LACHE! LACHE!! LACHE!!!

J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention. Je ne demandai rien

si ce n'est:

--Que vas-tu faire maintenant, Michel?

--Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce qui m'embarrasse et sur

quoi je voulais avoir ton avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...

Et comme je déclinais modestement ce titre:

--Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur, tu n'as jamais aimé,

toi! Ou si tu as aimé...

Je pensai à la belle Angéline.

--Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai pris patience.

L'amour, vois-tu, c'est comme la faim et la soif quand on se promène

dans la campagne. Si l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on

dîne dans une autre.

Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:

--Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...

--Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord pour te séparer

d'Hyacinthe, n'est-ce pas?

--Oui.

--Parce qu'elles se détestent, elles veulent que leurs enfants se

détestent aussi?

--Tu l'as dit!

--Et vous ne vous détestez pas! au contraire!

--Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et des hommes, je ne

l'ai jamais aimée davantage!

--Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?

--Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.

--Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!

--Il est si peu maître chez lui!

--Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir sa parole?

Tout à coup Michel s'écria:

--Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de suite.

En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait lentement donnant le

bras à sa femme. Mademoiselle Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais

à trois pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy,

que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un peu plus loin, venait M.

le président Vire-à-temps, accompagné du gros Francis. Tous deux

s'essoufflaient à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.

En un mot, toute l'élite de la «_société_» s'avançait, car à

Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux qui ont reçu de l'argent

en naissant ou qui en ont gagné par un moyen quelconque. Le reste est du

«petit monde».

Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la «société», et de la

plus haute, quoique son père eût été républicain, ce qui parut très

bizarre, car le grand-père était légitimiste: or, il est reçu comme

article de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions et des

tics de son père comme de ses vieux paletots et de ses vieilles bottes.

Michel alla donc bravement au-devant de madame Forestier; mais comme par

une manoeuvre habile il se rapprochait beaucoup plus de la fille que

du père madame Forestier dit d'une voix impérieuse:

--Hyacinthe, donne le bras à ton père!

La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant placée de l'autre côté)

se trouva flanquée de ses parents comme un pauvre petit agneau innocent

qui aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens de berger pour

le défendre de la dent des loups. Je voyais la manoeuvre et j'en

riais, car, certes, le doux agneau ne craignait pas la dent du loup qui

s'approchait.

J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation qui suivit:

Michel salua silencieusement madame Forestier, qui ne répondit pas à ce

salut et ne parut même pas le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne

parla pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient bien des choses;

puis il tendit la main au député, qui ne la prit pas,--foudroyé qu'il

était par un coup d'oeil terrible de sa femme,--et enfin demanda:

--Monsieur Forestier, je désirerais causer un instant avec vous...

L'autre consulta du regard sa femme et répondit d'un air fort

embarrassé:

--Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas le moment. On ne cause

pas ainsi d'affaires sur le grand chemin... car c'est d'affaires je

suppose...

--C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, s'écria Michel. En

deux mots, à quelle heure voulez-vous venir après demain à la mairie?

L'autre répliqua:

--A la mairie? Pourquoi faire?

--Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous déjà oublié?

Forestier demeura stupéfait.

--Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant ses mots avec lenteur,

je croyais que vous...

Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante et plus

couperosée que je l'avais jamais vue, interrompit son mari, et d'une

voix sifflante comme un coup de cravache:

--Monsieur, après les infamies que, ce matin...

Mais Michel lui coupa la parole:

--Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à M. Forestier que je

m'adresse. Il est votre mari. Il est père d'Hyacinthe. Il est chef de la

famille aussi, je suppose?...

--Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix sonore et en se

rengorgeant comme un vieux dindon.

--Montre-le donc alors! reprit la mère.

--Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros homme, et pour

commencer: tais-toi, ma femme!...

Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir sa lâcheté:

--Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je déclare

solennellement qu'après la scène de ce matin jamais personne de votre

famille n'entrera dans la mienne et ne passera le seuil de ma maison!

--Très bien, dit madame Forestier. Monsieur Bernard, nous n'avons plus

qu'à nous saluer.

Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de dignité,--du moins

à ce qu'elle croyait.

Mais Michel, à son tour, répliqua:

--Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera bientôt. Nous attendrons

jusque-là... N'est-ce pas, Hyacinthe?

La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui baisa et vint me

rejoindre à dix pas de là.

J'entendis quelques mots qui furent comme les dernières fusées d'un feu

d'artifice qui s'éteint.

--Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire une pareille

insolence? s'écriait la belle Rosine.

--Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier, j'aurais bien voulu te

voir à ma place! Vous autres femmes, vous ne parlez que de donner des

soufflets. On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences.

Après tout, souffleter Michel parce qu'il veut épouser Hyacinthe--ce qui

était légitime et permis, hier au soir,--c'est peut-être un peu vif...

On y regarde à deux fois.

--Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si j'étais homme!

--Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, tu n'y songes

pas!... Si l'on venait à t'entendre.

--C'est pour le coup, conclut le député, que mon élection, qui déjà

branle dans le manche, serait joliment fichue à l'eau.

Au même instant le président Vire-à-Temps et son fils vinrent les

rejoindre. Aussitôt madame Forestier fit avec ses lèvres «petite pomme»,

et de sa voix «petite flûte», réservée aux gens de distinction, s'écria:

--Comment, c'est vous, monsieur le président?

--C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard d'un air d'étonnement,

de galanterie et d'admiration. On aurait cru qu'il venait d'apercevoir

la Vénus de Milo avec deux bras.

--Comment allez-vous, monsieur Francis?

Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit qu'il «allait

à merveille», et les compliments suivirent de part et d'autre. L'un se

portait mieux que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme une

rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout comme pour le spectateur

qui n'a pas mis ses lunettes.

Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques s'étendit et finit

par se perdre dans la vallée.

Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et perça le coeur de

Michel, c'est celui-ci, dit par madame Forestier:

--Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le président et moi, nous

avons à causer avec ton père.

--Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand je pense que ce sera

la même chose tout le long de l'année, et que ce gros Francis va prendre

ma place, j'ai une envie terrible de le massacrer.

Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, je lui dis:

--Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus me mêler de tes

affaires.

Il se retourna brusquement.

--Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère, et tu sais, je

crois, que je ferai tout ce qu'il faudra pour te servir, si l'occasion

s'en présente, eh bien...

--Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque sottise!

--Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si nous étions au désert

dans le pays des gazelles, où l'on ne trouve pas de notaires, de maires

et de belles-mères, mais où soufflent le sirocco, père du mistral, et

le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier timbré est inconnu, où

le lion se cache à l'ombre des palmiers pour causer avec la lionne, si

j'étais Kabyle enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que mon

cheval et ma lance et d'autre pensée que mes amours, si la fille d'un

cheik m'avait dit: «Je t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie,

m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que faudrait-il faire,

réponds?

Je répondis sans hésitation:

--L'enlever, parbleu!

--Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. Veux-tu m'aider?

--Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, futur huissier, futur

avoué, futur notaire peut-être, j'irais me fourrer et te fourrer dans

ce guêpier! Jamais de la vie, camarade! C'est bon dans le désert, ces

procédés-là, et encore!

--Faux ami, va!

--Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne heure!

Je m'en flatte. Un enlèvement! _Nombre de Dios!_ Pour qui me prends-tu?

Je suis un serviteur de la loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi

d'abord si mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais ne compte pas

sur moi!

Comme nous en étions là et revenions lentement dans l'ombre du côté de

Creux-de-Pile, la voix de la belle Angéline se fit entendre. Elle nous

suivait de près avec son père.

Alors Michel me dit tout bas:

--Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer une minute avec

mademoiselle Bouchardy.

--Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau mettre dans le contrat

toutes les complaisances possibles et faire toutes les concessions, il

n'y a pas en moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, rien ne

peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus pressant... Michel n'y perd

rien. Au contraire. Pour l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à

la fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle n'est pas seule

de son sexe, même à Creux-de-Pile...

Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance qui me fit frémir.

--... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, ambitieux, déjà très

considéré dans le pays, soit pour son père, soit pour lui-même; il sera

député cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...

Ces derniers mots furent dits avec une grande intention de finesse.

--... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de nous est amoureux à

son tour, comme chacun de nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au

contraire! Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge de Michel

j'étais amoureux de toutes les filles...

Puis, se reprenant:

--... de toutes celles qui en valaient la peine...

--C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes celles qui avaient une

dot, je suppose?

Il répliqua avec un gros rire:

--Certainement. Me prends-tu pour un niais?

Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent de nous.

--Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé ce pauvre amoureux?

--J'ai essayé, du moins, de panser son coeur blessé, répondit

Angéline.

--Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on voudrait être blessé

tous les jours pour être pansé par la main d'un pareil chirurgien.

--Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le père.

Et nous nous séparâmes,--Michel heureux et souriant, et moi, dévoré de

jalousie.

Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si vite, cette perfide

Angéline?

Hyacinthe · 第 38 / 73 题