PROLÉGOMÈNES.

Le 27 mai 1838 fut fondée à Paris (rue Saint-Guillaume, nº 9, au

faubourg Saint-Germain) une société centrale des Sourds-Muets[1], dont

le but était de délibérer sur les intérêts de cette classe

exceptionnelle, de réunir en faisceau les lumières de tous les

sourds-muets épars sur la surface du globe et des hommes instruits qui

ont fait une étude approfondie de cette spécialité, de resserrer les

liens qui unissent cette grande famille, d'offrir à chaque membre un

point de ralliement, un foyer de communications réciproques, et de leur

procurer les facilités qui leur sont indispensables pour se produire

dans le monde.

La Société centrale s'occupait, en outre, de fournir aux sourds-muets

des moyens de réunion et d'études; de les entretenir dans de bonnes

habitudes par l'assistance continuelle de leçons gratuites et de sages

conseils; d'obtenir le placement de leurs ouvrages d'art, et de leur

assurer le patronage des parlants qui, par leur position sociale et

leurs relations, peuvent leur être utiles.

L'année de sa fondation fut marquée par un événement qui fera époque.

Les cendres de l'abbé de l'Épée, le _père spirituel_ des pauvres

sourds-muets, furent découvertes par ses enfants dans les caveaux de

l'église Saint-Roch, à Paris.

Il fut décidé, presque aussitôt, qu'un monument serait élevé à ces

restes précieux. Honneur aux personnages éminents qui voulurent bien se

mettre à la tête de cette œuvre réparatrice, et qui formèrent le

noyau de la commission chargée de recueillir les fonds nécessaires et

d'en régulariser l'emploi!

A ces hommes dévoués notre éternelle reconnaissance est acquise; _la

mémoire du cœur_ ne s'éteindra jamais chez les sourds-muets.

La commission que fondèrent nos amis se composait de MM. Dupin aîné,

alors président de la chambre des députés, ancien procureur général à la

cour de cassation, _président_; Chapuys-Montlaville, député, maintenant

préfet, _secrétaire_; Villemain, de l'académie française, qui fut, plus

tard, ministre de l'instruction publique; le baron de Schonen, alors

procureur général à la cour des comptes, maintenant décédé; le baron de

Gérando, alors pair de France, maintenant décédé; Cavé, alors directeur

des beaux-arts au ministère de l'intérieur, maintenant décédé; l'abbé

Olivier, curé de Saint-Roch, aujourd'hui évêque d'Évreux; Eugène Garay

de Monglave, plus tard membre de la commission consultative de

l'institution nationale des sourds-muets de Paris; Nestor d'Andert,

artiste peintre; Ferdinand Berthier, doyen sourd-muet des professeurs de

l'institution nationale des sourds-muets de Paris, président de la

Société centrale; Forestier, sourd-muet, alors instituteur libre et

vice-président de cette association, aujourd'hui directeur de l'école de

Lyon, et Lenoir, professeur sourd-muet à l'Institution nationale de

Paris, qui était secrétaire de la Société centrale.

A peine formée, la Commission, en émettant le vœu qu'un écrit fût

consacré à l'historique des bienfaits de l'abbé de l'Épée et de la

découverte de ses restes précieux dont nous déplorions la perte, daigna,

pour l'accomplissement de cette tâche, jeter les yeux sur moi, pensant

peut-être que l'intervention d'un sourd-muet régénéré par ce grand homme

exciterait naturellement l'intérêt public et provoquerait les

souscriptions.

Ce choix fut accueilli par l'unanime approbation de la Société centrale.

M. Frédéric Peyson, sourd-muet, peintre d'histoire, élève de MM. Hersent

et Léon Cogniet, fut invité par la même unanimité à reproduire pour cet

opuscule les traits du saint Vincent de Paule de ce peuple

exceptionnel.

Sur ces entrefaites, en 1839, un prix était fondé par la Société des

sciences morales, lettres et arts de Seine-et-Oise, en faveur du mémoire

qui réunirait aux plus curieuses recherches historiques sur la condition

des sourds-muets avant et depuis l'abbé de l'Épée, le meilleur éloge de

ce bienfaiteur de l'humanité. M'occupant déjà de remplir les vues de la

Commission, on pense bien que je ne laissai pas échapper cette occasion

d'élever à la mémoire de ce sublime instituteur ce nouveau monument de

la reconnaissance de ses enfants. J'osai donc m'aventurer dans la lice,

et le Ciel bénit mon audace: mon mémoire obtint le prix.

Cependant je réservais pour le travail que la Commission du monument de

Saint-Roch m'avait confié la partie de mes recherches qui concerne plus

spécialement les vertus de l'apôtre des sourds-muets, dans le but d'en

former une introduction au simple narré de sa vie et des travaux de la

Commission parisienne.

La rédaction de mon mémoire touchait à sa fin; mais les circonstances ne

me permettaient pas, à mon grand regret, de pouvoir en adresser un

exemplaire à chacun des souscripteurs et de faire face aux frais de

publication de l'œuvre au moyen du surplus du montant des

souscriptions. Je me déterminai donc en juillet 1838 à tenter, par

l'intermédiaire du garde des sceaux de cette époque (M. Barthe), une

démarche auprès de l'imprimerie nationale. Malheureusement le comité,

établi à la chancellerie pour examiner les ouvrages dignes de cette

faveur, ne jugea pas qu'une production de la nature de la mienne

rentrât dans la catégorie de celles que les ordonnances qui régissent

les impressions gratuites désignent comme pouvant être publiées sur les

fonds de cet établissement, c'est-à-dire des ouvrages appartenant aux

sciences et particulièrement aux langues orientales. On me fit observer

que mon travail semblait concerner plus spécialement le ministère de

l'intérieur ou celui de l'instruction publique.

Dans le cours d'avril 1839, je m'adressai donc au directeur des

beaux-arts, sollicitant son intervention auprès du ministre de

l'intérieur, attendu que la Société centrale, dont je m'honorais d'être

le président, n'était pas assez riche pour subvenir aux dépenses

nécessitées par une semblable publication. Ma lettre resta sans réponse.

Depuis, par un effet de la bienveillance de l'autorité municipale de

Versailles, les divers documents relatifs à l'érection d'une statue de

l'abbé de l'Épée dans cette ville m'étant tombés entre les mains, je les

rassemblai et les coordonnai avec un empressement d'autant plus

religieux que je crus y voir le complément naturel de mes recherches. La

Commission de Seine-et-Oise me paraissait être la digne sœur de celle

qui allait enrichir l'église Saint-Roch, à Paris, d'un monument conçu

dans le même but.

Quant au succès matériel de mon œuvre, il ne repose plus maintenant

tout entier, je l'avoue, que sur la sympathie des admirateurs du grand

apôtre des sourds-muets.

Le public jugera si, interprètes de la Société centrale, M. Peyson et

moi sommes restés au-dessous, de notre tâche. Les membres de cette

ancienne réunion se bornent à déclarer qu'il est impossible, suivant

eux, d'apporter à une œuvre de conscience plus de zèle et de

désintéressement.

Ils ont foi dans l'historique de la vie de leur _père spirituel_, qui,

s'il remplit son but, deviendra le catéchisme de la grande famille des

sourds-muets épars sur la surface du globe.

Et ils recommandent à la mémoire de leurs frères présents et à venir,

non-seulement les noms des membres composant la Commission de Paris, qui

a si puissamment aidé la Société centrale à payer une dette sacrée de

vénération et de gratitude à l'abbé de l'Épée, mais aussi ceux des

membres de la Commission de Versailles, dont le dévouement si spontané,

si actif, a su dignement réparer l'oubli de sa ville natale envers un de

ses plus illustres enfants.

L'Abbé de l'Épée: sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès · 第 6 / 141 题