Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de la négociation dont on
m'avait chargé.
Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le signal, tout le monde
s'attendrit à la fois. Les deux mères tombèrent dans les bras l'une
de l'autre, comme les deux branches légèrement écartées d'une paire
de ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui avait gardé
jusque-là une contenance fort timide et assortie au rôle qu'il devait
jouer dans le contrat, reprit un peu d'assurance et de gaieté, et parla
même d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps la
félicita de se dévouer ainsi comme toujours à son fils, ajoutant
avec perfidie qu'on ne pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle
Hyacinthe pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur tour,
suivant leur âge, leur sexe, leur profession et l'éloquence dont la
nature les avait doués.
La fiancée me remercia en me regardant avec des yeux humides de joie.
Elle avait appris de Michel ce qu'ils me devaient tous les deux. Quant à
lui, il me dit, devant elle:
--Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce miracle. Ma chère
Hyacinthe, souvenez-vous toujours que c'est à lui que nous devons notre
bonheur.
Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy qui
s'approchait de nous:
--Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre amitié, je te commande de
répéter à M. Félix Trapoiseau, ici présent, l'éloge que tu m'as fait de
ses vertus et qualités diverses...
A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua, en riant
aussi:
--Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé de M. Trapoiseau!
--O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu lui cacher ce que tu
m'as dit, qu'il était le plus savant des hommes, qu'il connaissait la
place de tous les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au
courant de toutes les histoires, de toutes les poésies, de toutes les
philosophies de l'univers... Enfin, si ce n'est à cause de sa science,
fais-lui bon accueil, à cause de moi.
--Très volontiers, dit l'autre demoiselle.
Et comme tout le monde avait signé, les jeunes, les vieux, les gros,
les gras, les maigres et jusqu'aux petits enfants de cinq ans dont l'un,
arrière-cousin d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un
énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline, à qui il tardait de
danser, se mit au piano et commença un vieux quadrille, car, en pareil
cas, il faut que quelqu'un se sacrifie au bien public.
Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:
--Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez promis la première
danse...
Elle m'interrompit:
--Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, vous le voyez bien,
puisque je ne la donne à personne... Ne faites pas la grimace, s'il vous
plaît; vous êtes très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas
une bonne mère de famille qui commence à se déganter et qui va prendre
ma place dans un instant? Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou
plutôt, non... allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura gré,
car personne ne la regarde.
En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et bossue, ne
rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y courus, par obéissance, je fus
reçu comme la manne dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de
mon mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait de temps
en temps et m'encourageait d'un sourire demi-malin, demi-amical.
Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se chargea, comme Mlle
Bouchardy l'avait prévu, de la remplacer au piano et, alors, je reçus le
prix de mon dévouement, ainsi qu'on va le voir.
A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...
Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier tous les
Français. Par Français, vous entendez sans doute aussi les Françaises,
car s'il y avait supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle
appartiendrait certainement au sexe masculin, qui est plus grand, plus
gros, plus fort, qui mange et boit davantage, qui est barbu, qui fait
les lois et qui fournit les gendarmes.
Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant que je tremblais
presque, en face de Mlle Bouchardy, et qu'elle ne tremblait pas du tout
en face de moi? Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait
manoeuvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce parce qu'elle était
la fille du patron et que je subissais même dans un salon l'influence
despotique du père?
Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le sort de tous les
honnêtes gens (et même des malhonnêtes) est de s'attacher à un cotillon
et de le suivre, et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même
ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.
Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me regarda d'un air assez
doux, et tout en s'occupant de boutonner ses gants, elle me dit:
--N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup d'esprit!
Je répondis par politesse:
--Oui, mademoiselle.
En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête qu'une autre. Et
comme, étant presque sans dot, boiteuse et bossue, mais d'un caractère
assez doux, elle avait de bonne heure senti son infériorité et voulait
la racheter, elle faisait de grands efforts pour plaire et réussissait
assez bien.
--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
--Des choses très intéressantes, mademoiselle, mais je ne sais pas si je
dois vous les répéter.
--Oh! oh! c'est donc bien grave?
--Non. Pas très grave si vous le prenez par un bout; mais bien grave si
vous le prenez par l'autre.
Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs, comme je l'ai dit, sa
manière ordinaire de montrer ses dents.
--Vous allez me raconter ça, j'espère.
--Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura fini la _chaîne
anglaise_.
Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:
--D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de quoi?
--Je ne sais s'il est permis...
Et je feignis d'être embarrassé.
--Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le droit d'entendre, je
suppose, ce que ma cousine Benoît peut vous dire.
--Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé de la plus belle et
de la plus aimable personne de tout le pays.
--La plus belle personne... Connais pas. A moins que ce ne soit mon amie
Hyacinthe.
--Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.
Angéline reprit:
--Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.
Elle devinait très bien, au contraire, mais comme toutes les filles
d'Ève, et peut-être comme tous les fils d'Adam, elle était friande de
compliments.
Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et demanda d'un air naïf:
--Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par hasard!... Elle est
très distinguée, elle a de très bonnes manières, elle revient du
Sacré-Coeur, et son père est un fameux avoué, comme dit M. le
président, un jurisconsulte éminent...
Je répliquai vivement:
--Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est tout ce que vous
dites,--distinguée, du Sacré-Coeur, et née d'un jurisconsulte
éminent;--mais c'est d'une autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne
vous la nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous ferai son
portrait si ressemblant que personne ne pourra s'y tromper... Cheveux
blond-cendré, teint délicieux, front...
Ici je fus interrompu dans ma description.
--Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! Vous continuerez tout
à l'heure.
J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier seul» qu'un homme
doit déployer toutes ses grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni
de ses bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie. Il
s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas grimacer, de ne pas
se troubler, de ne pas être consterné comme un condamné qu'on mène à
l'échafaud, ni consternant comme un magistrat qui prononce une sentence
de mort. Il faut avoir de la gaieté, car on est là pour s'amuser;
il faut sourire, pour plaire aux dames; il faut garder une certaine
dignité, pour prouver que rentré dans la vie civile on est un homme
sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans excès, de peur de passer
pour un maître de danse; il faut écouter soigneusement la musique, afin
de ne pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les dames; il faut
avoir l'air profondément préoccupé de leurs charmes, ce qui fait excuser
toutes vos distractions; il faut..., que sais-je encore?
J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler tous les caps. Si j'y
réussis, Dieu seul le sait! Cependant mademoiselle Angéline eut la bonté
de croire que je m'en étais très bien tiré.
Pour récompense, elle me permit de la ramener à sa place et de reprendre
ma description de la plus belle personne de Creux-de-Pile au point où je
l'avais laissée.
--Vous disiez donc, monsieur Félix?
--Je disais, mademoiselle, que le front de cette demoiselle est d'une
rare beauté, que le nez est d'une forme incomparable...
Angéline se mit à rire:
--Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop arrondi par le bout.
Je voulus protester.
--Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. J'ai regardé
quelquefois ce nez-là dans la glace, et vous pouvez croire que j'en
connais les contours... Je sais maintenant qui vous voulez dire...
Eh bien, qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse
propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux blond-cendré?
--Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous étiez bonne, que vous
étiez belle, que vous étiez pleine d'esprit, que...
Angéline m'interrompit sévèrement:
--Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que je m'attirerais tous
ces compliments, croyez que je n'aurais pas fait tant de questions...
(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)
Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles, elle ajouta:
--Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... Ce n'est pas à
moi qu'il faut dire tout le bien que vous pensez de moi.
Je demandai assez naïvement:
--A qui donc, mademoiselle?
--A tout le monde, monsieur... Je suis contente qu'on le répète partout;
mais je ne veux pas qu'on me le dise à moi.
Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats, pour couper court
à cette conversation, elle me montra un grand, gros et fort garçon de
trente ans à peu près qui s'avançait assez gauchement vers nous et me
dit:
--Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter pour une
mazurka. Faites-lui place, s'il vous plaît.
Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux rival que je
pusse craindre auprès d'Angéline.
Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà? Étais-je amoureux?
Étais-je encouragé?
Peu importe, rival ou non, M. le receveur des finances me fut bien
désagréable ce jour-là!