Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et n'entendis rien
de plus, car on se doute bien que je ne m'amusai pas à écouter la
conversation de Michel et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter
l'oreille, ni prudence ni discrétion.
Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me fut possible, de
cette maison dangereuse et je ne fus en effet remarqué de personne,
ayant fait de longs détours à travers les prés et les bosquets qui
bordent ce côté de la ville.
Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère comment la nuit s'était
passée à danser et à se promener, ce qui lui fit secouer la tête d'un
air bien singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy, reprendre
mes fonctions de premier clerc.
Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je crois, la grasse
matinée. Ensuite il déjeuna confortablement, comme c'était son habitude.
Après avoir rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa au
troisième, qui était de digérer, et descendit le long de la rivière en
suivant des yeux les truites qui sautaient brusquement pour attraper
les mouches à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, et
j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a pas d'exercice plus
hygiénique et plus favorable aux opérations de l'intelligence.
Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, traversa l'étude
et ne me dit qu'un mot:
--Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de la bouillie pour les
chats.
Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;
--Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma part, je n'en suis pas
fâché. Il allait se mettre la corde au cou.
Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la salle à manger et ferma
la porte.
A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, j'allai souper à mon
tour, et, à huit heures, je me trouvai sur la route des _Fayants_, ainsi
nommée de ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la colline où
sont plantés des hêtres magnifiques (_fagus_, _fayant_).
C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile vient se promener
dans la belle saison. C'est là que les dames viennent essayer l'effet
de leurs robes et lire dans les yeux du public l'admiration qu'elles
inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à l'horizon la cime blanche
des monts Dore.
Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais beaucoup de la robe de
ces dames et je ne les admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet
exercice; mais je voulais voir Angéline.
Nous nous étions quittés en mauvais termes la veille. Je sais bien
qu'elle avait eu tort de danser d'abord avec le gros Francis, fils du
puissant Vire-à-Temps, et ensuite avec un petit jeune homme blond que je
ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, c'est vrai, et de plus elle
m'avait dit bonsoir trop légèrement et comme si elle avait été choquée
elle-même de ma conduite, ce qui était injuste; mais enfin elle s'était
trompée peut-être, elle avait cru des choses qui n'étaient pas...
Quelles choses? Pour le savoir il fallait le lui demander... Or, elle
n'avait point paru dans l'étude pendant toute la journée, elle n'avait
demandé aucun livre, elle m'avait complètement oublié... Oh! l'ingrate!
Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, espérant qu'un heureux
hasard me permettrait de la rencontrer, de lui parler, de lui faire
sentir sa cruelle injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et
d'implorer mon pardon.
Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.
Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre ami Michel que je
rencontrai.
Il était encore plus malheureux que moi, quoique d'une autre manière, et
dès qu'il m'aperçut il courut à moi, et me saisit par le bras:
--Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.
--Je m'en doute à peu près.
--Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!
Je pensais comme lui que tout était fini, mais pour lui donner du
courage, je répondis d'un air gai:
--Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer! Voyons, qu'est-il
arrivé?
--Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène de ce matin à
laquelle j'ai mis fin malgré ma mère, en fermant la fenêtre, pendant
que le père Forestier, je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa
femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche main a écrit à ma mère
la petite lettre que voici:
«Madame,
»C'est à regret, vous pouvez m'en croire, que j'avais accordé à votre
fils la main de ma chère Hyacinthe.
»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications et à
celles de Michel, malgré le soupçon que j'avais que mon enfant serait
difficilement heureuse dans la famille Bernard. Mais, après la scène
honteuse et les viles et basses calomnies de ce matin, vous devez
comprendre vous-même que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être
exposée à entendre matin et soir insulter une mère qu'elle adore.
»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement. Aussi bien la fille
de M. Forestier, député de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver
un mari plus présentable qu'un petit avocat sans réputation et sans
fortune à laquelle il pourrait prétendre.
»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les sentiments qui vous
sont dus.
»Rosine FORESTIER.»
--Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant sa lettre avec soin et la
mettant au fond de sa poche.
--Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne encre.
A quoi il répliqua en tirant de la même poche une autre lettre;
--Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma mère qu'elle m'a
permis d'emporter et recommandé de relire souvent, tant elle était
contente soit du fond, soit de la forme de ses pensées;
«Madame,
»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un compliment tout pareil.
Michel est, croyez-vous, un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai
pas au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la suivra en tous
lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... Rien n'est plus affreux que
d'avoir à rougir des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre partout
murmurer sur son passage: C'est la fille de madame Chose, vous savez
bien, celle qui...
»Mais, madame, puisque nous ne devons plus nous revoir, ce n'est pas
la peine de rappeler des souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque
douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles pour ce pauvre M.
Forestier.
»Un mot pourtant.
»Vous parlez de mes pressantes supplications et de celles de Michel.
Vous êtes folle, ma chère. Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.
»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon Dieu! de donner à mon fils
unique la main de mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine
Forestier! Allons donc!
Ma commère, il faut vous purger
Avec deux grains d'ellébore...
»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez tout. Son père est député
aujourd'hui, mais les élections approchent et tout le monde demande à
Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait pas le faire, mais
qu'il dise un mot: M. Forestier tombe à terre du premier coup.
Et sans avoir l'éclat du verre,
Il en a la fragilité.
»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner à mon fils qui sera
député dans trois mois (car il le sera, je vous en réponds), la fille
sans dot d'un député dégommé et d'une femme dont il vaut mieux ne point
parler, puisqu'on n'en peut rien dire que de honteux! Allons donc! vous
vous prenez pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous croyez encore au
temps où vous étiez jeune et fringante, où le capitaine Smintéry...
»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On dit qu'il est
aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce vrai? Vous devez le savoir mieux
que personne... Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a quinze
ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà plus ni l'un ni l'autre de
la première jeunesse...
»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est rompu. Je le regrette
pour Hyacinthe, qui avait besoin d'entrer dans une honnête famille et
d'avoir de bons exemples sous les yeux. Cette chère enfant est jeune et
innocente encore. Je la plains sincèrement. Elle méritait mieux que de
vivre près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, ma chère, mais
parce que c'est la vraie vérité.
»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce bon M. Forestier. On
annonce un prochain concours régional.
»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes et qu'il aura le
prix. C'est certain.
»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!
»Reine BERNARD.»
Comme je retournais le papier avec étonnement, Michel me dit:
--Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je voulais te demander
conseil. D'ailleurs ma mère a pris soin de recopier la sienne et deux ou
trois exemplaires circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait donc
de rien d'en garder le secret...
--Alors ton mariage est rompu?
--Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une et l'autre leur
consentement, Hyacinthe et moi nous demeurons assis par terre... A ma
place, Félix, qu'est-ce que tu ferais?
Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de la réflexion, et je
répondis:
--Ça dépend.
En effet, ça dépendait, mais de quoi?
C'est ce que Michel me demanda.
--Ça dépend de ce que pense mademoiselle Hyacinthe.
--Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut penser. Elle m'aime,
je l'aime, et nous voulons nous marier: voilà!
--Comment le sais-tu?
--Parce qu'elle me l'a dit ce matin.
--Ah! ah!
--Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes se disputaient, j'ai
compris qu'il allait arriver quelque chose, alors j'ai couru sous la
fenêtre d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus que moi; je
lui ai confié mes inquiétudes. Elle est descendue en robe de chambre
dans le jardin et m'a ouvert la porte. J'ai dit:--«Je crains un malheur
épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait dans la rue. J'ai
ajouté: «M'aimerez-vous toujours?
«--Oui.--Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu en riant:--«Ah! pourtant,
si vous ne m'aimiez plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux
et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles, j'aurais
baisé la semelle si elle l'avait permis, je me suis relevé, j'ai baisé
les mains et le bas de la robe, j'ai fait tous les serments imaginables,
j'ai invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange, mon
patron, de me frapper de sa foudroyante épée si je venais à violer ma
foi, j'ai adoré de nouveau, enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus,
j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans l'herbe et
la rosée, si la terrible madame Forestier n'avait paru subitement et
prononcé ces funestes paroles:
--Hyacinthe! Rentrez!
L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu m'excuser sur ce
que, le contrat étant signé, j'avais cru pouvoir... Madame Forestier m'a
répliqué:
«--Monsieur, je vous défends de parler à ma fille, de voir ma fille, de
penser à ma fille!»
Et comme je m'écriais:
«--Ah! madame...»
Elle a continué:
«--Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez rejoindre votre mère!»
Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste si impérieux que
j'ai dû rentrer dans le mien. Mais comme elle refermait cette maudite
porte, j'ai vu Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:
«--A vous toujours! M'attendrez-vous?
»--Je vous attendrai, Michel!»
Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.
Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée des _Fayants_,
Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.