ÉLECTIONS DE 1842.--MORT DE M. LE DUC D'ORLÉANS.
LOI DE RÉGENCE (1842).
M. Royer-Collard et le général Foy.--Par quels motifs je me suis
appliqué à garder toute l'indépendance de ma pensée et de ma conduite en
présence des sentiments et des désirs populaires.--Mes entretiens avec
le comte Siméon et M. Jouffroy peu avant leur mort.--Leur opinion sur
notre politique.--Caractère et résultats des élections de la Chambre
des députés en juillet 1842.--Mort de M. le duc d'Orléans.--Ma
correspondance diplomatique après sa mort.--Attitude des gouvernements
européens.--Conversation du prince de Metternich avec le comte
de Flahault.--Obsèques de M. le duc d'Orléans à Paris et à
Dreux.--Préparation et présentation du projet de loi sur la
régence.--Discussion de ce projet dans les deux Chambres.--Le duc
de Broglie, M. Dupin, M. Thiers, M. de Lamartine, M. Berryer et
moi.--Sollicitude du roi Louis-Philippe.--Adoption du projet.--M. le
duc d'Orléans et son caractère.--Conséquences de sa mort.
M. Royer-Collard voyait un jour le général Foy pensif et un peu triste
après un discours excellent qui n'avait pas obtenu un succès aussi
populaire ni aussi prompt qu'il l'eût souhaité: «Mon cher général, lui
dit-il, vous en demandez trop; vous voulez satisfaire également les
connaisseurs et la foule; cela ne se peut pas, il faut choisir.»
M. Royer-Collard parlait en connaisseur plutôt qu'en acteur politique;
il était homme de méditation plus que d'action, et il tenait plus à
manifester fièrement sa pensée qu'à faire prévaloir sa volonté. Le
général Foy avait une ambition plus pratique et plus compliquée; il
voulait réussir dans les événements comme dans les esprits, dans la
foule comme parmi les connaisseurs. C'est, de nos jours, la difficulté
et l'honneur du gouvernement libre que les hommes publics aient besoin
de ce double succès. Pendant bien des siècles, ils n'ont eu guère à
se préoccuper des spectateurs ni des penseurs: soit qu'ils ne
recherchassent que leur propre fortune, soit qu'ils eussent à coeur de
servir les intérêts du prince et du pays, ils poursuivaient leur but
selon leurs propres idées, sans avoir incessamment affaire à de hardis
publicistes, à d'exigeants critiques et à tout un peuple présent à
toutes leurs paroles et à tous leurs actes. Il fallait sans doute qu'en
définitive ils triomphassent de leurs adversaires et qu'ils réussissent
dans ce qu'ils avaient entrepris; mais ils n'étaient pas tenus d'être, à
chaque pas, compris et acceptés à tous les degrés de l'échelle sociale.
Ils sont maintenant soumis à cette rude condition; ils font les affaires
et ils vivent sous les yeux d'une société tout entière attentive, pleine
à la fois de doctes et d'ignorants, tous raisonneurs et curieux, tous
en mesure de manifester et de soutenir leurs intérêts, légitimes ou
illégitimes, leurs idées justes ou fausses. Entre toutes ces influences
et toutes ces exigences, tantôt de la foule, tantôt des connaisseurs,
M. Royer-Collard, qui ne leur demandait rien, pouvait librement choisir;
mais le général Foy, qui aspirait au pouvoir pour son parti et pour
lui-même, ne pouvait se dispenser de compter avec toutes et de leur
faire à toutes leur part. Il y eût été encore bien plus obligé si
une mort prématurée ne l'eût arrêté dans sa carrière, et si, après la
révolution de 1830, il eût été appelé en effet à gouverner.
On m'a souvent reproché de ne pas tenir assez de compte des sentiments
et des désirs populaires. On ne sait pas combien, même avant de le
subir, je me suis préoccupé de ce reproche. Je suis plus enclin qu'on ne
pense au désir de plaire, à l'esprit de conciliation, et je connais tout
le prix comme tout le charme de cette sympathie générale qu'on appelle
la popularité: «M. Guizot, disait un jour sir Robert Peel à lord
Aberdeen, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, je n'en fais
qu'à mes adversaires.» Il est vrai que j'ai souvent cédé à mes amis,
autant par laisser-aller que par nécessité, et quelquefois avec regret.
Plus d'une fois aussi, j'aurais volontiers cédé à mes adversaires;
je n'ai jamais, quoi qu'on en ait dit, poursuivi dans le gouvernement
l'application et le triomphe d'une théorie; jamais non plus aucun
sentiment violent envers les personnes ne m'a fait repousser les
transactions et les concessions qui sont partout inhérentes au succès
et au progrès. C'est par une tout autre cause et dans une tout autre
disposition que j'ai souvent et obstinément résisté aux instincts
populaires. Avant d'entrer dans la vie publique, j'ai assisté à la
Révolution et à l'Empire; j'ai vu, aussi clair que le jour, leurs
fautes et leurs désastres dériver de leurs entraînements, tantôt des
entraînements de l'esprit, tantôt des entraînements de la force; la
Révolution s'est livrée au torrent des innovations, l'Empire au torrent
des conquêtes. Ni à l'un ni à l'autre de ces régimes les avertissements
n'ont manqué; ni pour l'un, ni pour l'autre, la bonne politique n'a été
un secret tardivement découvert; elle leur a été bien des fois indiquée
et conseillée, tantôt par les événements, tantôt par les sages du temps;
ils n'ont voulu l'accepter ni l'un ni l'autre; la Révolution a vécu sous
le joug des passions populaires, l'empereur Napoléon sous le joug de
ses propres passions. Il en a coûté à la Révolution les libertés qu'elle
avait proclamées, à l'Empire les conquêtes qu'il avait faites, et à la
France des douleurs et des sacrifices immenses. J'ai porté dans la
vie publique le constant souvenir de ces deux grands exemples, et la
résolution, instinctive encore plus que préméditée, de rechercher en
toute occasion la bonne politique, la politique conforme aux intérêts
comme aux droits du pays, et de m'y tenir en repoussant tout autre joug.
Quiconque ne conserve pas, dans son jugement et dans sa conduite, assez
d'indépendance pour voir ce que sont les choses en elles-mêmes, et
ce qu'elles conseillent ou commandent, en dehors des préjugés et des
passions des hommes, n'est pas digne ni capable de gouverner. Le régime
représentatif rend, il est vrai, cette indépendance d'esprit et d'action
infiniment plus difficile pour les gouvernants, car il a précisément
pour objet d'assurer aux gouvernés, à leurs idées et à leurs sentiments
comme à leurs intérêts, une large part d'influence dans le gouvernement;
mais la difficulté ne supprime pas la nécessité, et les institutions qui
procurent l'intervention du pays dans ses affaires lui en garantiraient
bien peu la bonne gestion si elles réduisaient les hommes qui en sont
chargés au rôle d'agents dociles des idées et des volontés populaires.
La tâche du gouvernement est si grande qu'elle exige quelque grandeur
dans ceux qui en portent le poids, et plus les peuples sont libres, plus
leurs chefs ont besoin d'avoir aussi l'esprit libre et le coeur fier.
Qu'ils aient à justifier incessamment l'usage qu'ils font de leur
liberté dans leur pouvoir et qu'ils en répondent, rien de plus juste,
ni de plus nécessaire; mais la responsabilité suppose précisément
la liberté, et quand Thémistocle disait à Eurybiade irrité de sa
résistance: «Frappe, mais écoute,» il tenait la conduite et le langage
que doit tenir, dans un pays libre, tout homme digne de le servir.
C'est là le sentiment qui m'a constamment animé dans le cours de ma vie
publique. Et non pas moi seul, mais aussi le prince que j'ai servi
et les amis politiques qui m'ont soutenu. Le roi Louis-Philippe avait
acquis, dans sa vie compliquée et aventureuse, un esprit remarquablement
libre en gardant un coeur sincèrement patriote. Imbu, dès sa jeunesse,
des idées générales de son temps, il les avait vues à l'épreuve des
faits, et les avait mesurées sans les abandonner. Il restait fidèle
à leur cause en les jugeant; et quoiqu'il ménageât, et même qu'il
partageât trop complaisamment quelquefois les impressions populaires, il
démêlait avec un ferme bon sens l'intérêt vrai du pays, et il en faisait
la règle de sa politique, doutant souvent du succès et regrettant la
popularité, mais bien résolu à la sacrifier plutôt que d'obéir à ses
entraînements. Avec moins de finesse et autant de constance, le parti
qui, depuis le ministère de M. Casimir Périer, s'était formé autour du
gouvernement et lui prêtait dans les Chambres son appui, avait les mêmes
instincts de sagesse et d'indépendance dans la conduite des affaires
publiques, et luttait honnêtement contre certains penchants du pays,
quoique enclin souvent à les partager. C'est un lieu commun sans cesse
répété de ne voir, dans la conduite des hommes, grands ou petits, que
l'empire de leurs intérêts, ou de leurs passions égoïstes, ou de leurs
faiblesses, et j'ai trop vécu pour ne pas savoir que la part de ces
mobiles est grande dans les vies humaines; mais il n'est pas vrai qu'ils
soient les seuls, ni même toujours les plus puissants; et il y a aussi
peu d'intelligence que d'équité à ne pas reconnaître qu'en résistant aux
penchants populaires, en même temps qu'ils respectaient scrupuleusement
les libertés publiques, le roi Louis-Philippe, ses conseillers et leurs
amis faisaient acte de probité politique comme de prévoyance, bien loin
d'obéir à de subalternes dispositions ou à de vulgaires intérêts.
J'étais, pour mon compte, profondément convaincu de la valeur générale
comme de l'utilité immédiate de cette politique; et quoiqu'elle n'eût
pas toujours, dans ses divers organes, toute la dignité d'attitude ni
toute l'harmonie que je lui aurais souhaitées, je la pratiquais avec une
entière sympathie. Mais j'étais loin de me dissimuler ses difficultés et
ses périls: pendant les sessions de 1841 et 1842, j'avais eu à lutter,
dans la question d'Égypte contre les souvenirs et les goûts belliqueux
du pays, dans celle du droit de visite contre les susceptibilités et
les jalousies nationales; je voyais poindre d'autres questions qui ne
seraient pas moins délicates, ni moins propres à susciter des émotions
populaires auxquelles il faudrait résister. Nous touchions à la
dissolution obligée et à l'élection générale de la Chambre des députés.
Je me préoccupais vivement de cette épreuve, et tout en persistant sans
hésitation dans notre politique, je sentais le besoin de m'assurer
que nous n'abondions pas trop dans notre propre sens. J'avais, à cette
époque, deux amis sincères sans être intimes, l'un, jurisconsulte
et administrateur éminent par la rectitude et le calme de la raison,
l'autre, philosophe et moraliste d'un esprit aussi élevé que fin, et
d'un caractère indépendant jusqu'à la fierté ombrageuse; ils siégeaient,
l'un dans la Chambre des pairs, l'autre dans la Chambre des députés; et
tous deux près de succomber, le comte Siméon sous le poids de l'âge et
M. Jouffroy sous les atteintes de la maladie, ils étaient en dehors
de l'arène et assistaient à ces luttes avec l'impartialité et la
clairvoyance de l'entier désintéressement. J'allai plusieurs fois les
voir et m'entretenir avec eux de notre situation: tous deux, avec des
impressions très-différentes, nous approuvaient pleinement: «Vous aurez
de la peine à réussir, me dit le comte Siméon; la raison ne réussit pas
toujours, bien s'en faut; mais la déraison finit toujours par échouer;
la politique du juste-milieu est difficile; celle de vos adversaires
deviendrait promptement impossible; durez et continuez, votre cause est
bonne; j'espère que votre chance le sera aussi.» Je trouvai M. Jouffroy
dans une disposition morale dont je fus ému: «Je ressens, écrivait-il
lui-même le 20 décembre 1841, tous les bons effets de la solitude; en
se retirant de son coeur dans son âme et de son esprit dans son
intelligence, on se rapproche de la source de toute paix et de toute
vérité qui est au centre, et bientôt les agitations de la surface ne
semblent plus qu'un vain bruit et une folle écume... La maladie est
certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite
spirituelle qu'il nous ménage pour nous reconnaître, nous retrouver, et
rendre à nos yeux la véritable vue des choses.» Son opinion avait, après
nos derniers débats, beaucoup de valeur; il avait été, en 1839, à la
Chambre des députés, rapporteur de la question d'Égypte et favorable
à la politique égyptienne: «Nous nous sommes trompés, me dit-il; nous
n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié les forces; nous avons
fait trop de bruit; c'est triste; mais, la lumière venue, il n'y avait
pas à hésiter. Vous avez fait acte de courage et de bon sens en arrêtant
le pays dans une mauvaise voie. Que le gouvernement libre dure en France
et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des années, tout ce qu'il
nous faut. Votre politique a tous mes voeux; je regrette de ne pouvoir
vous donner que le suffrage d'un mourant.»
Ils étaient morts l'un et l'autre quand la session de 1842 arriva à son
terme; mais leur adhésion me confirma dans une confiance à laquelle,
même dans mes sollicitudes d'avenir, j'étais d'ailleurs disposé.
Les élections eurent lieu du 9 au 11 juillet 1842, dans la plus entière
liberté de la presse, des réunions électorales, des comités, de tous
les moyens publics d'influence. Les attaques contre le gouvernement s'y
déployèrent avec leurs emportements accoutumés; le cabinet, disait-on,
«n'avait pris le pouvoir que pour servir les intérêts de l'étranger;--il
cherchait des complices qui voulussent l'aider à consommer la ruine
et l'avilissement de la France;--il n'exerçait qu'un despotisme sans
gloire, appuyé d'une aristocratie d'argent, la plus mesquine et la
plus ignoble.» Quelques désordres matériels se joignirent aux injures;
insignifiants en eux-mêmes, mais où s'entr'ouvrirent des perspectives
qui dépassaient infiniment les réformes parlementaire et électorale.
Au cimetière du Montparnasse, sur la tombe d'un médecin républicain,
un orateur déclama si violemment contre _l'infâme propriété_, que le
_National_ se crut obligé de déclarer qu'il n'avait ni mission ni envie
de défendre un tel discours; mais, tout en prenant cette précaution, il
gourmandait le commissaire de police qui avait interrompu l'orateur. Le
péril de 1840 ne pesait plus sur les esprits; les impatiences libérales,
les passions révolutionnaires, le goût de l'opposition reprenaient leur
cours; l'opposition, ce plaisir des peuples qui n'ont ni tout à fait
perdu, ni réellement possédé la liberté. Le mouvement électoral fut
favorable à ces penchants du jour; cependant en définitive, après une
lutte libre jusqu'à la licence, sur 459 élections, 266 appartinrent au
gouvernement, 193 à l'opposition, et sur 92 députés nouveaux, 54 étaient
des amis du cabinet et 38 des opposants.
Quand la Chambre se réunit et procéda à la vérification des pouvoirs
de ses membres, l'administration fut, comme à l'ordinaire, accusée de
corruption électorale; mais, après de longs et minutieux débats qui
mirent en pleine évidence la loyauté et la légalité générale des actes
du cabinet, trois élections seulement parurent offrir des symptômes
de manoeuvres locales illégitimes, soit menaces, soit promesses;
une commission d'enquête, proposée par M. Odilon Barrot, fut chargée
d'examiner les faits, et après de scrupuleuses recherches, la Chambre,
sur le rapport de sa commission, annula deux de ces trois élections, et
l'une des deux appartenait à un député de l'opposition.
Nous ne connaissions encore qu'incomplétement le résultat des élections,
quand, le 13 juillet, vers midi, un garde à cheval m'apporta la nouvelle
de la chute que venait de faire M. le duc d'Orléans en se rendant de
Paris à Neuilly pour aller dire adieu au roi et à la reine, avant de
partir pour Saint-Omer où il allait inspecter plusieurs régiments. La
chute était très-grave, disait-on, sans savoir encore à quel point. Le
prince évanoui avait été déposé dans une boutique voisine de la porte
Maillot; le roi et la reine étaient auprès de lui, les ministres étaient
appelés. J'accourus. Je ne reproduirai pas ici aujourd'hui, après
vingt-deux ans qui sont un siècle, les détails de ce tragique événement;
ils ont été recueillis et racontés, avec autant d'exactitude que
d'émotion vraie et saisissante, dans un petit volume intitulé: _Neuilly,
Notre-Dame et Dreux_, écrit jour par jour et presque heure par heure,
par M. Cuvillier-Fleury, précepteur de M. le duc d'Aumale et resté
secrétaire de ses commandements. Le malheur accompli, j'écrivis le
lendemain 14 juillet, au comte de Flahault, ambassadeur à Vienne et à
tous les représentants du roi auprès des grandes cours étrangères: «Je
n'ai rien à vous apprendre. Les détails de notre malheur sont partout.
Tout ce que vous lirez dans le _Journal des Débats_, je l'ai vu. J'ai
été pendant trois heures dans cette misérable chambre, en face de ce
prince mourant sur un matelas, son père, sa mère, ses frères, ses soeurs
à genoux autour de lui, se taisant pour l'entendre respirer, écartant
tout le monde pour qu'un peu d'air frais arrivât jusqu'à lui. Je l'ai vu
mourir. J'ai vu le roi et la reine embrasser leur fils mort. Nous sommes
sortis, le corps du prince sur un brancard, le roi et la reine à pied
derrière lui; un long cri de _Vive le Roi!_ est parti de la foule, pur
peuple, qui s'était assemblée autour de la maison. La plupart croyaient
que le prince n'était pas mort, et qu'on le ramenait à Neuilly pour le
mieux soigner. La marche a duré plus d'une demi-heure. Je quitte le roi.
Hier, durant cette agonie, il a été admirable de courage, de présence
d'esprit, d'empire sur lui-même et sur les autres. Il est fatigué ce
matin, plus livré qu'hier à sa tristesse, mais d'une force physique et
morale qui surmonte tout. Nous avons rapproché de huit jours la réunion
des Chambres; elles viendront le 26 de ce mois. Les obsèques n'auront
lieu que quelques jours après. La reine est au désespoir, mais soumise;
il n'y a point de révolte dans sa douleur. L'impression publique est
profonde; la préoccupation se mêle à l'émotion. Tout est et restera fort
tranquille. La bonne conduite est indispensable, et tout le monde le
sent. Aussi j'espère qu'elle ne manquera pas et qu'elle produira son
effet.»
J'avais à coeur que, dans une si grave épreuve, nos agents au
dehors fussent bien instruits et pénétrés des sentiments intimes du
gouvernement et du pays qu'ils représentaient. Je leur récrivis le 25
juillet, la veille de la réunion des Chambres: «Le roi et la famille
royale commencent à être sensibles à la sympathie. Dans les premiers
moments, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien; c'était ce mélange
d'agitation et de saisissement, de trouble et de stupeur que cause un
coup de foudre. Le roi se retrouvait tout entier chaque fois que
la nécessité l'exigeait absolument; mais, la nécessité passée, il
retournait au milieu des siens et retombait dans leur désolation. La
présence de ce malheureux cercueil dans la petite chapelle de Neuilly,
tout près de l'appartement de la reine, le chant continu des prêtres,
le silence de la cour du château où aucune voiture ne pénétrait plus,
l'arrivée successive des princes, tout maintenait ou replongeait, à
chaque instant, la famille royale dans son déplorable état. Ils allaient
vingt fois le jour dans la chapelle. Ils avaient tous les jours quelque
nouvelle et cruelle entrevue. Ceci est fini. Ils sont tous ensemble,
tous établis en commun dans leur malheur. Samedi prochain, le cercueil
quittera Neuilly pour Notre-Dame. Les chants cesseront, les sentinelles
s'en iront, les voitures rouleront. Ce sera le retour aux habitudes, le
premier soulagement qui se fasse sentir dans une telle épreuve. La reine
a retrouvé un peu de sommeil. Madame a recommencé à être exclusivement
préoccupée du roi, de sa santé, de sa disposition, de son travail.
Madame la duchesse d'Orléans a la douleur pénétrée et pénétrante,
mais point abattue, d'une âme haute, forte et jeune. Les princes sont
touchants par l'uniformité de leur tristesse et l'assiduité de leurs
soins auprès de leur père, de leur mère, de leur tante, de leurs soeurs.
Le roi a recouvré toute son activité, toute sa liberté d'esprit. Il
était très-éploré et abattu jeudi dernier, à cette lugubre cérémonie
où tout le monde est venu le regarder et s'incliner devant lui sans lui
parler. Mais c'était de l'ébranlement et de la fatigue momentanée; au
fond, l'âme et le corps sont déjà revenus à leur état naturel de vigueur
et d'élasticité infatigables. Dans quelques jours, quand nous aurons
accompli nos tristes cérémonies funèbres, tout reprendra son cours
régulier, son aspect accoutumé; et il ne restera que ce qui doit rester
bien longtemps, dans la famille royale une immense douleur, devant nous
tous un vide immense et le fardeau qu'il nous impose.
«Tout le monde le sent. Jamais impression n'a été plus générale et plus
vive. Tout le monde a l'air et est réellement affligé et inquiet
pour son propre compte. Deux choses éclatent à la fois, beaucoup de
sollicitude pour l'avenir et une forte adhésion à ce qui est, à la
famille royale, à la monarchie. On prévoit des orages, mais certainement
les ancres se sont enfoncées et affermies.
«La session s'ouvre demain. Je ne fermerai ma lettre qu'après la séance
royale. Le discours du trône, que ce même courrier vous portera, n'élève
absolument aucune question et se renferme dans l'événement. Nous agirons
comme le discours parle. Les chefs de l'opposition souhaiteraient, je
crois, qu'on en fît autant de leur côté, et qu'il n'y eût en ce moment
qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais
les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque débat
que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons point. Non
pas certes pour l'intérêt du cabinet, mais pour la dignité du pays,
du gouvernement, de tout le monde, toute lutte devrait être ajournée à
l'hiver prochain. J'en doute fort.
«Le projet de loi sur la régence est à peu près
Mort de M. le Duc d'Orléans (13 Juillet 1843). 15 adopté dans le
conseil. Il est fort simple: c'est l'application à la régence des
principes essentiels de notre royauté constitutionnelle, l'hérédité, la
loi salique, l'unité du pouvoir royal, l'inviolabilité. La garde et la
tutelle du roi mineur sont confiées à sa mère ou à sa grand'mère.
Le projet n'a point la prétention de prévoir et de régler toutes les
hypothèses imaginables, toutes les chances possibles; il résout
les questions et pourvoit aux nécessités que les circonstances nous
imposent.
«Je ne crois pas que cette petite session dure moins de cinq ou six
semaines. La vérification des pouvoirs et la constitution de la Chambre
nous prendront au moins huit jours. Puis l'adresse. Puis la loi sur la
régence; une commission, un rapport, un débat. Et ensuite autant dans la
Chambre des pairs. Nos formes sont lentes. Je doute que la prorogation
ait lieu avant le commencement de septembre.
Mardi, 26 juillet, 3 heures.
«Je reviens de la séance royale et des Tuileries. Assemblée
très-nombreuse; environ cent soixante pairs et quatre cents députés.
La salle plus que pleine de public. Tout le monde en deuil. Une émotion
très-vraie; des acclamations très-vives et plusieurs fois répétées à
l'entrée du roi. Le roi, troublé d'abord, plein de larmes, parlant à
peine. Il s'est remis à la troisième phrase. L'aspect général avait
beaucoup de simplicité et de gravité.»
En Europe aussi l'impression fut vive. Vraiment sympathique et générale
en Angleterre, où sir Robert Peel s'en fit l'éloquent organe: «Il
n'arrive pas en France, dit-il à la Chambre des communes, un malheur
qui ne soit profondément et sincèrement déploré dans ce pays. Quand
une récente calamité a frappé la famille royale et le peuple de France,
n'avons-nous pas vu un sentiment unanime de chagrin se manifester chez
nous, comme si ce malheur eût été le nôtre?» En Allemagne, dans son
voyage à Berlin et à Vienne, M. le duc d'Orléans, par l'agrément de sa
personne et les qualités de son esprit, avait surmonté des préventions
peu bienveillantes et laissé un souvenir populaire; mais les grandes
cours du continent, et la plupart des petites, à leur exemple, n'avaient
pas cessé d'avoir peu de goût pour le roi Louis-Philippe et pour tout
l'établissement de 1830, régime libéral issu d'une révolution; on
se plaisait à lui témoigner des froideurs frivoles, à énumérer ses
embarras, à douter de son succès; seulement, quand l'inquiétude sur sa
solidité devenait un peu sérieuse, elle ramenait la justice et le bon
sens, et l'on s'empressait alors à lui donner des marques d'un prudent
intérêt. Dès qu'ils apprirent la mort de M. le duc d'Orléans,
l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, tous les souverains de l'Europe
adressèrent au roi son père leurs lettres autographes de condoléance,
quelques-unes sincèrement émues. L'empereur Nicolas seul, malgré les
tentatives de ses principaux conseillers et le désir marqué de la
société de Saint-Pétersbourg, persista dans son silence personnel,
tout en s'empressant, avec quelque étalage, de prendre immédiatement
le deuil, de contremander un bal de cour, et de faire écrire à M.
de Kisseleff, par le comte de Nesselrode, une dépêche qui me fut
communiquée, et dans laquelle la sympathie du père, chaudement exprimée,
essayait de couvrir l'hostilité obstinée du souverain. A Vienne,
le prince de Metternich, plus libre que le comte de Nesselrode à
Saint-Pétersbourg, ne se borna pas à des témoignages officiels; il se
complaisait dans la manifestation de ses idées et mêlait habilement
l'abandon à la préméditation: «Depuis la nouvelle du funeste événement
qui a plongé la France dans un si profond deuil, m'écrivait le comte
de Flahault[1], j'ai eu, avec le prince de Metternich, de longues et
fréquentes conversations. En m'entretenant de la douleur dont cette
perte cruelle avait dû pénétrer le coeur du roi, il s'est fort étendu
sur les regrets que Sa Majesté doit éprouver comme chef de famille et
fondateur de sa dynastie:--C'était une grande tâche pour votre roi,
m'a-t-il dit, que de former son successeur et de le rendre apte à
continuer son oeuvre. Le roi y avait mis tous ses soins, et je sais que,
depuis un an surtout, il était parfaitement content du résultat qu'il
avait obtenu; il éprouvait une grande tranquillité et une extrême
satisfaction en voyant que son fils était entré dans ses idées, et qu'il
pourrait s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de
paix qu'il a établi ne serait point abandonné après lui. Voilà la
perte irréparable. Dans ma petite sphère et sans vouloir établir une
comparaison entre un humble particulier et le roi des Français, j'ai
éprouvé le même malheur.--Le prince m'a fait alors un récit fort étendu
de la mort de son fils et des émotions qu'elle lui avait causées,
et comme père, et, lui aussi, comme fondateur de la fortune et de
l'illustration de sa famille.--Mais c'est assez vous parler de moi,
a-t-il ajouté; tout le travail du roi est à refaire, d'abord sur le
duc de Nemours si, comme cela est probable, la régence lui est dévolue,
puis, sur le comte de Paris, si le ciel, dans sa bonté, prolonge les
jours du roi jusqu'à ce que ce royal enfant puisse profiter de ses
leçons.»
[Note 1: Le 31 juillet 1842.]
Je rouvre des tombeaux; je réveille ceux qui y reposent; je les fais
penser et parler comme s'ils étaient encore vivants et présents, avec
leurs travaux, leurs desseins, leurs craintes et leurs espérances.
Rien de tout cela n'est plus; ils sont tous morts. Morts, comme le duc
d'Orléans, d'une chute violente et soudaine, le prince de Metternich
dans l'Autriche si longtemps immobile, aussi bien que le roi
Louis-Philippe dans la France révolutionnaire. Pendant qu'après la
catastrophe de 1848, nous étions ensemble à Londres, je dis un jour au
prince de Metternich: «Permettez-moi une question; je sais pourquoi et
comment la révolution de Février s'est faite à Paris; mais pourquoi et
comment elle s'est faite à Vienne, c'est ce que j'ignore et ce que je
voudrais apprendre de vous.» Il me répondit avec un sourire tristement
superbe: «C'est que j'ai gouverné l'Europe quelquefois, l'Autriche
jamais.» A mon tour, je souris, dans mon âme, de son orgueilleuse et
bien vaine explication.
Le 30 juillet, quatre jours après la réunion des Chambres, le cercueil
du duc d'Orléans fut transporté de la chapelle de Neuilly dans l'église
de Notre-Dame où ses obsèques furent célébrées avec toutes les pompes
que le monde peut fournir à la mort, pompe religieuse, pompe civile,
pompe militaire, pompe populaire. Le concours était immense et l'émotion
aussi profonde que peut l'admettre un spectacle. J'ai pris part aux deux
plus grandes solennités funèbres de mon temps et de bien des temps, les
obsèques de l'empereur Napoléon et celles du duc d'Orléans, accomplies
l'une sous l'empire des souvenirs, l'autre dans le mécompte des
espérances. Dans ces deux journées et devant ces deux cercueils,
les sentiments étaient, à coup sûr, très-divers et très-diversement
manifestés: en décembre 1840, autour du cercueil de Napoléon, il y
avait plus de curiosité que de tristesse, et les passions politiques
essayaient, par moments, de faire du bruit; en juillet 1842, un regret
inquiet et un silence universel régnaient autour du cercueil du duc
d'Orléans. Pourtant, dans les deux circonstances, et au-dessus de ces
impressions si différentes, un même sentiment s'élevait et dominait au
sein de ces vastes foules, le respect instinctif de la grandeur et de la
mort. Le coeur humain est naturellement généreux et sympathique. C'est
dommage que ses beaux élans soient si courts.
Cinq jours après les pompes de Notre-Dame, le 4 août, une cérémonie
moins éclatante s'accomplit au sein d'une douleur plus intime et plus
longue: les obsèques de famille succédèrent aux obsèques d'État. La
profanation des tombes royales de Saint-Denis avait laissé dans l'âme du
roi Louis-Philippe une horreur profonde; il ne supportait pas la pensée
que les restes mortels de sa femme, de ses enfants, de sa soeur, de tous
les siens, courussent la chance de telles indignités. Il ne voulut pas
que sa race allât rejoindre, dans les caveaux où ils les avaient subies,
ses royaux ancêtres, et au lieu de l'église de Saint-Denis, il adopta,
pour la sépulture de la maison d'Orléans, la chapelle que, sous l'empire
du même sentiment, la duchesse d'Orléans, sa mère, avait fait construire
à Dreux, sur les ruines du vieux château des comtes de Dreux, dans les
anciens domaines du bon et populaire duc de Penthièvre. Ce fut là que,
dans le caveau où le cercueil du duc d'Orléans prit sa dernière demeure,
le roi vint dire au prince, son fils, un dernier adieu, et que la reine,
recueillie dans sa pieuse ferveur maternelle, adressa à Dieu, pour l'âme
de son premier-né, des prières qui durent encore.
Au retour de Dreux, et dans l'intérieur de la famille royale, un
changement fut remarqué dans la physionomie et l'attitude de la
reine; la douleur y restait empreinte, mais toute agitation, toute
préoccupation exclusive avaient cessé; une résignation pieuse avait
remplacé l'amertume des regrets; cette grande âme semblait se reporter
tout entière sur les affections et les devoirs qui lui restaient: «A
Neuilly, la reine allait prier près du corps de son fils; la présence
de ce corps était encore un lien; la sépulture à Dreux l'avait rompu; le
sacrifice était accompli. La reine voulut l'offrir à Dieu, et le rendre
plus complet encore en le manifestant moins.»
Pendant que toutes ces cérémonies funèbres s'accomplissaient, couvrant
de leurs pompes les douleurs et les inquiétudes paternelles et
publiques, au milieu de cette situation si grave, nous étions en
présence d'une question aussi grave que la situation: quelle serait la
régence pendant la minorité de l'héritier du trône? Ni en 1814, ni en
1830, la Charte n'avait résolu cette question qui s'élevait tout à coup,
en 1842, entière et pressante. C'était pour le pays un intérêt suprême,
et pour les conseillers de la couronne, un devoir impérieux de la vider
sans réserve, sans délai: «Le roi ne meurt point en France, dit le
duc de Broglie dans le rapport qu'il fit à ce sujet, le 27 août, à la
Chambre des pairs; c'est l'excellence du gouvernement monarchique que
l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption, que le rang suprême
n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y puisse surprendre, entre
deux règnes, le moindre intervalle d'attente ou d'hésitation. C'est
par là surtout que ce gouvernement domine les esprits et contient les
ambitions. La monarchie est l'empire du droit, de l'ordre et de la
réglé. Tout doit être réglé dans la monarchie; tout ce qui peut être
prévu raisonnablement doit l'être; rien n'y doit être livré, par choix
ou par oubli, à l'incertitude des événements. Sous un tel gouvernement,
en effet, la royauté est le support de l'État; quand ce support vient
à manquer, tout s'écroule; tout s'ébranle, dès qu'il paraît chanceler.
Nous l'avons éprouvé naguère. A l'instant où la main de Dieu s'est
appesantie, sur nous, quand cette sagesse infinie, dont les voies ne
sont pas nos voies, a frappé la nation dans le premier-né de la maison
royale, et moissonné dans sa fleur notre plus chère espérance, les
coeurs se sont sentis glacés d'un secret effroi; l'anxiété publique
s'est fait jour à travers les accents de la douleur; l'inquiétude était
sur tous les fronts en même temps que les larmes coulaient de tous
les yeux. Chacun comptait, dans sa pensée, quel nombre d'années sépare
désormais l'héritier du trône de l'âge où il pourra saisir d'une main
ferme le sceptre de son aïeul et l'épée de son père; chacun se demandait
ce qu'il adviendrait d'ici là si les jours du roi n'étaient mesurés aux
voeux de ses peuples et aux besoins de l'État; chacun interrogeait la
Charte et regrettait son silence.»
Pour faire ce que n'avait pas fait la Charte, nous avions à nous
prononcer entre divers systèmes, tous empressés à se manifester et à
réclamer le droit de devenir loi. Selon les uns, ce n'était pas aux
Chambres, c'était à la nation elle-même à faire cette loi; au pouvoir
constituant seul, et à une assemblée formellement investie de ce
pouvoir, il appartenait de résoudre une telle question et d'élire cette
royauté temporaire. D'autres, en repoussant le pouvoir constituant,
voulaient que la régence fût, dans chaque occasion, élective et
instituée par les pouvoirs parlementaires, en vertu d'une loi spéciale.
D'autres, en admettant le principe de la régence élective, demandaient
que la régence des femmes fût aussi admise en principe, et qu'en
particulier madame la duchesse d'Orléans en fût investie, pendant la
minorité du prince son fils. Et chacun de ces systèmes invoquait à
l'appui de sa prétention, non-seulement des principes généraux, mais des
faits puisés soit dans notre propre histoire, soit dans l'histoire des
nations civilisées, et des considérations de circonstance suscitées par
les intérêts actuels du pays et du gouvernement qu'il avait à coeur de
fonder.
La question que nous avions à résoudre était en effet une question de
circonstance bien plus que de principe; elle ne nous donnait à appliquer
ou à ménager aucune de ces grandes vérités morales, aucun de ces droits
préexistants qui règlent, mais aussi qui compliquent la marche d'un
pouvoir honnête et sensé. Entre les divers systèmes en présence, la
raison politique, c'est-à-dire l'intérêt bien entendu du pays et la
juste prévoyance de l'avenir, devait seule nous décider. Pour agir avec
cette forte indépendance nous étions dans une situation favorable:
nous n'avions pas, comme le parlement d'Angleterre en 1788 et 1810, une
régence immédiate à instituer pour remplacer un roi fou et hors d'état
d'exercer ses fonctions; point de trouble, point de lacune chez nous au
sommet de l'État; les trois grands pouvoirs constitutionnels, la royauté
et les deux Chambres étaient parfaitement sains et actifs, assurés d'un
loyal concours mutuel, et c'était à l'avenir seul, et probablement à
un avenir assez éloigné, qu'ils avaient à pourvoir. Les deux principaux
systèmes entre lesquels nous avions à délibérer avaient l'un et l'autre
de dignes et rassurants représentants. M. le duc de Nemours, à qui
devait appartenir la régence masculine si ce principe prévalait, était
un prince exempt de toute mauvaise ambition, profondément dévoué à
son frère aîné et à ses neveux: «Nemours, disait souvent de lui le duc
d'Orléans, est le devoir personnifié;» et les Chambres, comme le pays
tout entier, pouvaient avoir dans ce prince la même confiance que la
famille royale, car il était aussi attaché au régime constitutionnel
qu'à ses devoirs envers sa race, aussi plein de respect pour les lois de
sa patrie que pour les droits de ses neveux. D'autre part, si la régence
féminine était admise, madame la duchesse d'Orléans donnait à la France,
à ses libertés comme à son honneur national, toutes les garanties qu'on
peut attendre d'une intelligence élevée et d'une âme droite et grande.
Il ne nous venait donc, des personnes mêmes, aucun embarras, aucune
inquiétude; nous pouvions choisir entre les systèmes avec pleine
sécurité dans les mérites et les vertus de leurs représentants.
Ce fut dans cet affranchissement de toute fâcheuse pression, dans cette
entière liberté de résolution comme de pensée et en vue du seul bien
futur de l'État que fut préparé le projet de loi présenté le 9 août 1842
à la Chambre des députés. Il était simple et en parfaite harmonie avec
les principes fondamentaux de nos institutions. Notre gouvernement était
monarchique; la régence fut monarchique aussi, établie d'après une règle
fixe et générale qui statuait d'avance. La loi salique était la loi
permanente, moderne aussi bien qu'ancienne, de la monarchie française;
elle fut aussi la loi de la régence; le prince le plus proche du trône
dans l'ordre de succession en fut investi de droit; mais la garde et
la tutelle du roi mineur furent réservées à sa mère; au régent
l'administration de l'État, sous la responsabilité de ses ministres; à
la mère, sous sa propre responsabilité morale, l'éducation du roi,
le soin de sa personne, la direction de sa maison et de ses affaires
domestiques. La régence élective et la régence féminine ainsi écartées,
la régence devenait selon la loi ce qu'elle était en fait, une
royauté temporaire, formée à l'image de la royauté véritable dont elle
remplissait momentanément les fonctions, investie de tous les pouvoirs
royaux, et en même temps soumise à toutes les conditions de liberté
publique, de contrôle et de concours parlementaire instituées par le
régime constitutionnel.
La discussion fut l'image vraie et vive, avec convenance et non sans
grandeur, de l'état des esprits, soit sur la question spéciale du projet
de loi, soit sur la situation générale du gouvernement. Tous les partis
y prirent part; tous les systèmes s'y produisirent. Pour les deux partis
hostiles à la monarchie de Juillet, le républicain et le légitimiste, la
difficulté était grande; l'inquiétude publique suscitée par la mort de
M. le duc d'Orléans exaltait le sentiment dynastique, et à aucun moment
depuis 1830 l'attaque contre la royauté nouvelle ne pouvait choquer
davantage le pays et être plus rudement repoussée. Exposée par M.
Ledru-Rollin avec une hardiesse qui ne manquait pas d'habileté, la
théorie radicale du pouvoir constituant et de la nécessité d'un appel
au peuple pour conférer la régence souleva de violents murmures et n'eut
pas besoin d'une longue réfutation. Je la rejetai en quelques paroles:
«Si l'on prétend, dis-je, qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de
la société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables,
permettez-moi cette expression, l'autre pour les jours fériés, on
dit une parole insensée, pleine de dangers et fatale. Le gouvernement
constitutionnel, c'est la souveraineté sociale organisée. Hors de là
il n'y a que la société flottant au hasard, aux prises avec les chances
d'une révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne
pas une place et des procédés légaux dans le cours des affaires des
peuples. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils
appartiennent à un plus grand maître. Dieu seul en dispose; et quand
ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société ébranlée, les
instruments les plus divers. J'ai vu dans le cours de ma vie, trois
pouvoirs constituants: en l'an VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en
1830, la Chambre des députés. Voilà la vérité, la réalité; tout ce dont
on vous parle, ces votes, ces bulletins, ces registres ouverts, ces
appels au peuple, tout cela c'est de la fiction, du simulacre, de
l'hypocrisie. Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers
de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a qu'usurpation ou
révolution.» M. Thiers, qui se sépara nettement de l'opposition pour
appuyer le projet de loi, fut plus sévère encore pour le pouvoir
constituant: «J'en ai parlé, dit-il, dans mon bureau avec peu de
respect, et je m'en excuse; mais savez-vous pourquoi j'ai montré pour
le pouvoir constituant si peu de respect? C'est qu'en effet je ne le
respecte pas du tout. J'admets la différence qu'il y a entre l'article
de la Charte et un article de loi; mais cela ne fait pas que je croie au
pouvoir constituant. Le pouvoir constituant a existé, je le sais; il
a existé à plusieurs époques de notre histoire; mais, permettez-moi de
vous le dire, s'il était le vrai souverain, s'il était au-dessus des
pouvoirs constitués, il aurait cependant joué par lui-même un triste
rôle. En effet il a été, dans les assemblées primaires, à la suite des
factions; sous le Consulat et sous l'Empire, il a été au service d'un
grand homme; il n'avait pas alors la forme d'assemblée primaire; il
avait la forme d'un sénat conservateur qui, à un signal donné par cet
homme qui faisait tout plier sous l'ascendant de son génie, faisait
toutes les constitutions qu'il lui demandait. Sous la Restauration, il
a pris une autre forme; il s'est caché sous l'article XIV de la Charte;
c'était le pouvoir d'octroyer la Charte et de la modifier. Voilà les
divers rôles qu'a joués le pouvoir constituant depuis cinquante ans. Ne
dites pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires
de Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
pouvoir constituant.»
M. Berryer seul pouvait, dans cette circonstance comme dans tant
d'autres, suffire à la situation de son parti et à la sienne propre. Ce
n'est pas seulement par l'élévation et la souplesse de son esprit,
par l'entraînement et le charme de son éloquence qu'il a si longtemps
surmonté les insurmontables difficultés d'un rôle couvert et extra-légal
dans un régime de légalité, de publicité et de liberté. Il puise à
d'autres sources encore sa populaire puissance. Quoiqu'il ait vécu en
homme de parti, M. Berryer sent en patriote; il n'est étranger à aucun
des instincts, à aucune des émotions et des aspirations de son pays;
non-seulement il comprend, mais il partage les joies et les tristesses
nationales; il a soutenu les droits et les traditions des temps anciens,
et il est, autant que personne, homme du temps actuel et attaché aux
droits que les générations modernes ont conquis; il a combattu le
gouvernement le plus libre qu'ait jamais possédé la France, et il
aime, il veut sincèrement la liberté. Nature large, prompte, facile et
sympathique, il peut concilier dans son âme des sentiments très-divers,
et conserver, à travers toutes les vicissitudes politiques, l'unité de
sa vie et la fidélité à sa cause, sans jamais inspirer, aux adversaires
qu'il combat le plus vivement, des colères et des haines qu'il ne
ressent pas lui-même envers eux. Il fit valoir, contre le projet de
loi sur la régence, tantôt les exemples des régences féminines, sinon
heureuses, du moins glorieuses, de notre histoire, tantôt les actes des
anciens parlements exerçant, sur de telles questions, un contrôle plus
bruyant qu'efficace, soit qu'ils vinssent soutenir ou invalider les
testaments des rois. M. Berryer fut, dans ce débat, plus ingénieux
qu'incisif et plus brillant qu'ardent, ne se prononçant catégoriquement
ni pour la régence féminine, ni pour la régence élective, et uniquement
appliqué à aggraver, en les mettant en lumière, les embarras et
les inconséquences apparentes du régime qu'il attaquait tout en s'y
soumettant. M. Villemain le réfuta aussi solidement que spirituellement,
tantôt en rétablissant dans leur exacte et complète vérité les faits
historiques dont M. Berryer n'avait rappelé que les côtés favorables à
sa thèse, tantôt en faisant ressortir à son tour les inconséquences et
les embarras du parti légitimiste et de son éloquent interprète. Dans la
Chambre des pairs, le marquis de Brézé reproduisit, avec plus d'amertume
et moins d'éclat, les arguments de M. Berryer contre le projet de loi,
et ce fut encore M. Villemain qui lui répliqua avec la même sagacité à
la fois courtoise et poignante.
A travers ces attaques pour ainsi dire extérieures, empreintes
d'hostilité préconçue et d'arrière-pensées, la lutte des partis
intérieurs et légaux de la monarchie de 1830 dura plusieurs jours,
animée sans être orageuse; la gravité de la situation et du sentiment
public imposait à tous la mesure sans altérer la sincérité. La question
se posa nettement entre la régence de droit et la régence élective,
entre la régence maternelle et la loi salique appliquée à la régence. M.
de Lamartine se fit le champion de la régence maternelle. J'ai déjà dit
dans ces _Mémoires_[2], avec franchise et tristesse, l'impression que
j'ai reçue et l'idée que je me suis formée du caractère et de la vie de
cet homme éminent; je n'y reviendrai pas; je n'aime pas à toucher d'une
main froide à de douloureuses blessures; mais je trouve que même les
amis de M. de Lamartine ne lui rendent pas pleine justice comme orateur
et écrivain politique; c'est comme poëte qu'il est entré dans le monde
et qu'il a pris, à bon droit, possession de l'admiration publique;
beaucoup de gens, sincèrement ou malicieusement, s'en prévalent pour ne
voir en lui qu'un poëte, et pour l'admirer à ce titre plutôt qu'à tout
autre. On dit qu'il s'en est lui-même quelquefois impatienté, et qu'il
met ses oeuvres politiques bien au-dessus de ses vers. Sans prendre
parti dans cette comparaison, je suis frappé des qualités supérieures
que M. de Lamartine a déployées comme orateur et comme prosateur; il
n'a pas seulement un brillant et séduisant langage; il a l'esprit
singulièrement riche, étendu, sagace sans subtilité et fin avec
grandeur; il abonde en idées habituellement élevées, ingénieuses,
profondes même; il peint largement, quelquefois avec autant de vérité
que d'éclat, les situations, les événements, et les hommes; et il
excelle, par instinct autant que par habileté, à apporter de nobles
raisons à l'appui des mauvaises causes. Il soutint brillamment celle
de la régence maternelle qu'il devait un jour faire si tragiquement
échouer. Malgré le prestige de son discours, j'eus peu d'efforts à
faire pour lui répondre; une sympathie générale s'attachait à madame la
duchesse d'Orléans; mais le sentiment sérieux, dans les Chambres et
dans le public, était prononcé en faveur d'une régence virile. Le
gouvernement d'une femme peut prendre place au sein d'une monarchie
ancienne et bien établie; l'histoire n'offre pas d'exemple d'une
dynastie nouvelle et encore contestée fondée par une femme, au nom d'un
enfant.
[Note 2: Tome IV, p. 288.]
La régence élective conférée, dans chaque occasion, par les Chambres,
au lieu de la régence de droit instituée d'avance par la loi, était plus
difficile à combattre. Tout le monde reconnaissait que la régence était
une royauté temporaire, appelée, pendant la minorité de l'héritier du
trône, à tenir lieu de la royauté véritable, et qui devait, sous les
conditions constitutionnelles, en exercer tous les pouvoirs. Quelle
tentation, pour une assemblée politique, que d'avoir, au sein de la
monarchie héréditaire, un roi temporaire à élire! M. Odilon Barrot,
qui soutint avec une éloquence aussi consciencieuse que spécieuse, le
système de la régence élective, sentait le péril d'une telle situation
et essayait d'y échapper en disant: «Est-ce que nous vous demandons
de faire désigner le régent par la Chambre des députés, en vertu d'un
pouvoir dictatorial et révolutionnaire? Non, nous vous demandons le
concours régulier, normal, des trois pouvoirs de l'État. Croyez-vous
que, dans la désignation du régent, l'initiative du chef de la famille
royale, du chef de l'État, n'ait pas toujours une influence nécessaire,
irrésistible, je dirai presque légitime?» M. Odilon Barrot oubliait que,
dans la plupart des cas de minorité, le concours des trois pouvoirs
de l'État serait impossible, car ce serait après la mort du roi
qu'éclaterait la nécessité de choisir un régent. Tout roi régnant
serait-il légalement tenu de voter d'avance, par un testament, dans
cette question? S'il l'avait fait, quelle serait, lui mort, l'autorité
de son acte? Et s'il ne l'avait pas fait, s'il n'avait pris à cet égard
aucune initiative, les Chambres n'auraient-elles pas seules à décider,
et où serait alors le concours régulier des trois pouvoirs de l'État?
M. Dupin, rapporteur du projet de loi au nom d'une commission unanime,
avait répondu d'avance à M. Odilon Barrot en indiquant, avec une
brièveté simple et forte, la raison fondamentale de la régence de
droit. M. Hippolyte Passy, qui appuya sans réserve le projet, fit
spirituellement ressortir, par les exemples de l'histoire comme par
les présomptions de la raison, combien les inconvénients de la régence
élective seraient graves, soit pour le régent élu, soit pour les
Chambres elles-mêmes, foyer et arène des partis politiques; et le duc de
Broglie, en faisant à la Chambre des pairs le rapport du projet de loi,
traça, des conséquences naturelles de ce système, un tableau frappant:
«Pourquoi préférons-nous, dit-il, la monarchie à la république, le
gouvernement héréditaire au gouvernement électif? Parce que nous
pensons, l'histoire à la main, que le plus grand des dangers, pour un
grand pays, c'est de vivre à l'aventure, de laisser l'autorité suprême
flotter à tout vent d'opinion, de l'abandonner périodiquement en proie
à la lutte des partis, à l'ambition des prétendants. Si cette raison
est décisive en faveur de la monarchie héréditaire, elle est décisive en
faveur de la régence légale, c'est-à-dire de la régence réglée dans un
ordre déterminé. Déclarez la régence élective: aux approches de chaque
minorité, vous verrez les partis se former, se grossir, se menacer l'un
l'autre du geste et de la voix; vous verrez les prétendants lever la
tête et jeter le masque. Le ministère ne sera plus, pour les citoyens,
le dernier terme de l'ambition; les orateurs puissants, les généraux
aimés du soldat porteront plus haut leurs regards et leurs espérances.
La famille royale courra risque de se diviser; admettant qu'elle reste
unie, on ne le croira point; on affirmera le contraire; chaque parti
s'arrogera le droit d'y chercher un chef et de lui forcer la main s'il
résiste. Le jour de l'élection venu, au sein des Chambres, quel
vaste foyer d'intrigues et de cabales, quelle carrière ouverte aux
insinuations perfides, aux personnalités outrageantes! La presse, la
tribune, les réunions publiques deviendront autant d'arènes où périront
les réputations les mieux acquises. Les princes du sang royal, ces
princes éventuellement appelés au trône, comparaîtront sur la sellette:
leurs qualités, leurs défauts, leurs moindres actes y seront passés
au crible d'une polémique ardente, vindicative, impitoyable. S'ils
succombent devant un simple sujet, que deviendront-ils? Celui d'entre
eux qui l'emportera, s'il l'emporte seulement de quelques voix, que
sera-t-il? Que deviendra, dans sa main débile, la prérogative royale? Si
ce n'est pas l'héritier présomptif qui l'emporte, où se cachera-t-il en
attendant qu'il devienne roi après avoir été déposé comme régent? Si
les Chambres ne peuvent s'accorder sur le choix d'un régent, point de
régence, point de gouvernement, et l'État en pleine dissolution.»
Ces arguments, ces justes pressentiments ramenaient à la régence de
droit les esprits d'abord incertains; c'était le voeu général de la
Chambre de donner à la monarchie, dans cette douloureuse épreuve,
une éclatante adhésion et un ferme appui. Je n'avais pas de doute sur
l'adoption définitive du projet de loi. Cependant la Chambre restait
agitée; deux amendements étaient proposés; l'un en faveur de la régence
féminine; l'autre demandait qu'on n'attribuât la régence à l'aîné des
oncles du prince mineur que d'une façon spéciale et pour le cas actuel,
ce qui était, en fait, la régence élective. Le roi, qui avait cette
question fortement à coeur, la regardant comme capitale pour l'avenir
de sa maison et de sa politique, s'inquiétait de ces dispositions
chancelantes et du terme prochain de cette petite session inattendue. Il
m'écrivit le vendredi soir, 19 août: «Il me paraît bien désirable que
le vote ait lieu demain, car beaucoup de députés ont arrêté leurs places
pour dimanche, et il serait à craindre que lundi il n'en manquât un bon
nombre à l'appel nominal. Je n'ai pas vu Dupin. Il était fatigué, mais
prononcé contre toute concession, ce qui est le principal, car, ce
qu'il nous faut, c'est la loi telle que la commission l'a adoptée à
l'unanimité. Un plus grand nombre de boules noires serait sans doute
regrettable; mais une majorité réduite ne compromettra pas l'avenir,
tandis qu'un accroissement de boules blanches, au prix d'un amendement,
serait un abîme. Dupin paraît ferme dans ce système. Ce dont il se
plaint, c'est qu'on n'ait pas laissé parler Thiers, et c'est en effet
regrettable. Dieu veuille que Thiers parle demain, et parle bien! Tâchez
que demain on laisse briller Dupin; il est naturel qu'il craigne d'être
éclipsé. Ce qui me paraît essentiel, c'est que vous tâchiez de tout
enlever rapidement demain, car ce serait le succès, et c'est le succès
qui fait la gloire et la sécurité. La séance commençant à midi, si vous
êtes en nombre dès le début, vous devez pouvoir prendre le pas accéléré.
La Chambre doit être pressée; elle est française et s'animera si on lui
sonne la charge; mais les troupes sont molles quand les généraux sont
timides. Grâces à Dieu, vous ne l'êtes pas, et j'attendrai demain la
victoire avec bonne confiance. Nous avons lu ce matin, en famille, votre
admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à l'exorde, et tous
m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions touchés.»
C'était par accident, non par suite d'aucune petite manoeuvre cachée que
M. Thiers n'avait pas parlé dans la séance du 19 août; il prit la parole
le lendemain, avec le plus grand et le plus juste succès, pour le projet
de loi comme pour lui-même. Il commença par expliquer, avec une
ferme franchise, pourquoi, dans cette circonstance, il se séparait de
l'opposition sans en sortir: «Je suis l'adversaire du cabinet, dit-il;
des souvenirs pénibles m'en séparent, et je crois qu'il y a même mieux
que des souvenirs pour m'en séparer; il y a des intérêts du pays,
peut-être mal compris par moi, mais des intérêts vivement sentis. Je
suis donc l'adversaire du cabinet... Malgré cela, malgré cet intérêt
très-grave de ma position, je viens appuyer aujourd'hui le gouvernement;
je viens combattre l'opposition... Je suis profondément monarchique.
Rappelez-vous ce que certains hommes m'ont reproché, ce que je ne
me reprocherai jamais, d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie. Je
parlais dans un temps où il était difficile, je ne dirai pas périlleux,
car l'ordre était maintenu dans les rues par un ministre puissant, dans
un temps où il était difficile de parler comme je le faisais, j'ai parlé
pour l'hérédité de la pairie; cela doit vous dire à quel point je
suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet intérêt de
la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoiqu'il arrive;
fussé-je seul, entendez-vous? ....Quoi! parce qu'un instant, sous la
parole d'un homme que j'ai appelé, que j'appelle encore mon ami, parole
éloquente, sincère, certaines convictions ont flotté hier, certaines
conduites ont changé, j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite
sage, politique, honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition
elle-même!... Non, fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi
telle quelle, sans modification, sans amendement.»
Il la soutint, en effet, avec cette abondance de vues à la fois
ingénieuses et pratiques, cette verve naturelle et imprévue, facile,
lucide, rapide, même quand elle se répand en longs développements, qui
est le propre et original caractère de son talent. Il agit puissamment
sur les esprits, persuada les incertains, raffermit les chancelants, et
donna à ceux qui étaient déjà décidés le plaisir d'avoir confiance dans
leur opinion et dans son succès. M. Dupin termina le débat par un résumé
précis et ferme. Les deux amendements, pour la régence féminine et pour
la régence élective, furent rejetés sans qu'on eût même besoin d'aller
au scrutin, et le projet de loi fut adopté dans cette même séance, par
310 suffrages sur 404 votants. Présenté le surlendemain à la Chambre des
pairs, il y fut également adopté, sur le rapport du duc de Broglie, par
163 suffrages sur 177 votants.
Le but était atteint; la question de la régence avait reçu la solution
la plus monarchique et la mieux appropriée à l'intérêt du pays comme de
la royauté. Mais le coup qu'avait reçu cette royauté par la mort de
M. le duc d'Orléans n'était pas guéri; les lois ne remplacent pas les
hommes. M. le duc d'Orléans était parfaitement adapté à la mission que
l'avenir semblait lui réserver; il n'avait ni l'expérience consommée,
ni l'inépuisable richesse d'esprit, ni la profondeur instinctive de
jugement du roi son père; mais ses qualités propres, qui n'auraient
peut-être pas suffi, en 1830, à bien apprécier la situation de la
monarchie naissante, à surmonter ses difficultés et à conjurer ses
périls, convenaient admirablement à cette monarchie jeune encore, mais
déjà hors de page. Il était jeune lui-même, beau, élégant, d'un esprit
prompt, net et aussi agréable que sa personne, de manières dignes et
princières au sein même d'une familiarité à laquelle il se prêtait
volontiers, sans pourtant s'y abandonner; brave avec grâce, élan et
contagion; fait pour plaire également dans les camps et dans les salons,
aux soldats et aux femmes, au peuple et au monde des cours. Il avait,
en politique, une vive sympathie pour les instincts nationaux, un chaud
dévouement à la grandeur de la France, une coquetterie complaisante
pour la faveur populaire, quelquefois même pour les entraînements
révolutionnaires; et ces sentiments auraient pu, au premier moment,
prendre trop de place dans ses résolutions et dans sa conduite; mais il
était capable de s'arrêter sur cette pente, d'apprécier la juste
mesure des choses, la vraie valeur des hommes, et d'apporter dans le
gouvernement plus de sagacité froide et de prudence que son attitude et
son langage ne l'auraient fait conjecturer. Depuis 1840, il avait fait,
dans ce sens, de notables progrès, et quoiqu'il ménageât avec soin
l'opposition, son appui sérieux en même temps que réservé ne manqua
point au cabinet. Ce n'était pas un prince à l'abri des fautes; mais il
y aurait touché plus qu'il n'y serait tombé, et, s'il y était tombé,
il les aurait, je crois, reconnues à temps. Il avait ces qualités
brillantes, confiantes et hardies qui, dans les jours de crise, plaisent
aux peuples agités et les rallient autour de leur chef. Sa mort laissa,
dans la maison royale et dans la France, un vide immense dont le
public et les hommes même à qui les dispositions présumées de ce prince
inspiraient quelque sollicitude, eurent, au moment où l'événement
éclata, un triste et juste pressentiment.