Exposition du modèle de la statue dans la cour de l'Institution des
sourds-muets de Paris.--Description. Éloge.--Visite du préfet de
Seine-et-Oise, du maire de Versailles, d'un de ses adjoints, de
délégués du conseil municipal, de membres de la commission des
souscripteurs.--Mes impressions en présence de la
statue.--Engagement du fondeur.--Adoption de la statue par le
conseil municipal, qui décide qu'elle sera placée à la croix des
rues Royale et d'Anjou.--M. Michaut se soumet aux corrections
indiquées.--L'architecte de la ville mis à la disposition de
l'œuvre.--Nouveaux moyens à employer pour activer les
souscriptions.
Le modèle de la statue de l'abbé de l'Épée, destinée à la ville de
Versailles, venait, enfin, d'être exposé, ainsi qu'on l'avait annoncé,
dans la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue
Saint-Jacques, nº 254. Ce modèle avait deux mètres et demi de
proportion; il représentait l'abbé de l'Épée à quarante ans environ, en
costume de prêtre. Aujourd'hui que nous avons pu nous livrer à un examen
sérieux de l'œuvre de M. Michaut, c'est un devoir pour nous de
féliciter le statuaire. Il a su résoudre heureusement un problème
difficile, longtemps discuté, mais qu'il faudra bien admettre désormais
comme une vérité artistique, à savoir que l'habit ecclésiastique peut
devenir riche et gracieux sous le ciseau d'un habile sculpteur. Nous
pensons qu'on nous saura gré de quelques détails sur cette composition
remarquable.
Debout sur un piédestal, le vénérable instituteur des sourds-muets, dont
le petit collet est relevé avec grâce, tient de la main gauche un crayon
et une tablette, sur laquelle est écrit le mot _Dieu_, d'abord en
caractères symboliques, puis en caractères ordinaires. Sa main droite,
élevée vers le ciel, indique que c'est là qu'il faut que l'humanité
adresse ses témoignages de reconnaissance pour le nouveau bienfait dont
elle vient d'être dotée. Les doigts sont disposés de manière à former la
première lettre du mot _Dieu_. C'était dans cette position simple,
naturelle, c'était avec cette physionomie pleine de bienveillance que
l'illustre abbé devait chercher à créer ces intelligences enfantines,
trop longtemps plongées dans les ténèbres du néant.--Vue de face, la
statue est tout à fait à l'abri de la critique; de profil, elle est
belle. L'œil est satisfait autant que le cœur.--La soutane est de
l'effet le plus vrai, le mieux senti.--Par derrière, les plis du
manteau retombent naturellement et sans contrainte.
Sur le socle sont indiqués trois bas-reliefs; celui de face représente
le tombeau de l'abbé de l'Épée, auprès duquel la Charité, sous ses
emblèmes, rend grâce à Dieu du nouveau moyen de soulagement offert à
l'humanité. Ceux de droite et de gauche représentent les deux premiers
élèves de ce maître dévoué.
Le travail de l'artiste est aussi beau que son désintéressement est
honorable. Pour que son œuvre puisse être citée comme un des plus
beaux ornements de la ville, qui déjà possède tant de richesses en ce
genre, il attend impatiemment le moment où le modèle sera descendu, afin
de pouvoir travailler à donner plus de légèreté aux plis du manteau, qui
retombent sur le bras gauche.--Il a droit, désormais, à nos
félicitations autant qu'à notre reconnaissance.
Le samedi 21 août 1841, M. le préfet de Seine-et-Oise se rendit, à trois
heures de l'après-midi, dans la cour de l'Institution des sourds-muets
de Paris. M. Remilly, maire de Versailles, et M. Delerot, l'un des
adjoints, s'y trouvaient déjà, avec les membres du conseil municipal
composant la commission d'examen du monument. Ils y furent reçus par
une députation de membres de la commission des souscripteurs.
La visite dura une demi-heure, pendant laquelle ces Messieurs
examinèrent attentivement la statue, et témoignèrent, plusieurs fois,
leur satisfaction du talent avec lequel M. Michaut avait traité son
sujet et su imprimer à sa figure le caractère de bienveillance, de
douceur et de fermeté tout à la fois, qui est devenu le cachet
historique du vénérable abbé de l'Épée.
Le piédestal sur lequel était placée, en ce moment, la statue, était
loin de représenter exactement celui sur lequel elle devait être élevée
à Versailles; celui-ci était hexagone, tandis que le projet définitif
annonçait un piédestal carré, plus gros, plus haut, et faisant
probablement ressortir la statue avec plus d'avantage.
* * * * *
Le 25 août, le _Journal de Seine-et-Oise_ publiait l'article suivant,
intitulé[98]: _Impressions des sourds-muets en présence de la statue de
l'abbé de l'Épée, dans la cour de l'Institution des sourds-muets de
Paris:_
«La statue de l'abbé de l'Épée, dont le modèle en plâtre est exposé dans
la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris, rue Saint-Jacques,
nº 254, doit être coulée en bronze et orner une des places publiques de
Versailles. C'est l'œuvre de M. Michaut, le célèbre graveur des
monnaies. Ce tribut de reconnaissance nationale était un devoir pour la
ville qui a vu naître un des plus illustres bienfaiteurs de l'humanité.
Grâces soient rendues à la commission chargée de ce soin pieux, à cette
commission qui a eu la louable idée de faire placer provisoirement ce
monument, simple et majestueux, sur le théâtre des miracles de _notre
père spirituel_. Il me semble inutile de décrire la profonde vénération,
la vive reconnaissance qui, à son apparition soudaine, ont saisi les
cœurs de tous ces enfants, anciens et nouveaux élèves de notre
Institution, et de peindre l'avidité religieuse avec laquelle ils
dévoraient des yeux les traits si chéris de leur Messie. Les _aînés_, je
veux dire les plus anciens, racontaient en détail l'histoire de sa vie à
leurs _cadets_, et ceux-ci la répétaient aux plus jeunes de leurs
condisciples. De toutes parts, dans l'École, les crayons et les plumes
étaient en mouvement. C'était à qui consacrerait quelques lignes,
tracées d'inspiration, au sublime instituteur des sourds-muets; c'était
à qui dessinerait ses traits, mélange heureux de noblesse et de bonté.
Déjà la lithographie les a reproduits par centaines dans l'atelier même
de l'établissement.
«Tous les yeux sont fixés sur cette image chérie. Que de sensations
elle excite! Nos enfants s'extasient; leur cœur s'enflamme au
souvenir de ce courage inébranlable, de ce sublime dévouement qu'il lui
a fallu pour lutter avec avantage contre tant de préjugés injustes et
puissants. Nos frères, se disent-ils, étaient retranchés, il y a
soixante ans à peine, de la communion du monde moral et physique. Ils
étaient repoussés impitoyablement, ou du moins dédaigneusement exclus du
banquet de la vie, et marqués, pour ainsi dire, d'un signe visible du
courroux céleste. On les fuyait comme des pestiférés. Il n'y avait pas
jusqu'aux tendres mères qui ne fissent violence à leur affection pour ne
pas blesser les regards de la multitude par le spectacle de cette
infirmité. La foule criait arrière à ces innocentes victimes de
l'ignorance, de la barbarie, condamnées à ne jamais savourer la coupe
des jouissances communes, et cela parce qu'il avait plu à Aristote de
les reléguer bien au-dessous des animaux les plus stupides! Oh! combien
tout cela est changé maintenant! Tournons nos yeux sur nous-mêmes,
regardons autour de nous, comparons-nous à eux! N'avons-nous pas de
puissants motifs de bénir la mémoire de notre saint apôtre?
«Du milieu de tous ces groupes de muets s'échappe soudain un geste
énergique. Qu'elle devienne la propriété de l'école, cette statue dont
l'exécution répond si bien à toutes les sensations de nos cœurs, à
toutes les pensées des admirateurs du génie, cette statue dont le
travail honore le talent d'un modeste artiste! Ce vœu trouve de
l'écho dans l'Institution entière. Mais, mes amis, leur a-t-on dit, à
quoi pensez-vous donc? Ne voyez-vous pas que c'est une dette sacrée que
Versailles a hâte d'acquitter envers le plus digne de ses enfants,
envers l'abbé de l'Épée? La voyez-vous, cette ville des rois de France,
tendant son casque et demandant l'aumône pour qu'on érige, au plus vite,
le monument qu'elle a voté à notre grand instituteur? Elle ne repoussera
pas l'obole des orphelins qu'il a laissés ici-bas. Leur place est, au
premier rang, dans la fête qui se prépare. Patience donc, mes amis!
Votre tour ne peut manquer de venir. L'École doit posséder aussi une
image de l'abbé de l'Épée. Pour Versailles doit être le grand homme, la
statue monumentale! Pour vous, le bienfaiteur modeste, l'instituteur qui
préside à vos jeux, à vos travaux, à vos espérances! Vous l'aurez, vous
dis-je; patience, mes amis! car à Versailles, au noble berceau de notre
père, doit appartenir l'exemple de tous les hommages.
«Qu'il me soit permis, après avoir traduit aussi fidèlement que possible
les sentiments si naïfs de mes jeunes frères, d'enregistrer ici une
réponse touchante qu'il y a cinq jours, à la distribution de nos prix,
une jeune sourde-muette, Aimée Duval, élève de Mlle Barbier[99], a
faite à cette question:
«Quel sentiment éprouvez-vous en voyant la statue de l'abbé de l'Épée
dans l'Institution des sourds-muets?»
«En voyant ici l'image de celui qui a tant fait pour nous, nous croyons
voir un bon père au milieu de ses enfants. Avant que l'abbé de l'Épée se
fût occupé de nous, combien notre sort était triste et malheureux! nous
ne connaissions ni notre Dieu, ni nos devoirs. Aujourd'hui, nous ne
sommes plus séparés du reste de la société, et nous savons que, si nous
obéissons toujours à la loi de Dieu, nous serons aussi heureux dans le
ciel que ceux qui ont toutes leurs facultés. Soyez mille fois béni, vous
qui avez été, pour nous, comme un second père, vous à qui nous devons
plus que la vie! Jamais nous ne contemplerons vos traits sans un vif
sentiment d'amour et de reconnaissance. Nous savons que vous êtes au
ciel, où vous jouissez du bien que vous avez fait à tant de malheureux;
que la plus douce récompense pour votre belle âme est de voir les
sourds-muets pratiquer toutes les vertus, et que nous ne pouvons mieux
vous prouver notre reconnaissance qu'en remplissant tous nos devoirs. Si
jamais nous étions tentés de nous en écarter, votre pensée viendrait
nous retenir, et c'est ainsi que vous ne cesserez jamais d'être le
bienfaiteur des sourds-muets.»
* * * * *
M. Saint-Denis, dans sa lettre du 10 octobre 1841, au président de la
commission du monument, s'engageait: 1º à faire transporter le modèle en
plâtre de la statue de l'abbé de l'Épée, qui se trouvait dans la cour de
l'Institution des sourds-muets, rue des Trois-Bornes, nº 15, afin de l'y
mouler en deux parties seulement;
2º A le couler en bronze, qu'il garantissait composé de 84 livres cuivre
pur de Russie et 16 livres de blanc (qui pourrait, d'ailleurs, être
essayé par expert sur la statue même);
3º A la faire réparer avec tous les soins convenables, sous la direction
de M. Michaut, et, enfin, à la faire transporter à Versailles et placer
sur son piédestal, avec toutes les précautions et solidités nécessaires;
le tout, pour la somme de _six mille francs_.
Il s'engageait, en outre, si on l'exigeait, à la livrer, toute terminée,
deux mois après le jour de l'arrivée du modèle dans sa fonderie.
Le maire de Versailles annonça, le 17 décembre, à M. le baron de
Fresquienne, qu'il avait adressé à M. le préfet la délibération du
conseil municipal du 8 novembre, ayant pour objet l'érection de la
statue de l'abbé de l'Épée sur le point de jonction des rues Royale et
d'Anjou. M. le préfet était tout disposé à soumettre cette délibération
à l'approbation de M. le Ministre de l'intérieur; mais, auparavant, il
lui paraissait nécessaire d'être parfaitement fixé sur le montant de la
dépense, ainsi que sur les moyens d'y pourvoir.
* * * * *
A l'ouverture de la dixième séance de la commission, le 19 mars 1842, M.
le président a annoncé que la statue n'avait pu être exposée au Louvre
ni à Versailles, à cause des frais de transport et de la fragilité du
plâtre, mais que l'exposition avait eu lieu à l'Institution des
sourds-muets, en vertu de l'autorisation de M. le Ministre de
l'intérieur.
Il a fait connaître, de plus, que M. le préfet du département avait bien
voulu accepter la présidence d'honneur et faire espérer son concours le
plus efficace à la commission. Ce patronage lui permettait, en
conséquence, de se dispenser d'adjoindre des propriétaires éminents du
département à l'accomplissement du projet qu'elle poursuivait avec zèle,
la sollicitude de M. le préfet lui ayant fait obtenir, en outre, de M.
le Ministre de l'intérieur, une somme de 3,000 francs, pour faire face
aux dépenses de la fonte de la statue.
«Le 21 août, a dit ensuite M. le président, M. le préfet, M. le maire,
des membres de la commission municipale et de la commission du monument
se sont rendus à l'Institution des sourds-muets pour examiner la statue.
D'autres personnages éminents s'y sont rendus aussi. Le 8 novembre, le
conseil municipal a adopté la statue, et décidé qu'elle serait posée à
la croix des rues Royale et d'Anjou, mais à condition que des
corrections y seraient faites.... Depuis, il a été transmis à M. le
préfet un état de prévision des dépenses, pour éclairer M. le Ministre
de l'intérieur sur l'autorisation à accorder à l'emplacement de la
statue. Le 4 mars, M. le maire a mis l'architecte de la ville à la
disposition du bureau, pour aviser, de concert avec lui, à la
réalisation des projets de la commission....»
Déjà elle avait accepté les offres de M. Saint-Denis, mais à la
condition qu'elles ne l'engageraient, à son égard, que lorsque les
corrections à faire par l'artiste auraient été exécutées, et il était
bien entendu que le moulage n'aurait lieu que sur l'avis écrit du
président, et après l'approbation de la commission.