«MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
«De tous côtés, la France s'efforce à rendre, en honneurs
reconnaissants, à la mémoire des grands hommes qu'elle a produits, ce
qu'elle a reçu d'eux en illustration ou en bienfaits.
«Ce noble échange entre la patrie et ses plus glorieux enfants est un
des beaux essors de notre époque, et n'en sera pas le trait le moins
caractéristique. Ce sera, dans l'histoire morale de notre siècle, un bel
épisode que celui qui montrera une nation, surchargée d'affaires pendant
quarante années, mettre à profit ces temps de paix, si chèrement
achetés, ces temps de douce culture des sciences, des lettres, des arts,
et de tout ce qui est intelligence ou vertu, pour régler ses comptes
avec le passé et solder ses arriérés de reconnaissance, arriérés
nombreux, dont l'acquittement, tout en rehaussant l'éclat de sa gloire
et son légitime orgueil, tournera, en définitive, au profit de la
morale.
«Ce n'est pas assez d'être riche, on n'est pas fâché de montrer ses
richesses. Aussi voyez avec quel patriotique entraînement chaque
province, chaque département, chaque ville, chaque individu même, suit
ce mouvement dont je parlais tout à l'heure, et répond à l'appel fait au
denier de tous pour exposer à l'admiration publique les traits de nos
hommes illustres. Voyez _Molière_, _Racine_, _Voltaire_, _Foy_, _etc._,
à Paris; _Corneille_, _Boïeldieu_, à Rouen; _Malherbe_, à Caen; _Jeanne
d'Arc_, à Orléans; _Kléber_, à Strasbourg; _Hoche_, à Versailles;
_Marceau_, à Chartres, et tant d'autres statues élevées dans tant
d'autres localités, (la France oubliera-t-elle le noble, le preux et
loyal Eugène Beauharnais, cette brillante exhumation des beaux
caractères de la Grèce antique?); enfin, et comme type de grandiose, ce
colossal monument, colossal comme notre gloire, ces somptueuses
galeries, objet d'éternelle admiration des siècles à venir, grande
banque de _toutes les gloires de la France_, qui ne connaît pas de
prescription, et où se paient au porteur les créances, partout ailleurs
insolvables.
«C'est, sans doute, par cet entraînement pour tout ce qui est éclat
national, et plus encore, je le crois, par un sentiment privé qui ne
l'honore pas moins, que nous venons de voir un jeune professeur[93],
dont l'âme, n'est ni _sourde_ au cri de la reconnaissance, ni _muette_ à
l'expression d'un chaleureux enthousiasme, provoquer, avec la simple
éloquence d'un cœur tout plein des bienfaits de son maître,
l'érection à Paris d'un monument à l'abbé de l'Épée.
«Mais nous donc, Monsieur le rédacteur, nous, citoyens de cette ville
qui a vu naître cet apôtre de la plus utile charité, laisserons-nous à
d'autres le soin d'honorer seuls nos concitoyens? Et croirons-nous avoir
assez fait pour sa mémoire en donnant son nom à une des rues les moins
connues des étrangers qui nous viennent visiter, et peut-être même
inconnue d'une partie des habitants de la ville? Ne signalerons-nous par
aucun monument public l'orgueil que nous éprouvons de compter l'abbé de
l'Épée au nombre des enfants de Versailles?
«Hoche fut, sans doute, une de nos gloires les plus pures; car, s'il fut
guerrier, il ne le fut que pour être pacificateur; il fut brave, mais
humain; fort, mais généreux, même au milieu de ces tragiques et
sanglantes hécatombes de nos guerres civiles. Mais l'abbé de l'Épée...
à quel titre refuserait-on à l'homme de modeste patience et de généreux
dévouement, à l'homme de bienfaisant génie et de tendre philanthropie,
les honneurs accordés, avec tant d'élan, à l'homme de guerre et de
pacification?
«Quant à moi, je pense que ces deux gloires sont trop également vraies,
trop également belles, pour qu'une ville qui a le rare bonheur de les
compter ensemble pour siennes, au milieu de quelques autres célébrités,
puisse n'en honorer qu'une, sans se rendre coupable d'un déni de justice
envers l'autre.
«J'émets donc le vœu et formule ici la proposition qu'il soit élevé
une statue à l'abbé de l'Épée sur un des points les plus apparents de
Versailles.
«L'emplacement qui réunirait les conditions les plus favorables à cet
objet, me paraît être l'espace compris entre la rue Pétigny et la rue
Neuve. Là, nul, pour ainsi dire, ne pourrait aller visiter nos royales
galeries, notre somptueux jardin, Trianon le favori, venir de
Saint-Germain, ou s'y rendre, sans payer son tribut d'admiration au père
des sourds-muets; et, pour faire de ce monument d'illustration pour la
ville un objet d'utilité publique, il serait aisé d'y établir la
fontaine qui occupe actuellement le coin du boulevard de la Reine.
«Je ne me dissimule pas que les dépenses d'exécution sont considérables;
que, de plus, il faut faire l'acquisition du bâtiment et du terrain
qu'il occupe. Mais ne peut-on fonder aucun espoir d'allégement sur la
caisse municipale, lorsqu'il s'agira d'un appel à faire, par voie de
souscription, au patriotisme des habitants, et qu'on invoquera encore du
gouvernement un acte de générosité, semblable à celui dont il nous a
gratifiés pour la statue de Hoche?
«Quel sera, Monsieur le rédacteur, le sort de ma proposition? Je
l'ignore. Mais, quel qu'il puisse être, je ne me hasarde pas moins à la
confier à votre journal, si utilement consacré à la prospérité de la
ville, comme à tout ce qui touche à son éclat.
«Agréez, etc.»
* * * * *
Au commencement de 1839, M. Michaut, le célèbre graveur des monnaies,
présenta à un grand nombre d'habitants de Versailles une statuette de
l'abbé de l'Épée, et proposa d'en exécuter le modèle en grand, sans
autre condition que le remboursement de ses frais. Les offres
désintéressées de l'artiste, premier souscripteur, furent accueillies
comme elles devaient l'être, et il eut la satisfaction de voir tous ceux
de ses concitoyens auxquels il s'adressait, promettre de s'associer à
lui, afin de couvrir les dépenses du monument.
* * * * *
Dans une séance préparatoire se réunirent, en conséquence, le jeudi 24
janvier 1839, dans l'étude de M. Besnard, notaire à Versailles, MM. le
lieutenant général Wathiez, le vicomte de Beaucours, l'abbé Caron,
Lebrun, le docteur Bataille, Ferrand, Gauguin, Fassman et Besnard, tous
faisant partie des souscripteurs au monument à élever, dans sa ville
natale, à la mémoire de l'abbé de l'Épée.