L’AUBERGE DES DEUX SORCIÈRES

(UNE TROUVAILLE)

Cette histoire, épisode, aventure,--appelez-la comme vous voudrez--fut

relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu, avait à cette

époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais âge, sinon quand

nous en envisageons la perspective; ce que nous faisons, pour la

plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un âge calme; la partie

est à peu près terminée; et se tenant à l’écart, on commence à se

rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme qu’on a su être.

J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence, beaucoup

de gens commencent, à soixante ans, à prendre d’eux-mêmes une vue assez

romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs déceptions qui n’empruntent le

charme de ressources spéciales. Et s’il est vrai que les espérances sont

une attrayante compagnie, des formes exquises et passionnantes, ce ne

sont, somme toute, que des formes nues et dépouillées. Les robes

magiques ne sont heureusement la propriété que de l’immuable passé qui,

sans elles, demeurerait accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous

l’amoncellement des ombres.

Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre

homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour

l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa

gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une

véritable terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que

l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières

lignes fut consignée par écrit.

C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans le

sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de

mon «invention») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet

d’une auberge; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme,

il faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.

Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés à

Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier

degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas

cher, et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y

avais mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit:

«Donnez-moi la caisse avec.» Le bouquiniste en délabre y avait consenti,

d’un geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.

Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que

faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était

guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813 le

narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge

intéressant que vingt-deux ans; on y est facilement imprudent et

facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination

est vive.

A un autre endroit, la phrase: «A la nuit, nous courûmes une bordée vers

la terre...» me frappa, parce que c’était une expression de marin:

«Voyons un peu ce que c’est», pensai-je, sans grand enthousiasme.

Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne

ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eût dit le

bourdonnement d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre

(et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence

plus vivante. «En 1813, j’avais vingt-deux ans.» C’est ainsi qu’il

commence et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus

terrible du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eût quoique ce

fût d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est

aussi vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez

comment les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité

d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu de

temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps. De nos

jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour tourner

une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine de jeunes

gens de vingt ans en un clin d’œil.

Si ce n’est pas là du progrès! Immense! Nous avons fait du chemin, aussi

devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention et à une

simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien certain

qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui une

pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne. Je

n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce récit un

bon nombre de pages; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une grande

perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails

circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette

côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien à

faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était

officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. A toutes

les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre

de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale

d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit,

d’ailleurs.

Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir. On

pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes les

circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon papier

solide) manquaient; c’était parti en couvertures de pots de confitures

ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse postérité.

Il est évident en tout cas que les communications avec le rivage, et

même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de son service,

soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre des

ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux «guerilleros» ou aux

sociétés secrètes de la province; ce devait être quelque chose de ce

genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de ce qui nous est

resté de ce consciencieux écrit.

Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire et

avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait à bord

sous le nom de Cuba Tom; non pas qu’il fut Cubain, à proprement parler;

c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de cette époque, et

il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années. Ce nom lui

vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues dans cette île

au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème favori des

longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses camarades de

bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était intelligent,

robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment, tant

notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom avait, pour

l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait jamais vu

dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et qui était

bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait jusqu’à la moitié

du dos pour la plus grande admiration des spectateurs et pour l’envie de

quelques-uns.

Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec une sorte

d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin n’étaient

pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service était confié

aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son premier hamac

et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble et dévoué pour

le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la corvette avait

retrouvé cet homme à son bord après des années de séparation. Il y a

quelque chose de touchant à le voir se complaire dans le souvenir de

cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.

On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre

brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement

le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à

l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne

furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla vers

une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer à

cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba Tom) perché à

l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne était le nom qu’il portait

en ce bas-monde, qui ne le connaît plus), assis à l’arrière.

Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise

s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond,

étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la

barque. Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou

étonnement, les paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un

parfait silence.

Mr Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route. Il

considéra autour de lui ces figures hébétées.

«Il n’y a pas grand’chose à en tirer, dit-il. Montons jusqu’au village.

Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de

plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.

--Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier; un

bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas

peur; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul

secours de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en

sais maintenant. Comme ils disaient, j’en savais «quatre mots et pas un

de plus» au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la

_Blanche_.

Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche

d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une

bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était

rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et en ne

sachant que quatre mots de la langue pour commencer.

L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières

humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à

pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant, Mr

Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait, sans

bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le pas

de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés dans

des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais

aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus.

Le bicorne de Mr Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du marin

les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière les

deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels que le

capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.

Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme coiffé

d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le rendait

cependant assez remarquable.

L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche dans un

mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut pas

dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on

distinguait vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans

quoi les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien

borgne, aux joues mal rasées et creuses; son allure grave contrastait

bizarrement avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant

qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver

dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon œil,

comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.

«--Possible, possible. Cela peut se faire.»

A la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe, en

entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait les

Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut

heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité

depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies

«polizones».

Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait

à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet

hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite

pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi

non écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de

quoi boire.

Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eût voulu faire l’ouvrage de

deux; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet, il

devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux

assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le

petit homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de

personnage en miniature, un simple «homunculus». Byrne nous le décrit

dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un pan de

son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui cachant le

menton et la bouche; cependant que le chapeau jaune à larges bords était

mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là prenant une

prise, coup sur coup.

«Un mulet», répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et

barbouillée de tabac. «Non, señor officier, il n’y a vraiment pas moyen

d’avoir un mulet dans ce pauvre village.»

Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage, gardait le

véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement:

«Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait

l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque

le capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon

seulement pour les chèvres.»

L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis

du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique:

«Si, señor. On est trop honnête dans le village pour posséder un mulet

qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci

il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres

bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet

excellent marin a besoin c’est d’un guide; et voici, señor, mon

beau-frère Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et

très chrétien, qui vous en trouvera un.»

C’était, comme le dit Mr Byrne, dans sa relation, la seule chose à

faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune

garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre.

L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les

paysans buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite

du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.

Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village. Il tenait

à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné plus loin si

le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il valait mieux

qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir trop

longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait pas bien.

Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs têtes

quand ils se séparèrent; des buissons sauvages et des champs pierreux

les entouraient lugubrement.

«Dans quatre jours», furent les derniers mots de Byrne, «le navire

s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon,

arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous

chercher.

--«Tout va bien, monsieur», répondit Tom, et il s’éloigna à grandes

enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son

épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au

côté, et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et

était de taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un

signe de la main, montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure

basanée aux épais favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre

avait l’air d’un faune ou d’un jeune satyre, courant en avant,

s’arrêtant pour l’attendre, et repartant d’un bond. Tous deux

disparurent.

Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de terrain

et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eût dit

qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et

quasi déserte.

Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le

minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.

D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste

mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille.

«Señor, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait

certain, c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment

un mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il

un mulet? Parce que c’est un filou; un homme sans scrupule. J’ai dû lui

abandonner le «macho» pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée

d’«olla» pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps. Mais, señor,

il contient un cœur autrement plus grand que la misérable chose qui bat

dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont j’ai honte,

bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes forces. Ah, la

pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son purgatoire sur

cette terre. Que Dieu aie son âme.»

Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à

apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son

discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être

une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut

d’abord impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par

la volubilité énergique de l’homme, si différente de la loquacité

frivole et animée des Italiens. Et il le considérait, cependant que

l’homunculus, laissant retomber le pan de son manteau, reniflait une

longue prise dans la paume de sa main.

--«Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du

discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange! Pourquoi donc a-t-il

refusé de me le donner?

L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de dignité:

--«_Quien sabe_, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules. C’est

dans tout ce qu’il fait un grand «politico». Mais ce dont votre honneur

peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles d’un

coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis longtemps à

la veuve aux jambes de bois.»

--«Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque soient

vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge.»

Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace,

dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se

cache si souvent au fond de la dignité espagnole.

--«Nul doute que le «señor» officier ne perdrait pas une once de sang si

j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il; mais ce pauvre

pécheur n’a rien à faire ici.» Et changeant de ton: «Señor, le malheur

des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux

Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et

dépendre du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un

loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence. Mais

j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont j’ai

parlé. Un caballero comme votre seigneurerie a dû comprendre qu’il y

avait anguille sous roche.»

--«Quelle anguille? dit Byrne, mal à l’aise. Ah! oui, quelque chose de

louche. No, señor, je ne devine rien; les gens de chez nous ne savent

pas bien deviner ce genre de choses; par conséquent, je vous demande

carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points.»

--«Il n’y a certainement pas de Français dans les parages», dit le petit

bonhomme en reprenant son attitude indifférente.

--«Ni de voleurs, «ladrones»?»

--«_Ladrones en grande_», non, certainement pas», fut la réponse dite

d’un ton de froideur sentencieuse. «Que leur reste-t-il quand les

Français ont passé? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion

fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de

chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du

miel, il y a des mouches.»

Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. «Au nom de Dieu, dites-moi

franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté pour son

voyage.»

L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit le

bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.

--«Señor. Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de plus?

Écoutez-moi: des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine

partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge, et où

moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer.

Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont

ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent,

après la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir

de misère: lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au

diable. Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme

armé. Réclamez-lui le «macho», le pistolet sur le front, señor, il ne

lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui

vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les

deux; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais disparu

à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son

propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur.»

Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire

devant l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour

ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car il

sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette

action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres

tremblèrent; sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses

yeux noirs et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne

brusquement le dos, avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent

à la fois du mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se

retourna et resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux

oreilles. Sa susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro

d’argent que Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant,

comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.

--«Il faut me hâter de retourner à bord maintenant», dit Byrne.

--«_Vaya usted con Dios_», murmura le gnome.

Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après

quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.

Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir au

large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui n’était

qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une indignation

amusée; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre gravement.

Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la marine

britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose était trop

drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations du

capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.

--«Incroyable; c’est précisément cela», murmura Byrne à la fin, d’un ton

singulier.

Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma le

capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son cœur

il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un le

meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et

respectueux de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante

fascination, une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait

appel à leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient

plus détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il

était en sûreté. A plusieurs reprises ils montèrent sur le pont,

simplement pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du

sort de leur matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance,

muette, désolée, sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la

pluie. La houle d’ouest roulait ses longues et furibondes lignes d’écume

et d’épais nuages noirs passaient au-dessus du navire comme une sinistre

procession.

--«Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit ami

au chapeau jaune vous conseillait de faire», dit le commandant de la

corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.

--«Vraiment, monsieur», demanda Byrne, en proie à une véritable anxiété.

«Je me demande ce que vous auriez dit plus tard? Quoi. J’aurais pu être

cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant à une nation

alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais risqué d’être

aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches, une charmante

histoire à répandre sur le compte d’un de vos officiers,--et tout cela

pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi ignominieusement vers

notre embarcation, car vous ne supposez pas que j’aurais fusillé l’un de

ces pauvres diables pour une mule galeuse... Et pourtant, ajouta-t-il, à

voix basse, je souhaiterais presque l’avoir fait.»

Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient monté la

tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois du

scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait à

l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins, et se

prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable. Cependant

le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre nuit

orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver son

matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à d’autres,

roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire comme s’il

eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une

ardente impulsion.

A la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en alla,

secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de grandes

difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se mit en

devoir d’atterrir sur une grève de galet.

«J’avais l’intention, écrit Mr Byrne, intention que mon capitaine

approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de

mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient pas

claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fût ou non affilié au diable,

ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette

anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât

sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas

possible de faire un détour pour éviter les maisons.»

«Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens

étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur

l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du

village. Pas une âme dehors; aucun chien n’aboya. Le silence était

profond, et j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas

de chien dans ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une

allée louche, entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des

rues, la queue entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me

montant les dents au moment où il me dépassait, et il disparut si

soudainement qu’il aurait pu être tout aussi bien la répugnante

incarnation du Malin. Il y eut quelque chose de si étrange dans son

apparition et sa disparition que mon humeur qui n’était déjà pas très

bonne, n’en devint que plus abattue à la vue répugnante de cet animal,

comme si c’eût été là un fâcheux présage.»

Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se

dirigeant vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la

pluie, sur un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.

Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées et

nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout

proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position;

il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle

sur une route défoncée; il n’avait rencontré que fort peu de gens en

route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de

Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant ces

heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que par

une crainte ou un espoir bien définis.

Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait

un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière

lueur d’une eau rapide, un courant étroit; et grimpant de l’autre côté,

se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur les

yeux comme un bandeau.

Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait

ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en

furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses

ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il

était difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande

semée de cailloux et de maigres buissons: mais comme il nous le dit, il

régla sa marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les

yeux, la tête basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner

un peu de trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le

violent effort de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et

le trouble de ses sentiments dépassaient par moments non pas sa

résistance, mais sa résolution.

A l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement

par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du bois. Il

remarqua que le vent était tombé soudain.

Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des

espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures,

la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête, un

rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une épaisse

obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre, le

faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt

qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en

travers du chemin. Qu’était-ce? Le pied d’une colline? Une maison?

C’était une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou

comme si, du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à

lui, incolore et muette. Elle se dressait fièrement; c’était elle qui

l’abritait du vent. Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la

main. C’était à n’en pas douter une «posada» et un autre voyageur

essayait d’y trouver accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup

circonspect.

Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit. Par la

porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui était

dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur

parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre la

porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.

Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une

table en bois blanc. A la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la

fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe

noire, un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure

massive, sombre et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et

quelques mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front

bas.

Lamentable et perçant, un hurlement de «Miséricorde» fut lancé par deux

voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer jouait parmi

de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa entendre

le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.

Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions et

de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes

assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de

grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de deux

sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel... Pourtant,

lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée eut soulevé

le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa avait une odeur

appétissante.

L’autre vieille ne bougea pas; elle était recroquevillée sur elle-même,

la tête branlante.

Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de

grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez

crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques

de l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la

vue de leur effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un

spectacle épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette

indicible misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un

objet de dégoût et d’horreur.

Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler; il leur dit

qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui

avait dû passer par là. A peine eût-il parlé que le souvenir des adieux

de Tom lui revint à l’esprit avec une précision singulière; les paysans

silencieux, le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh! Quoi!

Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet

homme, les affiliées du diable.

Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel services

d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au diable

dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle Erminia?

C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité complète

suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la cuiller cessa de remuer

son fricot dans sa marmite. La durée d’un souffle le tremblement de

l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde Byrne eut la sensation

d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le tournant du chemin,

presque à portée de voix de Tom.

--«Elles l’ont vu», pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin

quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute

connaissance de cet «ingles»; mais tout au contraire, elles

s’empressèrent de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez

elles. Elles se mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa

manière d’être. Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait

les posséder. La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le

monstre bouffi se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied

sur l’autre, et sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de

ressembler à une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait

déconcerté par cette singulière surexcitation... Oui, le gros, le fort

«Ingles» était parti le matin après avoir mangé un morceau de pain et bu

un verre de vin. Et si le «caballero» désirait prendre le même chemin,

rien n’était plus simple, demain matin.

--«Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin? dit Byrne.»

--«Si, señor. Un brave garçon. Celui que le caballero avait vu partir.»

--«Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement

quand il m’a vu. Il allait entrer.»

--«Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait, il

s’en allait.»

Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif,

pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il

leur demanda:

--«Qui est-ce?»

--«Son «novio», crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est allé

jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin. Son

«novio». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens; elle

vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu.»

L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa

qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres

mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques, sa

bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage sombre,

empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant à

l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur

lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, «pour en avoir

une idée, nous dit Mr Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé

guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière.»

Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait,

quoique ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de

l’examiner comme s’il eût eu quelque chose de curieux écrit sur le

visage lui causassent un certain malaise. Mais tout valait mieux que

l’approche de ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses

appréhensions s’apaisèrent; peut-être rien que d’éprouver la sensation

de la chaleur après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après

la lutte qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin

contre la tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom.

Il devait maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir

rencontré Gonzales et ses gens.

Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une

outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La

sorcière au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui

parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de

l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait, dans

ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi dans la

«casa», il y avait bien longtemps.

La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret,

immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que

c’était une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison

quelconque) était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que

dégageaient les braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson,

tout en agitant doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au

mot d’archevêque, elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour

regarder Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et

ses dents blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de

cheminée. Il lui sourit.

Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son

arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé

contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller,

tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.

Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta

outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie,

entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières

s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle

qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence,

sans chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien

d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les

yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais

auparavant Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de

solidarité pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de

comprendre le sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant

violemment ses castagnettes. Il y eut un silence. Elle s’approcha de la

table, et se penchant au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier:

--«Señor, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre de

l’archevêque.»

Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait

sur un bâton; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé une

béquille.

Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme

serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas

douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement

d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du

dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières «affiliées au

Diable» et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se

demanda si Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente.

Et tout en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière

impression de sa présence tout proche. Tout était muet; au milieu de ce

calme, il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus

et troublant, parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots:

«M. Byrne, ouvrez l’œil». La voix de Tom. Il se sentit frémir; les

illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.

Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un

léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits

et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette

impression.

La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la

maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales,

étaient pleins de trous.

De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte en

bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du

corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou deux

dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille,

comprenant son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière

fumeuse à chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec une

attention soutenue; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.

--«Vous dormirez ici, señor», murmura-t-elle d’une voix, douce comme un

souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe.

--«_Buenas noches, señorita_», lui dit-il poliment en la lui prenant des

mains.

On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent

légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans étoile,

ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre, et

quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là,

immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et

l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté. Il

eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de

nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une

fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque

part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il

n’en pouvait distinguer les mots.

A la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans

l’obscurité; il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était

évanouie sans le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la

verrouilla de deux lourds verrous.

Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces

sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait

dormir? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait

vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit? Sa propre

nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.

Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond; juste

assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de

baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux; un

lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive toute

sculptée aux angles; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui avaient

l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur; une armoire à deux

battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il voulut

l’ouvrir; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint; il prit la

lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non: ce n’était pas une

porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus d’un pouce du mur

auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la porte de la chambre.

Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement pendant son

sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir? Il se le demanda avec angoisse.

Si seulement Tom était là, le brave marin qui avait combattu à ses côtés

dans une ou deux affaires difficiles et lui avait toujours prêché la

nécessité de prendre garde à lui. «Ce n’est pas malin, avait-il coutume

de dire, de se faire tuer dans une bataille. N’importe quel fou peut en

faire autant. Notre véritable affaire c’est de combattre les Français,

et de vivre pour les combattre encore un autre jour.» Byrne eut du mal à

ne pas se mettre à épier le silence. Il avait en quelque sorte la

conviction que rien ne le viendrait rompre, si ce n’est le son obsédant

de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu deux fois. Bizarre. Et, somme

toute, ce n’avait rien de surprenant, se dit-il en raisonnant, puisqu’il

avait pensé à cet homme pendant plus de trente heures, continuellement

et, qui plus est, avec incertitude. Son inquiétude au sujet de Tom

n’avait, en effet, jamais pris une forme définie: «Disparaître» était le

seul mot qui se rapportait à la notion du danger que pouvait courir Tom.

C’était tout à la fois vague et terrible: «Disparaître». Qu’est-ce que

cela signifiait?

Byrne frissonna; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom

n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau

le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit,

immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations

de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille:

rien ne vint. Tout à coup il eut cette pensée: «Il n’a pas disparu, mais

il ne peut pas se faire entendre».

Il se leva brusquement. Combien c’était absurde! Et déposant son

pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se

sentant tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur

le lit qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.

Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout,

car tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit,

cherchant à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah,

oui! Il se rappelait. Elle disait: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» C’était un

avertissement. Mais contre quoi?

Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda tout

autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il

promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra

le plafond; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux

énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et

comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible

l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne pouvait pas

enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant qu’il continuait à

s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il eut la sensation

qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement qu’il se

retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne. Qui eût

bien pu être là? Et pourtant...

Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme

conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre

pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas

mal de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et

marcha de long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule

inquiétude, qu’il ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le

lâcher. Les mots: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» continuaient à retentir dans

sa tête sur un ton d’avertissement.

--«N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de

dormir? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire, il se

dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y

renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières son

effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son

coutelas entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer.

Ils résistaient. Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein,

maintenant. Le «j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien»,

qu’il murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes

cédèrent et s’ouvrirent à la volée.

Il était là.

Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et

raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au

fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop

saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même

instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre

par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras

tremblants. Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de

la mort lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se

touchèrent. Ils vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne

pas le laisser tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour

déposer doucement par terre l’horrible fardeau; alors la tête lui

tourna, ses jambes se dérobèrent et il tomba sur les genoux, penché sur

le cadavre, les mains sur cette poitrine d’homme qui avait été naguère

pleine d’une vie généreuse et qui maintenant n’avait plus que

l’insensibilité de la pierre.

--«Mort, mon pauvre Tom», se répétait-il intérieurement. La lumière de

la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le regard

vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression vive et

gaie.

Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas

noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient

aussi enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement,

ce cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se

remplir de larmes. A part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses

vêtements ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une

lutte violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de

la ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de

l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter

dans son mouchoir.

Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à genoux,

il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin qui fut

jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un ris. Il

gisait là, raide et froid: son esprit joyeux et intrépide s’en était

allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers

lui, son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les

flots gris en rade de cette côte de rochers sauvages.

Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient

été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes

sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami.

Coupés! Peut-être avec le même couteau qui... La tête de l’une branlait;

l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et

chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes... Cela avait dû se

passer dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et

apporté là ensuite: Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces

deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à

l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses gardes,

car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand il était

chargé d’une mission... Comment l’avait-on tué? Qui avait pu le faire?

Comment?

Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus du

corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de

trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent

à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner

les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.

Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre,

cherchant la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu,

la trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement.

Il était intact. Il glissa la main sous la nuque; elle n’était pas

brisée. Les yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous

le menton, et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.

Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.

Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de cette

incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion.

La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile visage du

marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le cercle de la

lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait le plancher,

qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette chambre. «Il est mort

dehors», pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit corridor où l’on avait

à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse était venue

prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue de saisir son

pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna Byrne tout d’un

coup, car Tom aussi était armé, avec des armes précisément aussi

impuissantes que celles qu’il possédait: des pistolets, un coutelas. Et

Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens incompréhensibles.

Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte

et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le

corps. Ah! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait

promis pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son

homme. Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui

qui avait frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et

l’officier s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain

maintenant qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même

manière mystérieuse, laissant derrière lui un corps sans indices.

La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante blessure

d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement. Toutes

ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui

implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le

danger: «Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom?

Pourquoi ne me le dites-vous pas?» Mais dans sa rigidité impassible,

étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme si,

possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec

les vivants.

Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche,

ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il

voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour

lui si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout

l’indice que lui révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours

été si affectueuse, ce fut une toute petite meurtrissure au front,

presque rien, une simple marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la

regarda fixement, longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il

remarqua que les mains de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé

face à quelqu’un dans une bataille à coups de poings. Les articulations,

en y regardant de plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux

mains.

La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne

que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort en

se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et qui

pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un

souffle?

La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de Byrne,

comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de réduire un

objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi loin qu’il

pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants sur

ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure sur

son propre front, avant l’aube.

--«Je n’en puis plus», se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait

maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois,

attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait

plus le regarder.

A la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se

détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles,

et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur

le plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses

inanimées. D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le

lit, le retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la

couvrit; puis il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce

que se touchant, ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.

Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur

lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet

de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une

terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.

Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses

pieds; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au

bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites,

regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une

mystérieuse terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un

souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée.

Mais maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une

terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration

d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru

invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter

encore à son désespoir.

Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui

souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait

souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de son

trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi brave que

la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se faire sauter

la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait sur ses

membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se raidir peu à peu

autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les deux sorcières

entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles, grotesques,

monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une marque au front,

la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne pourrait rien contre

elles. Tom s’était défendu, lui; mais il n’était pas comme Tom. Ses

membres étaient déjà raides. Il était là immobile, se sentant mourir peu

à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant sans cesse dans leurs orbites,

parcourant les murs, le plancher, le plafond, encore, et encore, jusqu’à

ce que tout à coup, ils devinssent immobiles, fixes, comme des pierres,

hors de la tête, fixée dans la direction du lit.

Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils

cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir

épuisé toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa

tête. Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra,

et la sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue,

desséchée, se collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais

ne s’entr’ouvrirent pas. «Non, Tom», essaya de crier Byrne, mais il

n’entendit rien qu’un faible gémissement comme peut en pousser un

dormeur mal à l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui

semblait bien que le plafond avait bougé et devenait oblique, puis se

redressait, et de nouveau les rideaux se balancèrent doucement comme

s’ils allaient s’entr’ouvrir.

Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du

cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il

vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit

que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus

du lit s’était élevé d’un pied.

La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était

l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les

rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant

graduellement vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant

et, à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente

du dais monstrueux.

Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu près, et

tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter brusquement sa

forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant exactement dans

le rebord du bois de lit.

A une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre, puis

l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.

Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de rage

et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir ses

lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle il

avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre, contre

lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait encore essayé

de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort. Byrne était

certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante, et sa

phrase habituelle: «M. Byrne, ouvrez l’œil», et puis des mots qu’il

n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants des morts

est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.

Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet

horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses

efforts, lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La

rage de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de

chaotiques pensées d’extermination; il tournait autour de la chambre

comme s’il ne pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne

cessait de proférer de terribles menaces...

Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses

esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors.

Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh! bien, il

irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans aucun

doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une terreur

sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis armés.

Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant ses

armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte

cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement

ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut devant

lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention confuse

de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin de

montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses hommes

pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement jusqu’à

ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne, s’abattaient

sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée

sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang et

attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit

également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales

qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à

l’auberge, avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. «Son

Excellence, expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce

impétuosité, et en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami

et alors nous..., etc., etc.» Lorsque Byrne demanda ce qu’il était

advenu des sorcières, Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le

sol, puis fit calmement une réflexion morale: «La passion de l’or est

impitoyable chez les vieilles gens, señor, dit-il. Il est hors de doute

qu’elles avaient dû mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans

le lit de l’archevêque.»

--«Il y avait aussi une bohémienne,» dit Byrne faiblement, de la litière

improvisée sur laquelle une escouade de guerilleros le transportait vers

la côte.

--«C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est elle

qui la manœuvra aussi cette nuit-là», fut la réponse.

--«Mais pourquoi? Pourquoi? s’écria Byrne; pourquoi pouvait-elle

souhaiter ma mort?»

--«Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence», répondit

poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux de votre marin

sur elle; mais Votre Excellence peut être sûre que tout ce qu’il

convenait de faire dans cette circonstance a été fait.

Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre mort,

que Gonzales considérait comme «urgente en la circonstance». Le borgne

Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans la poitrine

la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la bière

grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une bande de

patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui

descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la

corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.

M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui

transportait le cadavre de son humble ami; car on avait décidé que Tom

Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de

Biscaye. L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier

regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline

quelque chose qui bougeait; il reconnut que c’était un petit homme à

chapeau jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom

Corbin serait resté à jamais mystérieux.

Juin 1913.

En marge des marées · 第 24 / 26 题