De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont jugé sur leurs sièges
ou péroré debout dans Creux-de-Pile, M. Robin était certainement le plus
aimable.
C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, lettré, bien
élevé, doux, plein de naturel et de charme dans la conversation, et
d'une bienveillance un peu railleuse qui ne se démentait jamais, excepté
avec quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement les
mémoires et auxquels il appliquait toujours le minimum de la taxe, car
il avait été trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge de
paix.
Avec cela, le plus honnête homme du monde et le moins attaché à
l'argent; assez riche d'ailleurs de son patrimoine, il avait réduit
de bonne heure tous ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une
vieille cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée, sobre
mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de la même manière en
quelque occasion ou cérémonie que ce pût être, mais proprement et avec
l'élégance discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa
fille unique mariée à un officier établi en Algérie, non seulement de
l'héritage de sa femme morte depuis longtemps, mais encore presque
de tout le sien propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire,
c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente, afin, disait-il,
de ne pas dépendre du hasard et des gouvernements ou des préfets qui
pouvaient survenir.
Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait en trois
portions égales; de la première il faisait des présents à sa fille à ses
petits-enfants; la seconde était réservée aux pauvres diables de
toute espèce qui venaient lui demander conseil et assistance; pour la
troisième il la donnait à une vieille fille autrefois jolie, qui
avait charmé son âge mûr et celui de deux autres bourgeois indivis.
La malheureuse était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient
délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la voir, prenait toujours
soin de sa vieillesse, et empêchait qu'elle ne fût maltraitée, car,
disait-il souvent, il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse cracher
dans la fontaine après s'y être désaltéré.
Tel était le savant magistrat qui allait juger la grande querelle de Mme
Bernard contre Mme Forestier.
Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré ses quatre-vingts
ans, salua le public et les dames d'un air souriant, bienveillant et
grave comme il convenait à sa situation sociale, à son âge et à son
caractère, et fut salué à son tour très respectueusement. Il était
fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait de ses conseils et de sa
bourse, et des dames parce qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il
l'avouer?) parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que
personne les histoires grivoises de l'ancien temps.
En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait; mais quelle distance
de lui à la plupart de ces bourgeois, dont tous les vices étaient
assaisonnés de grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.
A peine assis, il regarda l'auditoire placé devant et derrière lui,
et surtout les dames, sourit à madame la sous-préfète, belle-fille
du président Vire-à-Temps, qui était incontestablement la plus jolie,
expédia lestement quatre ou cinq affaires de braves gens qui se
querellaient pour des niaiseries, et enfin, au bout d'un quart d'heure,
fit signe à mon ami Néanmoins et à moi que notre tour était venu.
Sans être un orateur hardi et sûr de son auditoire, je ne suis certes
pas timide, mais ce jour-là j'avais des palpitations de coeur, car je
venais de reconnaître au fond de la salle, derrière M. le juge de paix,
et un peu à gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort attentivement,
et cette vue m'ôtait la plus grande partie des moyens oratoires.
Échouer devant Angéline! Ah! grands dieux! ce serait à se jeter au fond
de la rivière!
Je m'avançai donc un air modeste, pesant toutes mes paroles,
Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,
de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pût être requis, et je
commençai l'exposition des faits.
Je vantai d'abord les vertus et les grâces du pauvre César défunt.
Jamais paon plus magnifique n'avait dans aucune basse-cour de France
ou d'Angleterre, déployé sa queue au soleil; ses tectrices caudales,
monsieur le juge, étaient au nombre de dix-huit.
Ici, Néanmoins m'interrompit:
--Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? Allons-nous parler
latin devant les dames?
Il espérait faire rire à mes dépens, mais je répliquai d'un air grave:
--Je comptais n'être pas obligé d'expliquer à mon honorable confrère que
les tectrices caudales sont ces belles plumes molles qui couvraient
et entouraient comme d'un épais et resplendissant bouclier la queue du
malheureux César.
Je fis une pause comme si j'étais suffoqué par l'émotion, et j'ajoutai
en poussant un profond soupir:
--Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas préservé des coups d'un lâche
assassin.
Alors M. le juge de paix me dit avec bonté:
--Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous comment il a péri. Ces
dames brûlent d'envie de l'apprendre.
Je répliquai:
--Il a péri, monsieur le juge de paix, comme tout ce qui est beau et bon
en ce monde,--sous les efforts réunis de la haine et de l'envie.
Puis, d'un ton moins élevé et qui ne visait plus à la haute éloquence,
je racontai les circonstances présumées de l'événement, l'entrée de
César dans le jardin de Mme Forestier où sans doute on l'avait attiré
par de perfides caresses, et sa mort violente que je comparai en
finissant à celle du jeune Conradin, qui était venu réclamer son
héritage à Naples et qu'on avait fait décapiter.
--Son héritage! reprit Néanmoins. Entendez-vous par là, maître
Trapoiseau, le grain qu'on donne à nos poules?
Comme j'allais répliquer vivement, M. le juge de paix prit la parole
et dit à mon adversaire, qui déjà retroussait ses manches pour mieux
montrer la blancheur de ses manchettes:
--Mon ami Néanmoins, avez-vous quelque chose à nier dans ce récit
tragique?
--Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal d'abord, et ensuite
les circonstances accessoires; je nie...
--C'est bien, maître Néanmoins. Nous verrons cela tout à l'heure. Où
sont les témoins?
L'huissier appela la grande Marion.
Elle s'avança, fit une grande révérence à M. le juge, une autre à
l'auditoire, un sourire à moi, une grimace à Mihiète son ennemie, mit
les mains sur ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire et dit
d'une voix retentissante:
--Monsieur le juge, n'écoutez pas ce bossu...--elle montrait
Néanmoins--... ce bâtard, ce...
Un si bel exorde commençait à répandre la joie dans l'assistance, et mon
adversaire lui-même, habitué d'ailleurs à de pareils compliments,
riait ou faisait semblant de rire comme les autres; mais M. Robin
l'interrompit:
--Marion, si vous n'avez pas à témoigner d'autre chose, je vais vous
envoyer éplucher vos oignons et vos carottes.
Elle répondit.
--Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus parler devant le monde?
--Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!
--Ah! que vous êtes dur pour les pauvres gens, monsieur le juge!...
Enfin, dites-moi vous-même ce qu'il faut dire, alors!
--Vous aviez un paon, Marion?
--Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des princes qui ne le
valaient pas... Tenez, vous vous rappelez bien celui qui passa l'an
dernier avec deux domestiques à l'auberge, et qui se soûla comme une
grive aux vendanges...
--Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais de votre paon!... On
l'a tué?
--Oui, monsieur.
--Qui l'a tué?
--Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais, je lui ferais passer
un mauvais quart d'heure.
Alors dans un récit assez diffus, elle expliqua ce qu'elle avait vu, et
qui devait être cause du meurtre.
--C'est la Mihiète, j'en mettrais ma main au feu! C'est une mauvaise
femme, cette Mihiète! En même temps, elle montra le poing à son ennemie
qui, de son côté, allait répliquer lorsque M. Robin leur coupa la
parole.
--Retournez à votre place, Marion, mais ne vous éloignez pas; j'aurai
besoin de vous tout à l'heure.
--A votre service, monsieur le juge de paix, ici et ailleurs!
Mihiète vint à son tour; mais avertie et rendue prudente par le sort de
sa rivale, elle attendit les questions:
--Mihiète, avez-vous vu le paon le jour où il a été tué?
Elle répondit triomphante:
--Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est-à-dire que je n'ai
fait que ça!... Il était assez laid, son César adoré, avec son bec long
et plat comme le nez de M. Pouscaillou ici présent...
De la main elle montrait l'huissier contre qui sans doute elle avait
quelque vieille rancune.
--Mihiète, prenez garde à vos paroles, interrompit le juge de paix.
Mais elle continua:
--... Pour les pattes, ça ressemblait à celles de madame...
Elle cherchait des yeux dans l'assemblée à qui elle appliquerait un
compliment, et la plupart des dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:
--Voyons, Mihiète, laissez-là son bec et ses pattes. Est-ce vous qui
l'avez tué?
--Et pourquoi donc ça ne serait-il pas moi? demanda Mihiète. Il m'a
assez ennuyée, je vous en réponds, pendant qu'il vivait. Il criait tout
le temps. On croyait tantôt que le cochon grognait, tantôt que le dindon
gloussait; pas du tout, c'était mon César qui chantait... Et si vous
saviez la voix qu'il avait!... Tenez, vous avez bien entendu Mme...
--Mihiète! reprit sévèrement M. Robin.
--Enfin, vous savez bien la dame que je veux dire, quand elle chante,
elle fait aboyer les chiens et tourner le lait des nourrices; eh bien,
César chantait tout comme elle.
--Alors vous l'avez tué?
--Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est moi! répliqua Mihiète
avec une énergie sauvage. Et si c'était à refaire, je le referais!...
--Oh! oh! s'écria Marion d'un air de défi.
--Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en empêcherais
encore!... Monsieur le juge de paix, voici la chose... Le matin Mme
Forestier me dit: Mihiète, vous voyez comment on m'a traitée! En effet,
la Marion et Mme Bernard nous avaient agonisées de sottises... Eh bien,
a dit madame, tout ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et
pour commencer, si cette sale volaille vient manger la pâtée de
nos poules... coupe-lui le cou!... Alors le César est venu comme à
l'ordinaire pour dîner chez nous, sa marmite était renversée chez lui,
et ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.
Marion s'écria en montrant le poing:
--Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en paradis!
L'autre allait répliquer; M. Robin lui fit signe de se taire et demanda:
--Maître Néanmoins, après l'aveu de Mihiète, niez-vous toujours le fait
principal?
Alors, mon ami Néanmoins fit un grand geste oratoire et dit:
--Monsieur le juge de paix, il est vrai que César a été tué. Mais dans
quelle circonstances?... C'est l'objet de l'action reconventionnelle que
nous poursuivons aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur, que
les deux causes ne soient pas disjointes, mais réunies et conjointes.
--Elles le seront, dit M. Robin, si cela est nécessaire. Allez,
Néanmoins, vous avez la parole.