Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; agir sans son
consentement eût été grave,--plus que grave,--dangereux!
Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec son collègue, M.
Saumonet, M. Forestier et le président du tribunal au fond du cabinet
du jardin; et tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel
et d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour des raisons
particulières, était au courant de tout et prenait un intérêt très grand
à l'affaire, venait de mettre la question sur le tapis, devant les
deux notaires et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller, à la
compliquer, à l'envenimer.
C'est, je crois, le moment de parler de ce brave homme qui n'est pas un
des moindres personnages de cette histoire.
Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et la pesanteur du
corps, il ne le cédait qu'aux éléphants. Mais pour l'art de se tourner
toujours du côté du plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour
lui, soit pour les siens, il était sans égal dans le département.
Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin, on l'avait surnommé
Vire-à-Temps, et il virait en effet la barque avec tant de bonheur et
d'adresse qu'il avait toujours le vent en poupe.
Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe, rien ne réussit
autant que le succès. Bon président du reste, toutes les fois qu'il
n'avait pas intérêt à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels
degrés il était entré dans la magistrature.
Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme l'avait fait riche.
Louis-Philippe, avant le 24 février, l'avait fait juge; la République
le fit sous-préfet; Napoléon III le fit président du tribunal de
Creux-de-Pile, qui est la principale ville du département, et le décora
deux fois. Puis, comme il avait des cousins et des amis dans le conseil
général, il fit tracer, aux frais du public, cinq ou six routes au
travers de ses terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de
bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait passé dans les
terrains maraîchers des environs de Paris.
Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment un sage qui
ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser pour lui-même tout
avancement. Mais c'est qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.
L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet et marié
sur-le-champ à une riche héritière, avant qu'on pût apercevoir sa
nullité.
Le cadet fut fait receveur des finances, sans apprentissage. Le
troisième fut procureur de l'empire d'abord, puis de la République.
Il avait promesse des plus hauts personnages (c'est-à-dire de trois ou
quatre chefs de division au ministère de la justice) de remplacer son
père à la présidence quand la limite d'âge serait arrivée.
Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui que le père,
confiant dans son jeune mérite et dans sa souplesse, destinait à être
président d'abord du tribunal de première instance, puis conseiller à la
cour d'appel, puis président encore, mais assis à cette hauteur où
les humains ne semblent plus que des insectes qu'on met à l'amende,
en prison, qu'on déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et
combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de n'importe quel code.
Un peu plus tard, à cinquante ans peut-être, le président de la cour
d'appel deviendrait conseiller à la cour de cassation; puis président
encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme notre saint père le
pape, car ses jugements seraient infaillibles.
Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait d'avance, et
voyait, comme un autre Abraham, sa race s'étendre et dominer au loin,
par tout l'univers.
Malheureusement, pour monter si haut, il fallait un point d'appui. En
temps de république il y en a deux, la Chambre des députés et le Sénat
(sans compter les antichambres). C'est par ces deux grandes portes qu'on
entre la tête haute dans les ambassades, les présidences, les recettes
générales et les ministères.
Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, l'une, celle de
la députation, par M. Forestier, l'autre, celle du Sénat, par un cousin
germain du président, homme aimable, homme d'esprit, tout dévoué au
vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même un gendre parfaitement sot
et nul, et qui voulait (ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au
moins son poste de sénateur.
De là vient que le président tournait autour de son ami Forestier et de
la belle Hyacinthe, qu'il aurait bien voulu faire épouser à son fils le
receveur (car malheureusement le procureur était marié); oui, mais plus
malheureusement encore, le receveur était tellement mou de corps et
d'esprit, quoique pareil à son père pour la forme et la complexion,
qu'aucune fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, il
avait pour les vieilles servantes une passion déplorable et presque
scandaleuse.
Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre la répugnance
d'Hyacinthe et s'allier étroitement par elle à M. Forestier! Le
président, le député, le receveur, le procureur, le sous-préfet,--tous
les pouvoirs réunis dans la même famille et presque dans la même main,
celle du président. Le vieux Vire-à-Temps aurait gouverné avec un
pouvoir absolu et pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule
chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer en enfer, soit
en leur faisant couper le cou, soit, après leur mort, en les faisant
piquer avec des fourches rougies au feu par les diables.
Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, n'appartenait qu'au
curé, mon oncle, et par bonheur, le curé qui se défiait un peu du
président (il y a toujours eu concurrence entre les deux métiers) ne se
livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, mais en le payant de
mille concessions, car l'homme de soutane ne le cédait pas en orgueil
au président, au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien de
personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, et quant à moi,
son neveu, sans me négliger tout à fait (il avait même autrefois dépensé
quelque argent pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup de
mon avancement dans le monde; je n'étais qu'un Trapoiseau, fils de
l'huissier Trapoiseau, destiné, suivant toute apparence, à crier, comme
feu mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, la tête basse,
des ordres de M. le procureur de la République ainsi rédigés:
«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés Dubois, Chauvin et
Cambalu; allez porter ma robe à la femme du concierge et dites-lui
qu'elle raccommode ce trou... A propos, vous emmènerez mon chien ce soir
à la promenade, et vous direz à ma femme de ménage de faire mon dîner
pour cinq heures, etc., etc.»
Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle qui s'appelait
Torlaiguille, aurait-il pris soin de ma fortune, mais si j'étais
Torlaiguille par ma mère, j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.
De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier maigre, râpé,
destiné, pendant la vie entière, à ne parler aux gens que pour les
prendre au collet, leur demander de l'argent, saisir et faire vendre
leurs meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de malédictions
mêlées quelquefois (hélas)! de vieux trognons de chou, de balayures, de
pots cassés et de choses encore moins respectables.
Mais je m'égare. Revenons à mon président.
Il était donc assis et à demi-couche comme un homme d'importance, homme
d'érudition, homme de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil
en bois de chêne assez artistement tordu par le plus habile de tous les
menuisiers de Creux-de-Pile.
Il était assis, cet homme noble et puissant, et le fauteuil craquait
sous lui, comme un cheval prêt à s'affaisser sous un cavalier trop
pesant. En face, dans des attitudes diverses, mais plus modestes,
étaient assis pareillement M. Forestier, le député, et les deux
notaires.
Il parlait. Les autres écoutaient.
Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.
Le président tira lentement de son cigare (car M. Forestier avait pris,
à Versailles, l'habitude du cigare et en offrait volontiers à l'élite
de ses hôtes), il tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui
commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne en face, et dit avec
une majesté incomparable:
--C'est grave!
Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et gardèrent le silence.
Il reprit après deux autres bouffées:
--C'est très grave! C'est plus que grave!
Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était grave, car il ne
fallait pas songer à le lui demander moi-même... Un simple premier
clerc sans fortune et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même pas
regardé,--bien loin de me répondre!
M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer contre la balustrade
et d'écouter.
--Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse et solennelle, je
comprends très bien, mon cher ami, les craintes maternelles de madame
Forestier. Sa tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa fille,
prévoit beaucoup de choses...
--Elle en prévoit trop, interrompit le député, car enfin elle traite
d'avance Michel comme un misérable qui pourrait manger la dot de
sa femme, la laisser sans asile et sans pain, et la tuer à coups de
bâton... Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat. C'est même
un joli garçon; un avocat de grand mérite, qui a plaidé l'autre jour, à
Poitiers, d'une façon très remarquable,--je le sais, j'y étais!--qui
est fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle fortune, qui
l'augmentera certainement, outre que sa mère est riche et lui laissera
un bon patrimoine, car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous
n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles pour Hyacinthe,
car ma femme ne lui donne pas un radis...
(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer plus fortement
cette belle pensée).
Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai rien, absolument
rien, rien de rien, ce qui s'appelle rien, au dire de Rosine, qui prend
pour elle tout l'argent et ne me laisse que les traites à payer... C'est
pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah! Seigneur Dieu du ciel et
de la terre! excepté mon traitement de député que je ne veux lâcher à
aucun prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, qu'est-ce que
je reçois, excepté les notes des fournisseurs? Vous le savez, Saumonet?
Le notaire fit signe qu'il le savait.
--Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant, ne pourrai-je
pas, puisque ma femme est maîtresse de tout, lui arracher quelque chose
pour ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!
Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri un tigre; maître
Saumonet répondit:
--Monsieur, vous connaissez les instructions que m'a données madame
Forestier. Je suis forcé de m'y tenir. Mille écus de pension à la
future, voila tout; et elle ne s'engage à verser cette somme que dans
les mains de sa fille, et encore à condition que la conduite de sa fille
et de son gendre la satisfera pleinement; sans quoi elle supprimerait
tout!... Du reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite
est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit pas le droit de faire
quelque chose de plus; mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse
de ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, de sa fille
qu'elle en agit ainsi.
Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle, ironique
et pincée de maître Saumonet, pendant qu'il débitait ce petit discours.