Je perdis bien encore quelques minutes à bercer dans mes rêveries cette
douce pensée que deux jeunes demoiselles,--les plus belles à mon avis,
et les plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,--m'avaient mis
souvent en tiers dans leurs conversations, et que l'une d'elles parlait
dans l'intimité de «Félix», tandis que l'autre répondait en parlant de
«Michel».
Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!
Enfin, il fallut prendre la plume et commencer gravement:
«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»
Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider jusqu'à la fin, tant
j'étais rempli, pénétré, saturé des clauses du contrat.
Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper et prendre un habit
noir et une cravate blanche.
Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on se doute bien que la
veuve de l'huissier Trapoiseau n'était pas une grande dame et n'habitait
pas un palais, on imaginera difficilement la vérité.
Ma mère occupait au second étage et de plain-pied avec la rue, la maison
étant adossée au rocher (notez cette coïncidence), une grande chambre et
un petit cabinet qui dominaient tous les deux la rivière de plus de cent
pieds de haut. Le pavé de la chambre était fait de terre battue, comme
celui des granges. Le cabinet, plus heureux, avait un plancher de bois.
Mais la chambre servait à tout.
D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait sa cuisine (maigre,
très maigre cuisine!) composée le matin d'une soupe à l'oignon, à midi
d'un ragoût de mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. Le
quatrième jour, on le remplaçait par une omelette mêlée de pommes de
terre. A dire vrai, les pommes de terre étaient le légume favori de ma
mère et sa nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard dans
toutes les sauces, et telle est la douce influence d'un bon appétit que
j'avalais avec plus de plaisir une omelette aux pommes de terre qu'un
banquier n'avale une dinde aux truffes.
Le souper, régulièrement servi à sept heures du soir, se composait, en
hiver: le lundi, d'une soupe aux choux; le mardi d'une soupe aux raves;
le mercredi, d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe aux raves; le
vendredi d'une soupe aux choux; le samedi d'une soupe aux raves; et le
dimanche,--jour de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité,
d'une soupe aux choux mêlés de raves et de pommes de terre.
Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée à la fontaine
voisine, au pied du rocher sur lequel la maison était bâtie. Quant au
vin, il était né dans le pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile
à digérer qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000 francs
d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais goûté; pour moi, j'en buvais
avec une extrême modération. Un litre tous les dix jours que ma mère
allait chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. Cinq sous en
gros et six sous au détail.
Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du grand air et de
beaucoup d'exercice, vaut mieux que celui des Parisiens. Mon
grand-père Trapoiseau qui n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu
quatre-vingt-quinze ans.
Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le mien. Quant à ma mère
elle-même, figurez-vous une coiffe de paysanne, une figure taillée à
coups de serpe dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux et
un air dur et gai tout ensemble,--dur pour elle-même et quelquefois pour
le prochain, mais toujours gai pour moi,--c'est elle.
La maison que nous habitions était à nous; mais par quart seulement.
Ma mère avait acheté le second étage et le grenier. Le propriétaire
du premier,--un aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du
rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux descendaient chez
lui par un sentier étroit garni d'un parapet ou garde-fou de deux pieds
de haut qui les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur de
tomber dans la rivière...
Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire qui serrait
là son foin et son avoine. Je veux dire qu'on les serrait pour lui;
car ce pauvre Aristide était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait
jamais su rien faire de ses dix doigts.
En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre pattes, l'âne de ma mère
et après moi ce qu'elle avait de plus précieux au monde. Aristide était
son gagne-pain, son compagnon de voyage; il aurait été le confident de
ses peines si elle avait eu des peines: mais elle avait trop de courage
et de bon sens pour s'inquiéter ou s'affliger de rien.
C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère avait une voiture,
comme une duchesse, et la conduisait elle-même à la foire. Ce n'était
pas un carrosse, oh! non; ni une calèche découverte, ni un four-in-hand,
ni un huit ressorts; c'était une bonne carriole bien solide où ma mère
qui faisait tous les commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton
jusqu'aux clous et aux fers à cheval, avait l'habitude d'entasser sa
marchandise.
La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait à côté d'Aristide
dans la montée et tricotait en disant de bonnes paroles pour
l'encourager. Vers le haut de la côte, elle tirait de sa poche un
morceau de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait pas
d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans déjà, faisait un
dernier effort, surmontait le dernier obstacle et tirait voluptueusement
la langue où ma mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant une
minute pour mieux savourer son bonheur.......
Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les descentes, ma mère
s'asseyait sur le derrière de la carriole pour faire contre-poids.
Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et que le philosophe
avait raison, qui dit que l'âne est un «frère inférieur» de l'homme!
Si j'osais, je dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus
honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus doux et souvent
plus courageux. Que lui manque-t-il donc?... L'intelligence?... Qui
sait? Il n'entend pas le latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on
décore du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent pas
lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?... En sont-ils plus
malheureux?...
Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit aimer ses amis,
cogner ses ennemis (comme il fit le jour où le petit Carbeyrou, ayant
attaché un fagot d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une
ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, c'est-à-dire
se ranger sur le passage de la diligence, de peur d'être accroché;
braire galamment à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à leur
beauté; traîner une carriole pesamment chargée; faire enfin tout ce qui
concernait son état, et par ce moyen avoir du foin, de l'avoine et des
chardons en abondance.
En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?
Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à sept heures chez ma
mère qui m'attendait, exacte et ponctuelle comme toujours, la soupe sur
la table, la cuiller en arrêt.
Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis précipitamment:
--Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon habit noir, mon gilet noir,
ma cravate blanche et mes gants gris-perle,--tu sais bien, ceux que j'ai
achetés, il y a six mois.
Elle me regarda, très étonnée:
--Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?
--Précisément.
Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées énormes.
Alors, en cherchant et brossant mes vêtements, elle demanda:
--Quelle noce?
--Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle Hyacinthe.
Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute personnelle et
très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.
Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion, si ce n'est:
--Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner deux familles... Et
ça ne manquera pas, crois-moi!
Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par mot tous les
détails, parut en tirer une conclusion mentale qu'elle garda pour
elle-même et finit par demander assez négligemment pendant qu'elle
rangeait mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:
--Comment la trouves-tu?
--Qui? maman.
--Mademoiselle Angéline.
Je répondis en riant:
--Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille du patron; et si je
la trouvais laide, je ne le dirais pas... Ça, c'est élémentaire.
Ma mère reprit:
--Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce une bête nouvelle de
la nature? Je te demande si elle te plaît ou si elle ne te plaît pas.
Réponds-moi entre quatre-z-yeux?
Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne me pressais pas de
répondre, car il y a des choses qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère,
elle ajouta:
--L'aimes-tu, enfin?
Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:
--A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne serai jamais son mari?
--Qu'en sais-tu?
Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc! Je pouvais..., j'avais
l'espoir de... Mais non, ma mère se trompait... L'amour maternel lui
donnait une illusion que je ne pouvais pas partager.
Comme j'allais lui demander des explications, un petit gâte-sauce entra
chez nous précipitamment et me dit:
--Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé, pressé, pressé!... On a
besoin de vous.
--Chez qui?
--Chez M. Forestier.
--Qui t'envoie?
--M. Bouchardy, le notaire.
--Mais je ne suis pas habillé.
--Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est arrivé un grand
malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, lève les bras en l'air et crie
comme un sourd... On les entend tous les deux de la cuisine.
--Le dîner est fini?
--Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce n'est pas malheureux,
seigneur Jésus! Ils sont à prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous
qu'ils n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses et
des os de gigot. Encore Forestier est venue à la cuisine et voulait me
donner les morceaux de pain à demi mangés,--on y voyait encore la marque
des dents,--mais Mihiète a bien su dire: «Madame, si ces rogatons sont
bons, gardez-les pour vous, et s'ils ne le sont pas, donnez-les aux
chiens?» Alors madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule
qu'une «dame» comme elle ne se commettait pas avec des «torchons»; mais
nous avons tellement ri et nous avons tellement fait tous: «Hou! hou!
hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle n'avait jamais souffert,
qu'elle ne souffrirait jamais qu'on lui manquât de respect.
Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai à la hâte. Dès qu'il
fut parti, je me regardai dans la glace de trente centimètres de haut
et quinze centimètres de large qui était le seul meuble de luxe de
la maison. Il s'agissait de résoudre un problème ardu, et de faire le
noeud de ma cravate.
Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse ne pouvaient me
servir de rien. Elle vit mon embarras et me dit:
--Tu ne sais pas t'en tirer?
--Non, maman.
--Eh bien, laisse-moi faire.
Elle me fit un noeud à la Colin, et comme je regardais avec inquiétude
ce noeud dans la glace, elle ajouta:
--Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle Angéline, c'est qu'elle
ne s'y connaît pas. C'est avec un noeud fait comme ça que ton père m'a
persuadée de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère ne vaut pas
mademoiselle Bouchardy?
La question était sans réplique; aussi je brossai mon chapeau avec soin
et je partis.