
paye pas.... Nous manquons vingt fois d'être assassinés! Alors, nous
quittons cette terre inhospitalière, et nous revenons servir le roi
dans nos grades respectifs.
--Vous voyez, monsieur le préfet, qu'il n'y avait rien à faire de ce
côté.
Je m'adressai au curé.... Écoutez encore.
--Monsieur le curé va rejoindre sa paroisse?
--Oui, monsieur.
--La paroisse de M. le curé est considérable?
--Non, monsieur.
--Alors, les appointements de M. le curé doivent être fort médiocres?
--Oui, monsieur.
--Mais c'est affreux, des appointements médiocres! Comment veut-on que
le clergé soutienne le trône si on le paye aussi mal?
--Monsieur, je ne me plains pas; car je trouve encore de quoi secourir
quelques malheureux.
--Mais, monsieur le curé, secourir les malheureux, sans doute c'est
fort beau; mais vous devez vivre de privations?
--Monsieur, j'ai fait vœu de charité et d'humilité: je suis fidèle à
mon vœu.
--Mais, monsieur le curé, je connais des habitants de Montrouge qui ont
aussi fait ce vœu-là, et ça n'empêche pas....
--Monsieur, je n'habite pas Montrouge; je suis un homme honnête, pieux,
et je sais aimer Dieu sans haïr mon prochain.
A ces mots, il se remet à lire son bréviaire.
Il ne me restait qu'à exploiter le gros monsieur et la grosse dame; ils
ronflaient à qui mieux mieux....
Je pris le parti d'éveiller le gros monsieur pour lui demander l'heure:
il accueillit ma demande assez peu civilement; mais il était éveillé,
et c'est ce que je voulais. J'engageai la conversation, et j'appris
qu'il était électeur.... Electeur! hein! monsieur le préfet ...
électeur! quelle mine!... Eh bien, pas du tout. Écoutez encore.
--Peut-on savoir de quel côté monsieur votera?
--Pardieu! monsieur, du bon côté.
--Comment, monsieur? lequel?
--Y en a-t-il donc tant?... Celui où se trouve l'amour du roi et une
juste liberté!
Et de trois!... Vous avouerez, monsieur le préfet, qu'il est
excessivement désagréable de perdre ainsi un temps précieux; aussi,
pour l'éviter, je serais assez d'avis de faire surveiller d'abord les
deux grands militaires. Ils aiment le roi, c'est bien; ils sont braves,
c'est très-bien; mais ils ont combattu les Turcs, et c'est suspect.--Et
ce prêtre qui fait du bien, qui n'habite pas Montrouge ... c'est
suspect! très-suspect! car, enfin, il ne suffit pas d'aimer Dieu et son
prochain: il faut savoir se faire respecter.--Quant au gros monsieur,
il avait un air goguenard avec son _bon côté!_ La grosse dame a rappelé
certaine époque où l'on assommait les chiens: j'ai pris cela pour une
personnalité. Tenez, si vous m'en croyez, nous dénoncerons toute la
voiture; si ça ne fait pas de mal ça ne peut pas faire de bien. Vous
voyez ... toujours fidèle à nos principes.
Nous sommes arrivés à ***. J'attends de nouvelles instructions.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
L'HOMME-MOUCHE
TROISIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres à mor arrivée à ***.
Je suis logé d'une manière commode et agréable j'ai surtout un fort
joli cabinet où je _travaille._ Je mange à table d'hôte, parce qu'on
peut mieux _observer._ Le théâtre n'est pas très-bon; mais il faut bien
aller quelque part.
Je vous avouerai que je ne goûte pas du tout la manière de voir des
acteurs.
Je vous recommande surtout de faire défendre un pitoyable mélodrame,
où l'on pend un espion; ce n'est pas que je redoute aucune allusion,
mais c'est égal, on n'aime pas à voir ce spectacle-là devant les yeux.
D'ailleurs, la pièce est immorale, très-immorale!
Il m'est arrivé ici une scène assez bizarre, mais qui prouve combien
vos employés, mes confrères, font bien leur devoir.
Je vous demanderai la permission de vous rapporter notre conversation
et les réflexions que nos réponses mutuelles nous suggéraient; car mon
confrère m'a communiqué les siennes.
J'étais allé au café prendre ma demi-tasse, parce que cela me donne
des idées, agrandit l'imagination; car vous sentez que nous ne pouvons
jamais avoir trop d'imagination. Je prenais donc mon café sur la table
qui est près du poêle ... excellente place pour un observateur! On
domine tout, rien ne vous échappe; on est à peu près caché par le
tuyau, et, grâce à cet abri protecteur, on voit sans être vu.
Le café était assez mal composé: des marchands, quelques
sous-officiers, de petites gens enfin. Je perdais mon temps, lorsqu'un
grand monsieur d'assez mauvaise mine entra dans le café; ses regards
observateurs le parcoururent dans tous les sens; puis il choisit
une table dans un coin écarté, et demanda d'une voix de stentor ...
devinez, monsieur le préfet ... j'ose à peine vous le dire! Il demanda
_le Constitutionnel!_ Vous sentez bien qu'en province, surtout, quand
on demande un journal comme celui-là, on est très suspect. Aussi, je
m'approchai d'un air engageant, et lui souris agréablement.
Écoutez, monsieur le préfet; c'est une espèce de scène de comédie.
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur voudrait-il me passer le journal après lui?
L'INCONNU.--Certainement, monsieur, avec plaisir ... _(À part.)_ Voilà
un gaillard qui fait un bien mauvais choix en fait de journaux! Tachons
d'engager la conversation.... (_Haut_.) Monsieur va bien s'ennuyer en
attendant! s'il prenait un autre journal?...
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur, je vous avouerai que je ne lis que celui-là.
L'INCONNU, _à part._--Diable! que celui-là.... Attention! Cet homme
est suspect. (_Haut_.) Monsieur a bien raison: c'est le seul, l'unique
qui pense bien.... Seulement, je lui voudrais un peu plus d'énergie.
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--Ceci devient sérieux, trés-sérieux!...
_(Haut.)_ Certainement, monsieur, je lui voudrais beaucoup plus
d'énergie.... Car entre nous, ça va mal, très-mal ... n'est-ce pas?
L'INCONNU.--Hum! hum!
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--J'espère que c'est clair! _(Haut.)_ Parbleu!
je le crois bien! ce M. de V***, entre nous, c'est un....
L'INCONNU, _à part._--Plus de doute! _(Haut.)_ Comment donc! et ce M.
de C***, c'est un paresseux!
L'HOMME-MOUCHE, _à part.--_Je ne puis décidément plus longtemps
supporter un langage aussi opposé à la morale publique.... _(Haut.)_
Monsieur, je suis désolé, mais j'ai une triste fonction à remplir ... à
remplir envers vous, vu votre manière de penser....
L'INCONNU.--Eh bien, monsieur?
L'HOMME-MOUCHE.--Eh bien, monsieur, je vous arrête!
L'INCONNU.--Monsieur, ne plaisantez pas avec des choses aussi sacrées!
Dans cet instant, je suis moi-même disposé à vous arrêter.
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! m'arrêter?... Monsieur, connaissez-vous ce
signe respectable et respecté? le connaissez-vous?
L'INCONNU.--Quoi! vous seriez?...
L'HOMME-MOUCHE.--Comme vous dites!
L'INCONNU, _montrant sa carte._--Le tour est charmant!...
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! vous êtes aussi un m....?
L'INCONNU.--Parole d'honneur ... foi d'honnête homme!
L'HOMME-MOUCHE.--Touchez là, monsieur! Sans vous flatter, vous avez
été charmant: impossible de réunir plus d'esprit, de finesse et de
pénétration!
L'INCONNU.--Et vous donc! comme vous lancez le mot de temps en temps!
L'HOMME-MOUCHE.--Et votre _hum! hum!_ quelle profondeur, quel génie
dans votre _hum!_
L'INCONNU.--Et puis, il faut l'avouer, vous avez tout à fait le ton de
bonne compagnie: je vous prenais au moins pour un courtier marron!
L'HOMME-MOUCHE.--Vous êtes trop indulgent!... Si un petit verre pouvait
vous être agréable!...
L'inconnu accepta le petit verre, et me mit au fait de quelques petites
intrigues d'en je vous donnerai connaissance.
Vous voyez, monsieur le préfet, avec quel zèle nous nous occupons du
bien public.
J'attends de nouveaux ordres.
J'ai l'honneur d'être, etc., L'HOMME-MOUCHE
QUATRIÈME ET DERNIÈRE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Vous avez été instruit de l'accident qui m'a
forcé de revenir dans la capitale: ça commence à aller un peu mieux;
seulement, les reins sont encore bien faibles.... Enfin, n'y pensons
plus!... mais je l'ai échappé belle; une canne grosse comme le bras!
Ah! ciel! j'en frissonne encore....
Revenons à nos affaires.
Comme, dans la capitale, chaque instant offre un sujet d'observation,
je vais tout bonnement vous tracer un petit journal de ma journée.
Je me suis levé à neuf heures; j'ai appelé mon petit Brisquet....
Quel bon chien! quel chien estimable! monsieur le préfet, vous n'en
avez pas d'idée. D'abord, il _rapporte_ très-bien; il a un nez ...
quel nez! il sent un suspect d'une lieue à la ronde ... et il arrête
supérieurement!... je ne fais pas mieux.
J'ai été déjeuner dans un cabaret de la rue Montorgueil. Un cabaret!
direz-vous, monsieur le préfet; quel mauvais genre!... Comment un homme
de bon ton peut-il fréquenter un tel endroit? Eh bien, détrompez-vous:
ce cabaret est quelquefois le rendezvous de jeunes élégants du café de
_Paris_, qui viennent y manger des huîtres fraîches et boire du vin
blanc. J'attendis quelque temps. Rien ne me paraissait digne de fixer
mon attention, lorsque j'entendis du bruit dans l'escalier, et que je
vis monter quatre jeunes gens; ils avaient l'air un peu défait: leur
toilette était négligée.... J'y suis: ils sortent du bal, du jeu, etc.,
etc. Écoutons.
--Que demanderons-nous?
--Des huîtres, du vin blanc et une soupe au madère.
--Pas autre chose?
--Ici, il n'y a que cela de supportable.... A propos, mon cher, sais-tu
qu'on devrait faire fermer ces maisons honnêtes oû l'on vous vole
votre argent, et dont les maîtresses vivent du produit du flambeau!
Autrefois, si l'on y allait, on était sûr au moins d'y trouver bonne
compagnie ... en hommes; mais, maintenant, qu'y voyez-vous? Des gens
fardés, des fripons et même des mouchards!
J'irai là, monsieur le préfet.
L'entretien roula sur les femmes, les chevaux ... le vocabulaire
ordinaire de ces messieurs. Ils s'en allèrent en se donnant rendezvous
pour le bal de l'Opéra.
J'allai faire un tour aux Tuileries, aux Champs-Élysées ... voir si je
ne pourrais pas mal interpréter un pantalon ... ou dénoncer un chapeau.
Oui, monsieur le préfet ... n'avons-nous pas eu les habillements
politiques: les quirogas, les bolivars, etc.? Je ne remarquai qu'un
gros monsieur en _trois-pour-cent_; j'eus d'abord envie de faire
quelque attention à lui; mais j'appris qu'il arrivait de province....
Alors, je vis qu'il était coiffé sans intention politique.
Je fus à la Bourse: c'étaient, comme à l'ordinaire, des entrepreneurs
en faillite, des goujats se vendant trois ou quatrecent mille livres de
rente, et s'empruntant trente sous pour aller dîner!
Cinq heures sonnèrent. Je me rendis au café _Anglais._ Quel
désappointement pour un observateur! J'arrive, je me trouve seul;
j'espère que la foule va arriver: personne ne vient, excepté un
monsieur qui demande un poulet à la Marengo, et un autre un potage à la
Colbert.... À la Colbert! il me semble que c'est un peu insultant pour
M. de V***; nous verrons. Mais, comme ils étaient seuls, il n'y eut pas
de conversation.
Je fus, de là, aux Variétés. Rien de marquant. Mauvaise journée,
monsieur le préfet; elle finira mal. Cependant, j'y pense, vous avez
toléré une chose bien extraordinaire: votre M. Odry, avec sa chanson
des gendarmes! Mais c'est direct, cela, monsieur le préfet, c'est
direct.... Les gendarmes n'obéissent qu'à l'impulsion qu'on leur donne;
cette impulsion est produite par un autre; remontez à la source, et
vous verrez que rien n'est sacré pour M. Odry!
En sortant du spectacle, je fus dans une maison de jeu. Il n'y a guère
à observer dans ces endroits (aussi c'est de l'un d'eux que je vous
écris, ne sachant que faire de mon temps), parce que les croupiers,
etc., sont nos confrères.... Mais quelquefois on voit le jeune homme
s'y présenter pour la première fois.... Il rougit, porte à la ronde
des yeux timides, et tremble de rencontrer un regard de connaissance;
sa vue s'arrête surtout avec crainte sur le banquier ... Si on allait
l'expulser, l'empêcher de perdre l'or, fruit d'un emprunt usuraire!...
Le banquier m'appelle; justement, il venait d'entrer un de ces jeunes
gens.
--Mon cher, me dit-il (je connais beaucoup ce banquier, nous avons
_servi_ ensemble), ce jeune homme a de l'or, beaucoup d'or! mes
renseignements sont pris; mais il est timide, il tente la fortune d'une
main tremblante. Donnez-lui l'exemple; rendez-nous ce petit service;
car, vous savez, vous et nous, c'est tout un. Prenez ces dix mille
francs; jouez comme vous voudrez; perdez, gagnez: l'exemple agira sur
lui, et il mordra à l'hameçon!
Je pris les billets.... Le banquier s'apprêta à lancer la bienheureuse
boule. Le confrère a un poignet d'enfer; c'est comme un coup de
pistolet, et ...
(Ici, le manuscrit est interrompu; on lit la lettre suivante:)
MONSIEUR LE PRÉFET,--L'Homme-Mouche n'est plus! un malheur effroyable
vient d'arriver! Le banquier allait lancer la fatale boule de roulette;
mais, au moment où son bras vigoureux lui donnait l'impulsion, elle lui
a échappé des mains, est allée frapper à la tête notre malheureux ami,
et il est tombé mort dans mes bras, victime de son attachement à ses
devoirs.
Quelle perte, monsieur le préfet!
Je vous envoie ci-jointe une lettre, sa carte, sa médaille, etc., etc.
Si vous aviez de confiance en moi pour me donner sa place (car il
avait un grade au-dessus de moi), je vous en aurais la plus grande
obligation.... Il y a huit ans que je végète dans les emplois, et,
étant aussi bien élevé que le défunt, je puis prétendre à le remplacer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
TRANSLATOR'S NOTE
The Brussels edition of the Memoirs, which has been taken as the basis
of this translation, ends with p. 571 of the present volume. The
three chapters which follow are taken from the eighth volume of the
Paris edition of the _Souvenirs,_ 1855, in order to arrive at a more
convenient finish. The last chapter of the eighth volume of the Paris
edition has been here omitted, as it concerns itself mainly with a
recapitulation of the story of the Wars of the Roses.
End of Project Gutenberg's My Memoirs, Vol. VI, 1832-1833, by Alexandre Dumas