Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne purent
rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental
Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement,
plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la pauvre miss
Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva son fiancé à
Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup de personnes
furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit le sujet de
bien des conversations pendant des semaines.
Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique
de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence
professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe
pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de
Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la
recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui
répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de
rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le mois
touchait à sa fin.
--Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le
journaliste.
Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la
paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes
étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à
foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.
Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette
battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à
tue-tête. A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés
sauvages et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que
s’était-il passé? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il,
par caprice, abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son
monde? On ne pouvait conclure.
Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent
des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la
baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du
promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales
de Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on
savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets
étaient réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en
silence, fit cette remarque:
--Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.
--Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en
détresse.
--J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son
corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument
rien trouvé nulle part.
On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin de
compte, inexplicable.
Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste
se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un nuage
noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline
centrale: et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait
sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si elle
gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.