Lutte plus sérieuse du célèbre instituteur des sourds-muets avec
les hommes de sa spécialité.--Publication de ses divers travaux
sous le voile de l'anonyme.--Succès de ses séances
publiques.--Intérêt que lui portent Louis XVI, Joseph II et
Catherine de Russie.--Sa réputation grandit avec son
zèle.--Exercices en français, en latin, en italien, en espagnol, en
anglais.--Quelques taches éparses dans l'ensemble de son
système.--Puériles décompositions grecques et latines.
L'abbé de l'Épée eut encore à lutter avec de nouveaux adversaires plus
terribles pour lui: c'étaient des hommes spéciaux qui se livraient au
même enseignement. Après avoir longtemps résisté aux instances réitérées
de ses amis relativement à la publication de sa méthode, il dut se
déterminer à faire violence à sa modestie, et non seulement prendre un
parti qui importait à l'intérêt général de la nombreuse famille de
déshérités dont il s'était constitué le père, mais admettre encore des
étrangers à suivre les cours qu'il leur faisait journellement.
A chaque séance, l'admiration publique allait _crescendo_ et se
communiquait comme par un fil électrique d'un bout du monde à l'autre.
C'est ce qui explique l'empressement des savants les plus distingués et
des plus grands personnages à se presser autour de l'humble instituteur.
Dire quel effet ses démonstrations lumineuses produisirent sur leur
imagination est chose difficile. Tout le monde sait le haut intérêt dont
elles furent également l'objet de la part de Louis XVI, de l'empereur
Joseph II et de Catherine II, impératrice de Russie.
Au milieu de ces félicitations universelles, l'abbé de l'Épée crut
néanmoins devoir garder l'anonyme en publiant ses réponses aux pamphlets
lancés contre son nouveau système, ses quatre lettres renfermant à la
fois l'exposé et la défense de ce système, son livre de l'_Institution
des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_, in-12 (1774-1776),
ouvrage qui contient le projet d'une langue universelle fondée sur des
signes naturels assujettis à une méthode commune, et, huit ans après, sa
_Véritable manière d'instruire les Sourds-Muets, confirmée par une
longue expérience_. Toutefois, le célèbre instituteur eut beau
envelopper son nom d'un voile épais, son mérite transcendant brilla à
tous les yeux, et, s'il dut lui en coûter beaucoup d'être si
pompeusement prôné, si unanimement porté aux nues, sa joie intérieure
n'en fut pas moins grande quand il vit qu'il recueillait la moisson
bienfaisante qu'il avait semée à la sueur de son front. Laissons-le
parler lui-même:
«Aujourd'hui les choses sont changées de face. On a vu plusieurs
sourds-muets se montrer au grand jour. Les exercices (en français, en
latin, en italien, en espagnol, en allemand et en anglais) sur les
sacrements et sur les vérités de la religion ont été annoncés par des
programmes qui ont excité l'attention du public. Des personnes de tout
état et de toute condition y sont venues en foule. Les souteneurs ont
été embrassés, applaudis, comblés d'éloges, couronnés de lauriers. Ces
enfants, qu'on avait regardés jusqu'alors comme des rebuts de la nature,
ont paru avec plus de distinction et fait plus d'honneur à leurs pères
et mères que leurs autres enfants qui n'étaient pas en état de faire la
même chose, et qui en rougissaient. Les larmes de tendresse et de joie
ont succédé aux gémissements et aux soupirs. On montrait ces acteurs de
nouvelle espèce avec autant de confiance et de plaisir qu'on avait pris
jusqu'alors de précaution pour les faire disparaître.»
Toutefois, notre admiration aveugle ne va point jusqu'à nous faire
accorder sans restriction tous nos éloges à notre maître. Nous ne
croyons pas même insulter à sa gloire en signalant ici les quelques
écarts de son génie qui déparent son œuvre admirable. On va le voir,
en effet, tout à l'heure se contredire lui-même, après avoir démontré
avec une dialectique victorieuse à quel point il importe de s'en tenir
religieusement aux principes fondamentaux sur lesquels repose
l'éducation du sourd-muet, et quelles immenses ressources recèle la
mimique quand on s'efforce sérieusement de la perfectionner.
Je prends au hasard quelques passages de sa _véritable manière
d'instruire les sourds-muets_.
Voici de quelle manière il enseigne l'emploi des articles: «Nous faisons
observer au sourd-muet (dit-il pages 16-17) les jointures de nos doigts,
de nos mains, du poignet, du coude, etc., et nous les appelons
_articles_ ou _jointures_. Nous écrivons ensuite sur le tableau que _le,
la, les, de, du, des_, joignent les mots comme nos articles joignent nos
os (les grammairiens nous pardonneront si cette définition ne s'accorde
pas avec la leur). Dès lors le mouvement de l'_index_ droit, qui s'étend
et se replie plusieurs fois en forme de crochet, devient le signe
raisonné que nous donnons à tout article. Nous en exprimons le genre en
portant la main au chapeau pour l'article masculin _le_, et à
l'oreille, où se termine la coiffure d'une personne du sexe, pour
l'article féminin _la_. L'article pluriel _les_ s'annonce par le
mouvement répété des quatre doigts d'une ou de deux mains en forme de
crochet. L'apostrophe s'indique en faisant en l'air une apostrophe avec
l'_index_ droit. Il faut y ajouter le signe de masculin, si l'apostrophe
est suivie d'un nom substantif masculin, et, au contraire, le signe de
féminin, si le nom substantif qui suit est un nom féminin.
«_De, du, de la, des_, sont des articles au second cas. Il faut donc
ajouter au signe d'article le signe de second et ensuite le signe de
singulier ou de pluriel, de masculin ou de féminin. Nous avons soin de
faire observer que le _de, du, des_ de l'ablatif n'est point un article,
mais une préposition qui a son signe particulier à proportion de l'usage
auquel on l'emploie.»
S'agit-il d'expliquer le cas? «Il faut (dit-il pages 18-19) en faire
apprendre les noms au sourd-muet par la dactylologie, nominatif,
génitif, datif, etc., sans se mettre en peine de lui expliquer pourquoi
on leur a donné ces noms. Mais ils ont chacun les signes qui leur sont
propres: premier, second, troisième degré, etc., par lesquels on descend
du premier cas, qu'on appelle _le nominatif_, jusqu'au sixième, qu'on
nomme l'ablatif, et ce sont des signes beaucoup plus intelligibles que
ceux qu'on pourrait appliquer à ces différents noms, après même en avoir
donné la définition. Nous dirons (page 28) comment premier, second,
troisième, etc., se distinguent d'un, deux, trois, etc.
«Quant au signe du mot _cas_, il s'exprime de cette manière: on fait
rouler l'un sur l'autre les deux _index_ en déclinant, c'est-à-dire en
descendant depuis le premier jusqu'au sixième.
* * * * *
Pour ce qui regarde les signes de certains mots composés[15], l'abbé de
l'Épée est d'avis de les décomposer matériellement à l'aide du grec et
du latin, au lieu d'en caractériser la valeur intrinsèque par un trait
aussi rapide que la pensée. Ainsi, _satisfaire_ signifie, selon lui,
d'après sa décomposition latine, FAIRE ASSEZ; _introduire_, signifie
CONDUIRE DEDANS.
Elle n'est certainement pas moins étrange la distinction qu'il a cru
devoir établir (pages 57-58 _ibid._) entre les différents passés: _j'ai
aimé,--j'aimai,--j'ai eu aimé,--j'eus aimé,--j'avais aimé_, en les
désignant par premier, deuxième, troisième et quatrième parfait, après
avoir jeté, pour chacun d'eux, la main par dessus l'épaule, signe commun
à tout passé.
Il n'entre pas dans le plan de mon ouvrage de m'attacher laborieusement
à relever une à une les fautes dans lesquelles est tombé l'abbé de
l'Épée. Ma tâche est plus belle; j'ai à le montrer à tous les yeux
couronné d'une brillante auréole de gloire. D'ailleurs, de pareilles
erreurs ne glissent-elles pas inaperçues à travers les innombrables
démonstrations dictées par la plus saine logique, à travers les
magnifiques préceptes qu'il puise dans les trésors de son inépuisable
charité?.... Que conclure de là, sinon que notre grand apôtre serait
Dieu lui-même, s'il était parfait?
V
Les signes naturels seuls peuvent-ils suffire à l'expression même
des idées métaphysiques?--Divers essais infructueusement tentés
pour arriver à une écriture universelle.--Descartes et Leibnitz ne
croient pas à la possibilité d'un succès.--M. de Lamennais est d'un
avis contraire.--La fusion de toutes les langues en une seule, si
elle était possible, serait-elle durable?--La mimique est la seule
langue universelle.--Tentative heureuse de Bébian pour peindre le
geste et le fixer sur le papier comme on y fixe la parole.--Sa
MIMOGRAPHIE.
Avant de passer outre, il me reste à réfuter une objection qu'on a
prétendu opposer à la donnée primitive de la méthode de l'abbé de
l'Épée.
«La langue des sourds-muets n'aurait pas besoin, a-t-on dit, d'être
apprise, si elle ne consistait qu'en signes naturels; mais la diversité
des opérations de l'esprit et le nombre infini de relations dont la
combinaison des idées rend les objets susceptibles ne permettront
jamais d'exprimer par ces seuls signes tout ce qui se passe en nous,
et, malgré les rêveries de St-Martin et de quelques autres idéologues,
l'on sera toujours obligé de recourir aux signes conventionnels. Ces
considérations auraient dû convaincre les glossographes de
l'impossibilité même absolue d'établir une langue vraiment universelle.»
Nous accorderons que les essais tentés par plusieurs savants, sous
diverses dénominations[16], ont tous échoué jusqu'à présent, comme il
était indubitable qu'ils échoueraient, puisqu'ils n'avaient rien moins
pour but que de résoudre le problème, jusqu'alors insoluble, d'une
classification raisonnée des idées à substituer à l'ancien catalogue des
mots par ordre alphabétique.
S'il faut ajouter foi à certains témoignages, Leibnitz aurait emprunté à
Descartes l'idée de son _Alphabet des pensées_, titre dont il a décoré
sa langue caractéristique universelle, consistant dans le catalogue
exact des notions composées, c'est-à-dire des pensées, des jugements,
marqués chacun d'un caractère propre et spécial.
Descartes, après avoir tâché de démontrer, de son côté, qu'il est
absolument impossible d'essayer de fixer une langue universelle, à moins
d'établir un ordre logique et suivi entre toutes les pensées qu'enfante
l'esprit humain, comme il en existe naturellement entre les nombres, se
croit fondé à conclure (_Lettres,--tom._ 2, _p._ 550), que ce n'est que
dans le _pays des romans_ que cette langue peut devenir familière à tous
les habitants d'une ville, à tout un peuple, à tous les peuples.
De nos jours, M. de Lamennais paraît, au contraire, intimement convaincu
de la solution possible du problème, quand il dit dans son _Esquisse
d'une philosophie_: «Le mélange des langues tend à rendre commun aux
familles distinctes qui les parlent le développement de chacune d'elles,
à fondre tous les progrès dans un seul progrès, le progrès de l'espèce:
ce qui fait concevoir une époque future où, la fusion étant complète et
le genre humain étant parvenu à se constituer dans l'unité, toutes les
langues aussi se fondront dans une seule langue universelle.»
Après les diverses raisons alléguées par ces grands philosophes,
serons-nous mal venu à soutenir, supposé même que cette tentative fût
couronnée d'un plein succès, que les passions ou les caprices de chaque
peuple finiraient nécessairement par effacer bientôt le caractère
d'unité qu'on serait parvenu à imprimer à ce projet de langue
universelle?
Et serons-nous plus mal venu, nous sourd-muet, à vous offrir pour essai
(c'est aux savants que nous nous adressons), après notre illustre maître
l'abbé de l'Épée, la langue dans laquelle nous nous communiquons nos
pensées et nos sentiments sans proférer une parole, la mimique?
Observez-le bien, cette langue suffit abondamment, selon nous, à tout ce
qu'on est en droit d'exiger d'elle, si restreint qu'on suppose, _à
priori_, le nombre d'éléments dont elle se compose. Mais ce que vous y
remarquerez vous avertira assurément que, pour en arriver là, elle a
besoin de vous voir réunir hardiment vos efforts aux nôtres. Et qui
d'entre vous se refusera à reconnaître, après cela, que Descartes a eu
tort de nous renvoyer au pays des chimères?
D'un autre côté, un des disciples les plus brillants de l'abbé de
l'Épée, Bébian, ancien censeur des études à l'institution des
sourds-muets de Paris, est venu à bout de peindre le geste et de le
fixer sur le papier comme on y fixe la parole. _Sa mimographie_, qui
n'est qu'un essai, ne renferme, il est vrai, qu'un petit nombre de
caractères à l'aide desquels il démontre la possibilité d'écrire tous
les signes qu'on veut, mais il ne tient qu'à nous d'élargir son cadre et
de la mettre à la portée du genre humain. D'avance nous pouvons répondre
du succès, car il repose sur le fond de notre nature même, je veux dire
sur notre organisation physique. En effet, le langage des gestes
n'est-il pas le premier que nous apportons tous en naissant? L'usage
seul si commode de la parole vous force plus tard à négliger de le
cultiver aussi soigneusement, aussi fructueusement que nous le faisons,
nous qui sommes déshérités de cet avantage.