XXXV

Exposition du modèle de la statue dans la cour de l'Institution des

sourds-muets de Paris.--Description. Éloge.--Visite du préfet de

Seine-et-Oise, du maire de Versailles, d'un de ses adjoints, de

délégués du conseil municipal, de membres de la commission des

souscripteurs.--Mes impressions en présence de la

statue.--Engagement du fondeur.--Adoption de la statue par le

conseil municipal, qui décide qu'elle sera placée à la croix des

rues Royale et d'Anjou.--M. Michaut se soumet aux corrections

indiquées.--L'architecte de la ville mis à la disposition de

l'œuvre.--Nouveaux moyens à employer pour activer les

souscriptions.

Le modèle de la statue de l'abbé de l'Épée, destinée à la ville de

Versailles, venait, enfin, d'être exposé, ainsi qu'on l'avait annoncé,

dans la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue

Saint-Jacques, nº 254. Ce modèle avait deux mètres et demi de

proportion; il représentait l'abbé de l'Épée à quarante ans environ, en

costume de prêtre. Aujourd'hui que nous avons pu nous livrer à un examen

sérieux de l'œuvre de M. Michaut, c'est un devoir pour nous de

féliciter le statuaire. Il a su résoudre heureusement un problème

difficile, longtemps discuté, mais qu'il faudra bien admettre désormais

comme une vérité artistique, à savoir que l'habit ecclésiastique peut

devenir riche et gracieux sous le ciseau d'un habile sculpteur. Nous

pensons qu'on nous saura gré de quelques détails sur cette composition

remarquable.

Debout sur un piédestal, le vénérable instituteur des sourds-muets, dont

le petit collet est relevé avec grâce, tient de la main gauche un crayon

et une tablette, sur laquelle est écrit le mot _Dieu_, d'abord en

caractères symboliques, puis en caractères ordinaires. Sa main droite,

élevée vers le ciel, indique que c'est là qu'il faut que l'humanité

adresse ses témoignages de reconnaissance pour le nouveau bienfait dont

elle vient d'être dotée. Les doigts sont disposés de manière à former la

première lettre du mot _Dieu_. C'était dans cette position simple,

naturelle, c'était avec cette physionomie pleine de bienveillance que

l'illustre abbé devait chercher à créer ces intelligences enfantines,

trop longtemps plongées dans les ténèbres du néant.--Vue de face, la

statue est tout à fait à l'abri de la critique; de profil, elle est

belle. L'œil est satisfait autant que le cœur.--La soutane est de

l'effet le plus vrai, le mieux senti.--Par derrière, les plis du

manteau retombent naturellement et sans contrainte.

Sur le socle sont indiqués trois bas-reliefs; celui de face représente

le tombeau de l'abbé de l'Épée, auprès duquel la Charité, sous ses

emblèmes, rend grâce à Dieu du nouveau moyen de soulagement offert à

l'humanité. Ceux de droite et de gauche représentent les deux premiers

élèves de ce maître dévoué.

Le travail de l'artiste est aussi beau que son désintéressement est

honorable. Pour que son œuvre puisse être citée comme un des plus

beaux ornements de la ville, qui déjà possède tant de richesses en ce

genre, il attend impatiemment le moment où le modèle sera descendu, afin

de pouvoir travailler à donner plus de légèreté aux plis du manteau, qui

retombent sur le bras gauche.--Il a droit, désormais, à nos

félicitations autant qu'à notre reconnaissance.

Le samedi 21 août 1841, M. le préfet de Seine-et-Oise se rendit, à trois

heures de l'après-midi, dans la cour de l'Institution des sourds-muets

de Paris. M. Remilly, maire de Versailles, et M. Delerot, l'un des

adjoints, s'y trouvaient déjà, avec les membres du conseil municipal

composant la commission d'examen du monument. Ils y furent reçus par

une députation de membres de la commission des souscripteurs.

La visite dura une demi-heure, pendant laquelle ces Messieurs

examinèrent attentivement la statue, et témoignèrent, plusieurs fois,

leur satisfaction du talent avec lequel M. Michaut avait traité son

sujet et su imprimer à sa figure le caractère de bienveillance, de

douceur et de fermeté tout à la fois, qui est devenu le cachet

historique du vénérable abbé de l'Épée.

Le piédestal sur lequel était placée, en ce moment, la statue, était

loin de représenter exactement celui sur lequel elle devait être élevée

à Versailles; celui-ci était hexagone, tandis que le projet définitif

annonçait un piédestal carré, plus gros, plus haut, et faisant

probablement ressortir la statue avec plus d'avantage.

* * * * *

Le 25 août, le _Journal de Seine-et-Oise_ publiait l'article suivant,

intitulé[98]: _Impressions des sourds-muets en présence de la statue de

l'abbé de l'Épée, dans la cour de l'Institution des sourds-muets de

Paris:_

«La statue de l'abbé de l'Épée, dont le modèle en plâtre est exposé dans

la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue Saint-Jacques,

nº 254, doit être coulée en bronze et orner une des places publiques de

Versailles. C'est l'œuvre de M. Michaut, le célèbre graveur des

monnaies. Ce tribut de reconnaissance nationale était un devoir pour la

ville qui a vu naître un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité.

Grâces soient rendues à la commission chargée de ce soin pieux, à cette

commission qui a eu la louable idée de faire placer provisoirement ce

monument, simple et majestueux, sur le théâtre des miracles de _notre

père spirituel_. Il me semble inutile de décrire la profonde vénération,

la vive reconnaissance qui, à son apparition soudaine, ont saisi les

cœurs de tous ces enfants, anciens et nouveaux élèves de notre

Institution, et de peindre l'avidité religieuse avec laquelle ils

dévoraient des yeux les traits si chéris de leur Messie. Les _aînés_, je

veux dire les plus anciens, racontaient en détail l'histoire de sa vie à

leurs _cadets_, et ceux-ci la répétaient aux plus jeunes de leurs

condisciples. De toutes parts, dans l'École, les crayons et les plumes

étaient en mouvement. C'était à qui consacrerait quelques lignes,

tracées d'inspiration, au sublime instituteur des sourds-muets; c'était

à qui dessinerait ses traits, mélange heureux de noblesse et de bonté.

Déjà la lithographie les a reproduits par centaines dans l'atelier même

de l'établissement.

«Tous les yeux sont fixés sur cette image chérie. Que de sensations

elle excite! Nos enfants s'extasient; leur cœur s'enflamme au

souvenir de ce courage inébranlable, de ce sublime dévouement qu'il lui

a fallu pour lutter avec avantage contre tant de préjugés injustes et

puissants. Nos frères, se disent-ils, étaient retranchés, il y a

soixante ans à peine, de la communion du monde moral et physique. Ils

étaient repoussés impitoyablement, ou du moins dédaigneusement exclus du

banquet de la vie, et marqués, pour ainsi dire, d'un signe visible du

courroux céleste. On les fuyait comme des pestiférés. Il n'y avait pas

jusqu'aux tendres mères qui ne fissent violence à leur affection pour ne

pas blesser les regards de la multitude par le spectacle de cette

infirmité. La foule criait arrière à ces innocentes victimes de

l'ignorance, de la barbarie, condamnées à ne jamais savourer la coupe

des jouissances communes, et cela parce qu'il avait plu à Aristote de

les reléguer bien au-dessous des animaux les plus stupides! Oh! combien

tout cela est changé maintenant! Tournons nos yeux sur nous-mêmes,

regardons autour de nous, comparons-nous à eux! N'avons-nous pas de

puissants motifs de bénir la mémoire de notre saint apôtre?

«Du milieu de tous ces groupes de muets s'échappe soudain un geste

énergique. Qu'elle devienne la propriété de l'école, cette statue dont

l'exécution répond si bien à toutes les sensations de nos cœurs, à

toutes les pensées des admirateurs du génie, cette statue dont le

travail honore le talent d'un modeste artiste! Ce vœu trouve de

l'écho dans l'Institution entière. Mais, mes amis, leur a-t-on dit, à

quoi pensez-vous donc? Ne voyez-vous pas que c'est une dette sacrée que

Versailles a hâte d'acquitter envers le plus digne de ses enfants,

envers l'abbé de l'Épée? La voyez-vous, cette ville des rois de France,

tendant son casque et demandant l'aumône pour qu'on érige, au plus vite,

le monument qu'elle a voté à notre grand instituteur? Elle ne repoussera

pas l'obole des orphelins qu'il a laissés ici-bas. Leur place est, au

premier rang, dans la fête qui se prépare. Patience donc, mes amis!

Votre tour ne peut manquer de venir. L'École doit posséder aussi une

image de l'abbé de l'Épée. Pour Versailles doit être le grand homme, la

statue monumentale! Pour vous, le bienfaiteur modeste, l'instituteur qui

préside à vos jeux, à vos travaux, à vos espérances! Vous l'aurez, vous

dis-je; patience, mes amis! car à Versailles, au noble berceau de notre

père, doit appartenir l'exemple de tous les hommages.

«Qu'il me soit permis, après avoir traduit aussi fidèlement que possible

les sentiments si naïfs de mes jeunes frères, d'enregistrer ici une

réponse touchante qu'il y a cinq jours, à la distribution de nos prix,

une jeune sourde-muette, Aimée Duval, élève de Mlle Barbier[99], a

faite à cette question:

«Quel sentiment éprouvez-vous en voyant la statue de l'abbé de l'Épée

dans l'Institution des sourds-muets?»

«En voyant ici l'image de celui qui a tant fait pour nous, nous croyons

voir un bon père au milieu de ses enfants. Avant que l'abbé de l'Épée se

fût occupé de nous, combien notre sort était triste et malheureux! nous

ne connaissions ni notre Dieu, ni nos devoirs. Aujourd'hui, nous ne

sommes plus séparés du reste de la société, et nous savons que, si nous

obéissons toujours à la loi de Dieu, nous serons aussi heureux dans le

ciel que ceux qui ont toutes leurs facultés. Soyez mille fois béni, vous

qui avez été, pour nous, comme un second père, vous à qui nous devons

plus que la vie! Jamais nous ne contemplerons vos traits sans un vif

sentiment d'amour et de reconnaissance. Nous savons que vous êtes au

ciel, où vous jouissez du bien que vous avez fait à tant de malheureux;

que la plus douce récompense pour votre belle âme est de voir les

sourds-muets pratiquer toutes les vertus, et que nous ne pouvons mieux

vous prouver notre reconnaissance qu'en remplissant tous nos devoirs. Si

jamais nous étions tentés de nous en écarter, votre pensée viendrait

nous retenir, et c'est ainsi que vous ne cesserez jamais d'être le

bienfaiteur des sourds-muets.»

* * * * *

M. Saint-Denis, dans sa lettre du 10 octobre 1841, au président de la

commission du monument, s'engageait: 1º à faire transporter le modèle en

plâtre de la statue de l'abbé de l'Épée, qui se trouvait dans la cour de

l'Institution des sourds-muets, rue des Trois-Bornes, nº 15, afin de l'y

mouler en deux parties seulement;

2º A le couler en bronze, qu'il garantissait composé de 84 livres cuivre

pur de Russie et 16 livres de blanc (qui pourrait, d'ailleurs, être

essayé par expert sur la statue même);

3º A la faire réparer avec tous les soins convenables, sous la direction

de M. Michaut, et, enfin, à la faire transporter à Versailles et placer

sur son piédestal, avec toutes les précautions et solidités nécessaires;

le tout, pour la somme de _six mille francs_.

Il s'engageait, en outre, si on l'exigeait, à la livrer, toute terminée,

deux mois après le jour de l'arrivée du modèle dans sa fonderie.

Le maire de Versailles annonça, le 17 décembre, à M. le baron de

Fresquienne, qu'il avait adressé à M. le préfet la délibération du

conseil municipal du 8 novembre, ayant pour objet l'érection de la

statue de l'abbé de l'Épée sur le point de jonction des rues Royale et

d'Anjou. M. le préfet était tout disposé à soumettre cette délibération

à l'approbation de M. le Ministre de l'intérieur; mais, auparavant, il

lui paraissait nécessaire d'être parfaitement fixé sur le montant de la

dépense, ainsi que sur les moyens d'y pourvoir.

* * * * *

A l'ouverture de la dixième séance de la commission, le 19 mars 1842, M.

le président a annoncé que la statue n'avait pu être exposée au Louvre

ni à Versailles, à cause des frais de transport et de la fragilité du

plâtre, mais que l'exposition avait eu lieu à l'Institution des

sourds-muets, en vertu de l'autorisation de M. le Ministre de

l'intérieur.

Il a fait connaître, de plus, que M. le préfet du département avait bien

voulu accepter la présidence d'honneur et faire espérer son concours le

plus efficace à la commission. Ce patronage lui permettait, en

conséquence, de se dispenser d'adjoindre des propriétaires éminents du

département à l'accomplissement du projet qu'elle poursuivait avec zèle,

la sollicitude de M. le préfet lui ayant fait obtenir, en outre, de M.

le Ministre de l'intérieur, une somme de 3,000 francs, pour faire face

aux dépenses de la fonte de la statue.

«Le 21 août, a dit ensuite M. le président, M. le préfet, M. le maire,

des membres de la commission municipale et de la commission du monument

se sont rendus à l'Institution des sourds-muets pour examiner la statue.

D'autres personnages éminents s'y sont rendus aussi. Le 8 novembre, le

conseil municipal a adopté la statue, et décidé qu'elle serait posée à

la croix des rues Royale et d'Anjou, mais à condition que des

corrections y seraient faites.... Depuis, il a été transmis à M. le

préfet un état de prévision des dépenses, pour éclairer M. le Ministre

de l'intérieur sur l'autorisation à accorder à l'emplacement de la

statue. Le 4 mars, M. le maire a mis l'architecte de la ville à la

disposition du bureau, pour aviser, de concert avec lui, à la

réalisation des projets de la commission....»

Déjà elle avait accepté les offres de M. Saint-Denis, mais à la

condition qu'elles ne l'engageraient, à son égard, que lorsque les

corrections à faire par l'artiste auraient été exécutées, et il était

bien entendu que le moulage n'aurait lieu que sur l'avis écrit du

président, et après l'approbation de la commission.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 51 / 141 题