XII

Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne purent

rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental

Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement,

plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la pauvre miss

Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva son fiancé à

Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup de personnes

furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit le sujet de

bien des conversations pendant des semaines.

Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique

de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence

professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe

pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de

Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la

recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui

répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de

rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le mois

touchait à sa fin.

--Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le

journaliste.

Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la

paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes

étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à

foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.

Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette

battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à

tue-tête. A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés

sauvages et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que

s’était-il passé? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il,

par caprice, abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son

monde? On ne pouvait conclure.

Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent

des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la

baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du

promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales

de Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on

savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets

étaient réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en

silence, fit cette remarque:

--Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.

--Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en

détresse.

--J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son

corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument

rien trouvé nulle part.

On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin de

compte, inexplicable.

Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste

se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un nuage

noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline

centrale: et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait

sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si elle

gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.

En marge des marées · 第 22 / 26 题