AU CAFÉ DE LA PERLE

Cette entrée, demi préparée, demi fortuite, fit le plus grand effet.

Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui serrèrent la main

comme de vieux amis. A peine au courant de ce qui s'était passé, il me

remercia de la marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia

aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans se prononcer

lui-même, déclara qu'il respectait trop la volonté du peuple pour

vouloir s'imposer à lui, mais que si les assistants, élite du corps

électoral de Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral

et provoquer dans les autres cantons ou communes de l'arrondissement la

formation de comités semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec

le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt à obéir à la

volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.

Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable par plusieurs

et très convenable par tous les autres, il ajouta négligemment que les

frais des comités seraient à sa charge.

Et pour preuve il paya la présente _consommation_, ce qui redoubla

l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, l'assit sur une base solide; car,

il faut l'avouer, si l'argent est le nerf de la guerre, il est encore

plus le nerf des élections dans tous les pays du monde.

Après plusieurs autres discours, félicitations et congratulations

réciproques, on se sépara, et je demeurai seul avec Michel.

Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un air sombre:

--Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!

Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui paraissaient fort

embrouillées par la dissolution de la Chambre:

--Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira mieux que tu ne penses!

--Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est presque impossible.

--Rien de plus facile, au contraire! La force d'inertie suffirait seule,

au besoin. L'armée d'ailleurs ne le suivra pas...

--L'armée! Qu'est-ce que tu me chantes là? Je te parle d'Hyacinthe.

--Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.

Nous éclatâmes de rire tous les deux.

--Écoute, me dit Michel, je vais risquer un coup désespéré.

--Tu vas tuer quelqu'un?

--Justement.

--Ton rival?

--Lui-même.

--Hélas! Le pauvre gros Francis est bien innocent de tout crime. Mais tu

ne veux pas l'assassiner, je pense?

--Non, non. Ça se passera dans les règles, en public, devant quatre

témoins. Un bon duel à mort.

--Mais ça ne s'est jamais fait à Creux-de-Pile.

--Ça se fera, Trapoiseau!

--Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second témoin, car pour moi

je vois bien que tu comptes sur mon amitié.

--Certes, et tu m'iras chercher un second témoin. Je ne suis pas

inquiet. C'est un rôle glorieux et sans péril. Il y a toujours de braves

gens pour se dévouer en pareil cas.

--Allons, tu veux exterminer Francis Vire-à-Temps?

--Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'empêcher son mariage

avec Hyacinthe.

--Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle? Il est si doux,

si poli, si bien élevé quoiqu'un peu entêté dans les discours

politiques!...

Michel m'interrompit en riant:

--Entêté dans la discussion! c'est tout ce qu'il me faut. Qu'est-ce

qu'il est?... Bonapartiste, je crois? Je vais dire du mal des Bonaparte.

Doucement d'abord, pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crûment,

puis je le pousserai à fond. Viens avec moi.

Nous allâmes ensemble chercher le gros Francis, au café de la _Perle_,

où il passait une heure tous les soirs, sans rien _consommer_, comme

disait amèrement le cafetier, et pour lire les journaux sans payer

l'abonnement. C'est l'usage économique des plus gros bourgeois de

Creux-de-Pile.

Comme nous l'avions prévu, il était là, regardant jouer au billard,

jugeant des coups et ne prévoyant pas la machination qu'avait préparée

le perfide Michel.

Celui-ci entra d'un air aisé et bon enfant comme à l'ordinaire et donna

des poignées de main à tout le monde et à Francis lui-même, quoique

leur rivalité auprès d'Hyacinthe eût mis entre eux un certain froid.

Cependant, comme ils étaient bien élevés tous les deux, les formes de la

politesse subsistaient toujours.

Michel s'assit sans affectation à une table voisine et je lui fis face.

Nous causâmes d'abord de choses indifférentes et en particulier d'un

procès qui se préparait. Nous discutâmes pendant cinq minutes la

question de droit en feignant de boire des bocks.

Tout à coup Michel me dit:

--A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne un journal anglais, le

_English Duck_?

--A ces mots «grande nouvelle» _English_ et «_Duck_», les oreilles du

bon Francis Vire-à-Temps s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le

discours de Michel.

Celui-ci poursuivit:

--Il paraît que le prince impérial va faire une descente à Cherbourg.

L'armée de mer va se soulever en sa faveur et lui livrer les forts. On

compte sur trois régiments de ligne et sur un régiment d'artillerie.

Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont gagnés.

Je m'écriai:

--Pas possible!

--Si possible et même si certain, continua Michel, que le gouvernement

français a pris toutes ses précautions. Sa police en Angleterre a tout

découvert.

--Mais alors, dit Francis qui brûlait de prendre part à la conversation,

puisque tout est découvert, l'échec n'est pas douteux.

--Qui sait? répondit Michel. On parle aussi d'une conspiration de Paris

qui se relierait à celle de Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait

et prendrait le commandement des insurgés de Belleville où il a de

nombreuses intelligences...

Puis, baissant la voix:

--Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui fournit l'argent.

Ici Francis n'eut plus aucun doute.

--Eh bien, tant mieux! dit-il. Ça fera sauter cette sale République...

Mais alors Michel l'interrompit:

--Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale République! C'est vous

qui l'appelez de ce nom, vous qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle

héberge, qu'elle paie grassement, vous dont elle nourrit, héberge, loge

et paie grassement le père et les frères!

Le bon gros receveur recula comme s'il avait marché sur un serpent, et

vraiment la voix de Michel avait quelque chose de mordant et d'irritant

qui ne rassurait pas.

--Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fâchons pas pour si peu de

chose. J'oubliai que vous étiez républicain. Je dirai, si vous voulez,

que votre République est propre et brillante comme un sou neuf.

--Ça ne suffit pas, répliqua Michel.

--Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense déjà! dit le gros Francis,

qui croyait à une plaisanterie assez désagréable, mais qui voulait avant

tout éviter une querelle.

Michel, voyant que cette inaltérable bonhomie ne lui laissait aucune

prise, continua, mais en s'adressant à moi:

--N'est-ce pas honteux que tous ces gens-là,--le père et les trois

fils,--vivent du budget de la République et osent encore l'appeler

sale?... Mais c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait

balayer!

Cette fois, le doute n'était plus possible. Le gros Francis vit bien que

son adversaire cherchait une querelle sérieuse. Il regarda autour de lui

comme pour chercher un appui; les joueurs de billard se rapprochèrent

tenant leur queue à la main pour mieux entendre; deux ou trois habitués

se levèrent, mais tout le monde paraissait indifférent ou plutôt

favorable à Michel qui s'écria les yeux étincelants:

--A-t-on jamais vu chose pareille?

Puis, désignant de la main le pauvre Francis.

--Ça ose dire du mal de la République!

--Oh! s'écria le choeur avec indignation.

--Ça reçoit les écus de la République, et ça ose l'appeler sale!...

--Oh! oh! oh! continuèrent les assistants qui parurent prêts à faire un

mauvais parti au receveur.

Alors le gros Francis poussé à bout répliqua:

--C'est donc une querelle que vous me cherchez, Michel?

L'autre se leva:

--Et si c'en était une, monsieur le receveur, qu'avez-vous à dire?

Francis réfléchit pendant quelques secondes; sans doute il eut envie

de sauter sur son adversaire et de l'étrangler. Mais le sentiment de la

conservation personnelle l'emporta. Il répondit avec une prudence qui ne

saurait être trop admirée:

--Eh bien, Michel, vous êtes fou, mais je serai plus sage que vous, je

vous cède la place!

Après quoi, il sortit, au milieu des éclats de rire des assistants.

Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa boutique, et je me

retrouvai seul avec Michel dans la rue.

--Décidément, dit-il, je ne parviendrai jamais à tuer ce garçon-là en

duel. Il prend trop de soin du fils de sa mère. Rentrons chez moi; je

veux faire un dernier effort.

Et il écrivit un billet que j'étais chargé de remettre en grande

cérémonie, assisté d'un autre ami de Michel qui nous parut très propre

à remplir cet office, car il était riche propriétaire, vivait à la

campagne, braconnait presque toute l'année, n'aimait pas le vieux

Vire-à-Temps qui l'avait condamné plusieurs fois à l'amende et

connaissait à merveille le maniement des armes à feu.

Voici le billet:

«Monsieur,

»Hier, vous avez insulté la République en l'appelant _sale_, et vous

réjouissant de ce qu'on la ferait sauter... c'est vous qui sauterez, je

vous le prédis, sans être grand prophète.

»Ce n'est pas tout. En sortant du café de la _Perle_, vous avez dit que

j'étais fou...

»La promptitude avec laquelle vous êtes rentré chez vous et l'obscurité

de la nuit m'ont empêché de vous poursuivre et de vous donner

sur-le-champ dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais, vous

entendez bien que cette injure ne peut pas rester impunie. Je vous

prie de désigner deux de vos amis qui s'entendront avec les miens, MM.

Trapoiseau et Crancy, pour régler les conditions d'une rencontre ou les

excuses publiques que j'ai droit d'attendre de vous.

»MICHEL BERNARD.»

»_P.S._ Mes amis ont ordre de vous laisser le choix des armes.»

Le braconnier et moi nous portâmes ce billet doux le lendemain, vers

une heure de l'après-midi, pendant que le gros Francis et le vieux

Vire-à-Temps, son père, dînaient tranquillement en tête-à-tête.

Je ne sais quelles furent leurs réflexions, mais au bout de cinq

minutes, M. le président parut, la serviette accrochée à la boutonnière

de son paletot, les yeux allumés par la colère et peut-être par la bonne

chère; il s'avança vers nous et dit:

--C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter ça dans ma propre maison?

Je répliquai sèchement:

--Monsieur, c'est à votre fils et non à vous...

Il prit un air de majesté foudroyante:

--Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela, Trapoiseau, et ne vous

avisez pas de recommencer!

Je commençais à me fâcher sérieusement. Je lui dis:

--Monsieur le président, au tribunal, je vous respecte comme je dois;

mais ici, ce n'est pas à vous que je m'adresse... Je suis chargé avec

mon honorable ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la réponse à une

lettre que je vous ai remise... Et j'attends!

Ces derniers mots furent prononcés d'une voix très ferme, qui redoubla

la colère du vieux Vire-à-Temps. Se voir ainsi bravé par un clerc de

notaire, lui le souverain magistrat de l'arrondissement!

Il écumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel, la déchira en vingt

morceaux et dit:

--Voilà ma réponse.

Et comme j'allais insister:

--Coralie! cria-t-il à sa cuisinière, allez chercher les gendarmes!

J'aurais bien répliqué; mais au mot de «gendarmes» Crancy fut saisi

d'une telle frayeur qu'il s'enfuit et que je fus obligé de le suivre. Au

moins pour couvrir notre retraite, je dis au président:

--Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir s'il veut éviter quelque

scène désagréable.

Mais le soir même, le procureur de la République fit appeler Michel et

lui fit prêter serment, sous peine d'être coffré sur-le-champ, qu'il ne

donnerait pas suite à sa menace.

--Au reste, dit Michel en prêtant le serment demandé, il suffit qu'on

connaisse partout la poltronnerie du pauvre Francis!

Mais la catastrophe approchait.

Hyacinthe · 第 61 / 73 题