LES BANS

Quelques jours plus tard, en passant le long de l'Hôtel-de-Ville, je lus

avec étonnement l'annonce du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps

(ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel on avait l'habitude

de désigner le père et les enfants) avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille

mineur et légitime, etc.

Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la surpasser, excepté celle

des habitants de Creux-de-Pile qui tous connaissaient l'histoire de

Michel et d'Hyacinthe.

La femme du coutelier d'en face en était si indignée qu'elle sortit de

sa boutique tout exprès pour me dire:

--Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc à présent aux belles

demoiselles, aux filles de députés! A-t-elle assez fait de manières,

celle-là, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les

yeux pour le regarder en dessous quand elle allait à la messe ou à la

promenade?... Et à présent voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien,

tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre,

qu'est-ce que ça fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce

n'est pas le mari qu'elle aimait, c'était le mariage.

Franchement, je le croyais un peu.

J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), que la

belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse résistance aux volontés de

sa mère, qu'elle avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était

apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme,

comme c'était son devoir, déclaré fermement à sa fille qu'elle devait

renoncer à Michel et prendre sans retard le fils du président.

Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas dans toutes

les familles bien réglées, le devoir de la fille d'obéir au père qui

lui-même obéit à la mère, laquelle obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa

fantaisie? C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de

céder.

Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement subit et me

chantais à moi-même (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):

La donna è mobile,

je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir mon ami Michel en

habit de voyage.

Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:

--Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous allons nous promener un

peu. J'ai beaucoup à te dire et à entendre de toi.

Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en son absence, sans

oublier, bien entendu, la publication des bans.

Je croyais qu'il en serait ému; mais non...

--Déjà! dit-il simplement.

Puis il prit la parole à son tour.

--Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'être vu ou

remarqué de personne, car, grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se

couchent plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?

--De Paris.

--En effet, c'est là que je faisais adresser mes lettres. C'est de là

que partaient mes réponses et j'y étais hier au soir. Mais, en réalité,

depuis un mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire

Hyacinthe...

Et comme je le regardais étonné:

--Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à deux lieues d'ici dans

la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois

ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin

d'un bois, qui ne parle à personne (il est allé un peu aux galères dans

sa jeunesse) et qui, pour quelques maravédis par jour m'entretient de

pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin très âpre, mais

qui réchauffe le coeur.

Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le plus honnête homme du

monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la générosité, à Jean

Valjean, prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper de moi,

car il a contracté au bagne l'habitude de n'être pas curieux... De

mon côté, je prends mon bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un

chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir à Creux-de-Pile,

je fais le tour des remparts, j'évite les chemins tracés, je m'enfonce

dans les prés, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais détacher

une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la

rivière et j'entre dans le jardin de M. Forestier, député...

Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?

Je répondis gravement:

--Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes fou. Qu'allez-vous voir à

cette heure indue?

--Hyacinthe, parbleu!

--Elle est exacte au rendez-vous?

--Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours où je reviens

bredouille. Mais, en temps ordinaire, je lui parle assez facilement

quoique d'un peu loin, car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la

chambre de sa mère; mais nous sommes séparés par une fenêtre grillée...

Malheureusement, il y a des jours où madame Forestier reçoit des visites

et retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin. Alors je m'en

vais... Mais tout ça va finir.

--En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros Francis. Que dis-tu de

ça, Michel?

Il répliqua froidement:

--C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné son consentement.

Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle bien saine.

--Mais que penses-tu faire? L'enlever?

--C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, Félix. Il est

possible qu'il y ait du sang versé.

--Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de couteau à la famille

Vire-à-Temps?

--Des coups de couteau, non; mais peut-être un bon coup d'épée...

--A Francis?

--A lui-même.

--Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le coeur de lui percer le

flanc?

--Je l'aurai.

--Tu perceras?

--Je percerai.

--Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par les gendarmes.

--Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera mis à mort ayant que son

père sache qu'il est en danger.

Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras le cartel et qui

seras mon témoin.

--Hum! cela demande réflexion, Michel.

Alors il s'écria indigné:

--Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont les deux plus grands

saints du calendrier, si tu ne promets pas d'être mon témoin, je jure,

moi, de renoncer dès ce soir à ton amitié.

Puis, s'adoucissant peu à peu:

--Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma Hyacinthe!

Je répondis assez froidement:

--Oui, oui, je la connais!

--Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu as vu son enveloppe

mortelle qui est d'une beauté idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien

vu d'aussi beau qu'elle!

--Peut-être...

Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:

--Son âme immortelle est plus belle encore. Quand elle parle, vois-tu,

sa voix est une musique; les paroles qui lui échappent, c'est de la

fleur de poésie; ce qu'elle pense...

Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui dis:

--J'en connais une qui est dix fois plus belle...

Il recula étonné.

--Oh! oh!...

--Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus belle, et pour qui je

donnerais, moi, mon âme, ma vie, mon salut éternel, ma part de paradis

et même les douze cents francs par an que je reçois de maître Bouchardy,

son père...

--Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy que tu parles?...

--D'elle-même.

--O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami, pauvre ami!

Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu exciter à ce degré sa

compassion, à la fin il reprit:

--Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus que tout, excepté...

--Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?

--Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros Francis va se rejeter

sur mademoiselle Bouchardy, avec qui son mariage était à peu près

arrangé il y a six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès qu'il a

vu la querelle de ma mère et de madame Forestier, parce qu'il préférait

Hyacinthe; mais il renouera si j'épouse Hyacinthe...

--Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y compte pas, Michel!

J'aime Angéline...

--Le lui as-tu dit!

--Non.

--L'as-tu dit à son père?

--Non.

--Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?

--Non.

A cette réponse, Michel éclata de rire.

--Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque tu ne possèdes rien?

--Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus grand bien des

malheureux? Qui sait? Je serai peut-être riche un jour.

--Pourquoi non?

Il essayait de me consoler et de m'encourager.

Enfin, comme minuit sonnait.

A l'horloge de bronze:

--Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant que les

bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai plus besoin de me cacher; au

contraire! A propos, garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir

égorger le gros Francis!

Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa maison. Comme il

allait entrer, une lumière parut dans la maison Forestier et descendit

l'escalier. Nous entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit

et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de nous cacher dans une

encoignure pour n'être pas vus.

Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet,

descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet donnait le bras à sa

femme, Francis et son père échangeaient les dernières politesses avec la

famille Forestier.

--Au revoir, mon cher ami, disait le président.

--A demain, répondait le député.

Francis saluait sa future belle-mère avec déférence, et sa fiancée avec

toute la grâce dont il pouvait disposer. Au fond, il la trouvait jolie,

on lui promettait une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur

beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du département;

c'étaient bien des raisons de la trouver admirable.

Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments avec une

condescendance affectueuse.

Pour Hyacinthe, elle était polie, souriait d'un air incertain, les yeux

baissés comme une demoiselle élevée dans un couvent de choix, et ne dit

pas une parole intelligible.

--Alors le mariage est fixé le 1er juillet? dit le vieux Vire-à-Temps

pour conclure.

--Si vous voulez, répondit Forestier.

--S'il ne dépendait que de moi, ajouta Francis, nous serions aujourd'hui

le 30 juin.

--Ces jeunes gens! c'est toujours pressé! dit madame Forestier en

souriant avec indulgence.

Sur ce mot la porte se referma et tout le monde alla se coucher,--moi

comme les autres.

Hyacinthe · 第 52 / 73 题