Un des hommes que la ville de Versailles compte, avec le plus juste
orgueil, au nombre de ses enfants est _l'abbé de l'Épée_, qui, animé par
la charité la plus éclairée, a su, en inventant l'alphabet manuel,
donner la parole et l'intelligence aux sourds-muets, et, par là, les
mettre en communication de sentiments et de pensées avec les autres
hommes.
Depuis longtemps, on a manifesté le désir d'ériger une statue à la
mémoire de ce bienfaiteur de l'humanité; ce soin est surtout un devoir
pour ses compatriotes.
Un artiste distingué, M. MICHAUT (des Monnaies), en a formulé la pensée
dans une statuette. Un grand nombre d'habitants de cette ville ont vu et
apprécié son œuvre; ils ont élu une commission chargée d'en
surveiller l'exécution, et de provoquer des souscriptions pour en
assurer le succès.
Ce monument, destiné a perpétuer, sur l'une des places de Versailles, le
souvenir de _l'abbé de l'Épée_, représentera ce grand homme au moment où
il vient d'inventer son alphabet manuel. Ses yeux, levés vers le ciel,
expriment sa reconnaissance pour l'heureuse découverte que Dieu lui a
inspirée.
Dignité dans la pose, onction dans les traits, fidélité historique dans
la ressemblance et les vêtements, tous ces précieux avantages, garantis
par le talent sévère et consciencieux de l'artiste, font vivement
désirer l'exécution en grand de cette œuvre d'art, si noblement
conçue.
M. MICHAUT, habitant de Versailles, fait généreusement l'offre gratuite
de son travail. La matière et les accessoires, auxquels on veut attacher
un caractère monumental, seront les seuls objets de dépense.
La commission ose compter sur un concours généreux à l'exécution de son
projet; elle fait un appel à tous les gens de bien, à tous les
admirateurs du génie, à toutes les familles qui ont profité des services
rendus par _l'abbé de l'Épée_, et ne doute pas qu'on ne s'empresse d'y
répondre, non-seulement dans Versailles et dans toute la France, mais
encore chez les nations qui ont adopté les procédés de cette
bienfaisante institution; car il s'agit, moins d'élever un monument au
génie, que de payer la dette de la reconnaissance.
La commission voulant, dans l'intérêt de tous les souscripteurs,
multiplier, en quelque sorte, le monument qu'elle se propose d'élever, a
décidé que:
1º Une médaille de bronze, du module de 0,067 1/2 millimètres (30
lignes), serait délivrée à toute personne qui souscrirait pour la somme
de vingt francs;
2º Les souscripteurs qui désireraient obtenir des médailles en or ou en
argent, en préviendraient la commission;
3º La commission publierait successivement la liste des
souscripteurs.--Dans les trois mois qui suivraient l'érection de la
statue, il serait publié un compte de la souscription et de son emploi.
En conséquence, une souscription est ouverte:
Chez les notaires Besnard, Giroud-Mollier, Lemoine, Lenoble et Marchand,
à Versailles;
Chez les notaires Delapalme, Casimir Noel, Damaison, Fourchy, Hochon,
Guénin, Schneider, Tourain, à Paris;
Dans les départements, chez MM. les présidents des chambres de notaires
de chaque arrondissement;
A l'étranger, chez les correspondants de MM. Mallet et Ce., banquiers
à Paris.
Arrêté à Versailles, en décembre 1839, par les membres de la Commission
soussignés:
_Président_, le baron de Fresquienne, membre du Conseil municipal et
ancien maire de Versailles;--_Vice-Président_, M. l'abbé Caron, ancien
professeur de l'Université;--_Secrétaire_, M. E. Baudard de
Sainte-James;--_Vice-secrétaire_, M. Besnard, notaire, membre du Conseil
municipal;--_Trésorier_, M. Gauguin, receveur municipal;--_Membres_, MM.
Rémilly, membre de la Chambre des députés et maire de Versailles;
vicomte Wathiez, lieutenant-général; le chevalier de Jouvencel, ancien
député et ancien maire de Versailles; Bernard de Mauchamps,
vice-président du Tribunal; Taphinon, conseiller de préfecture; Coupin
de la Couperie, peintre d'histoire et membre du Conseil municipal;
Douchain, architecte et membre du Conseil municipal; Lebrun, directeur
de l'École normale primaire; Battaille, docteur en médecine; Boisselier,
peintre paysagiste.
IGNORANCE DE L'HOMME PAR LE DÉFAUT DU COMMERCE DE
LA SOCIÉTÉ.
Au moment de terminer ce travail, nous sommes redevable à l'obligeance
de M. le baron de Stassart, ancien président du sénat belge, ministre
plénipotentiaire, de la communication de l'autographe suivant, qui
figure dans sa précieuse collection, et dont nous croyons devoir donner
une copie exacte à nos lecteurs:
«M. Félibien, de l'Académie des Inscriptions fit savoir à l'Académie des
Sciences, un événement singulier, peut-être inouï, qui venoit d'arriver
à Chartres.
»Un jeune homme, de vingt-trois à vingt-quatre ans, fils d'un artisan,
sourd et muet de naissance, commença tout-d'un-coup à parler, au grand
étonnement de toute la ville; on sut de lui que, quelque trois ou quatre
mois auparavant, il avoit entendu le son des cloches et avoit été
extrêmement surpris de cette sensation nouvelle et inconnue; ensuite, il
lui étoit sorti une espèce d'eau de l'oreille gauche, et il avoit
entendu parfaitement des deux oreilles. Il fut, ces trois ou quatre
mois, à écouter, sans rien dire, s'accoutumant à répéter tout bas les
paroles qu'il entendoit, et s'affermissant dans la prononciation et dans
les idées attachées aux mots; enfin, il se crut en état de rompre le
silence, et il déclara qu'il parloit, quoique ce ne fût encore
qu'imparfaitement. Aussitôt des théologiens habiles l'interrogèrent sur
son état passé, et leurs principales questions roulèrent sur Dieu, sur
l'âme, sur la bonté ou la malice morale des actions; il ne parut pas
avoir poussé ses pensées jusque-là; quoiqu'il fût né de parents
catholiques, qu'il fût instruit à faire le signe de la croix et à se
mettre à genoux dans la contenance d'un homme qui prie, il n'avoit
jamais joint à tout cela aucune intention, ni compris celle que les
autres y joignoient; il ne savoit pas bien distinctement ce que c'était
que la mort, et il n'y pensoit jamais; il menoit une vie purement
animale; tout occupé des objets sensibles et présents, et du peu d'idées
qu'il recevoit par les yeux, il ne tiroit pas même de la comparaison de
ces idées tout ce qu'il semble qu'il en auroit pu tirer. Ce n'est pas
qu'il n'eût naturellement de l'esprit, mais l'esprit d'un homme privé du
commerce des autres est si peu exercé et si peu cultivé, qu'il ne pense
qu'autant qu'il y est indispensablement forcé par les objets extérieurs;
le plus grand fonds des idées des hommes est dans leur commerce
réciproque. (_Mémoires de l'Académie des Sciences, année 1703, pag.
18_.)