I
Deux hommes causaient dans le cabinet du rédacteur en chef du journal le
plus important d’une grande ville coloniale. Tous deux étaient jeunes.
Le plus gros des deux, blond, d’aspect plus citadin, était le rédacteur
en chef et le co-propriétaire du journal.
L’autre s’appelait Renouard. On pouvait voir clairement sur son beau
visage bronzé que quelque chose le préoccupait. C’était un homme maigre,
tout à la fois nonchalant et actif.
Le journaliste reprit:
--Il paraît que vous avez dîné hier soir chez le vieux Dunster?
Il employait le mot «vieux» non pas dans le sens affectueux qu’on y
attache en parlant d’amis intimes, mais par simple constatation de la
réalité. Le Dunster en question était vieux, en effet. Ç’avait été l’un
des hommes politiques les plus considérables de la colonie: il s’était
retiré des affaires publiques après un voyage en Europe et un long
séjour en Angleterre, pendant lequel il avait eu une bonne presse. La
colonie en était fière.
--Oui, j’y ai dîné, dit Renouard. Le jeune Dunster m’a invité juste au
moment où je sortais de son bureau. On eût dit une soudaine inspiration,
et cependant je ne puis me défendre d’y soupçonner une arrière-pensée.
Il a beaucoup insisté. Il m’a assuré que son oncle serait enchanté de me
voir, ma nomination à la concession de Malata ayant été, lui avait dit
récemment celui-ci, l’un des derniers actes de sa vie politique.
--C’est très touchant. Le vieux «sentimentalise» de temps à autre sur le
passé.
--Je ne sais vraiment pas ce qui m’a fait accepter, continua Renouard.
La sentimentalité n’est pas mon fort. D’ailleurs, quoique le vieux
Dunster ait été assez aimable à mon égard, il ne m’a même pas demandé ce
que devenait mon exploitation de plantes à soie; il en a probablement
oublié l’existence. Je dois dire qu’il y avait chez lui beaucoup plus de
monde que je ne m’y attendais: c’était vraiment un grand dîner.
--J’y étais invité, reprit le journaliste, mais je n’ai pu m’y rendre.
Quand êtes-vous donc arrivé de Malata?
--Hier matin, à l’aube. J’ai fait jeter l’ancre à l’extrémité de
Garden-Point, dans la baie. Je suis arrivé dans le bureau du jeune
Dunster avant qu’il eût fini de dépouiller son courrier. L’avez-vous
jamais vu lire ses lettres? Je l’ai aperçu par la porte entre-bâillée.
Il tient les feuilles à deux mains, remonte les épaules jusqu’à ses
vilaines oreilles et rapproche son long nez de ses grosses lèvres comme
une pompe aspirante. Un vrai monstre commercial enfin!
--Ici on ne le considère pas comme un monstre, répliqua le journaliste
en examinant attentivement son interlocuteur.
--C’est sans doute que vous êtes habitué à sa figure, comme à beaucoup
d’autres. Je ne sais pourquoi, lorsque je viens en ville, l’aspect des
gens dans la rue me frappe si vivement. Ils semblent terriblement
expressifs.
--Et peu agréables?
--Non, pas toujours. L’effet est souvent frappant sans être absolument
net... Je sais, vous croyez que c’est le résultat de mon existence
solitaire.
--Assurément oui, je le crois. C’est très démoralisant. Vous ne voyez
personne autour de vous pendant des mois. Vous menez une existence tout
à fait malsaine.
L’autre eut à peine un sourire et murmura qu’en effet il s’était bien
passé onze mois depuis son dernier séjour en ville.
--Vous voyez, insista le rédacteur en chef. La solitude agit comme un
poison. Alors vous découvrez sur les visages des indices mystérieux et
pénétrants dont un homme bien portant ne se préoccupe pas. Voilà où vous
en êtes!
Geoffrey Renouard se garda bien de dire au journaliste que les indices
de son visage, un visage d’ami pourtant, l’ennuyaient au moins autant
que beaucoup d’autres. Il notait ces petits ravages que l’âge imprime
chaque jour sur une apparence humaine. Tout cela l’émouvait et
l’inquiétait, comme le signe d’un horrible travail intérieur,
terriblement visible pour un œil comme le sien, accoutumé à la solitude
de Malata, où il s’était établi après cinq ans d’explorations et
d’aventures.
--C’est un fait que lorsque je suis chez moi, à Malata, je ne vois
vraiment personne. Je ne fais pas attention aux «boys» de la plantation.
--Nous, ici, nous ne faisons pas attention aux gens dans les rues. Voilà
qui est raisonnable!
Le visiteur ne répondit rien, afin d’éviter une discussion. Ce qu’il
était venu chercher au bureau de la rédaction, ce n’était pas de la
controverse, mais un renseignement. Il hésitait à aborder son sujet. La
vie solitaire donne à l’homme une réserve à l’égard de tout commérage,
surtout dans ses rapports avec les gens pour qui médire de son prochain
est l’emploi le plus habituel de la langue.
--Vous êtes très occupé? dit-il.
Le rédacteur, qui était en train de marquer au crayon rouge une grande
bande de papier imprimé, jeta son crayon en disant:
--Non, j’ai fini. Carnet mondain! Ce bureau-ci est un endroit où l’on
sait tout sur tout le monde, sur ceux qui comptent et ceux même qui ne
comptent pas. Il passe ici des gens bizarres, des vagabonds de toutes
sortes, de l’intérieur, du Pacifique. Mais à propos, l’autre jour, la
dernière fois que vous étiez ici, vous avez ramassé un de ces pauvres
diables pour en faire votre assistant, n’est-ce pas?
--J’ai pris un assistant uniquement pour faire cesser vos sermons sur le
danger de la solitude, répondit rapidement Renouard. Et le journaliste
se mit à rire devant cette intonation un peu rancunière. Si peu bruyant
que fût son rire, sa personne replète en était secouée. Il était
parfaitement persuadé que son jeune ami s’était rangé à son avis sans
croire tout à fait à sa sagesse ou à sa sagacité. C’était pourtant lui
qui avait, des premiers, aidé Renouard dans ses desseins d’exploitation:
cinq années d’aventures scientifiques, de travaux, de dangers et de
ténacité, le tout conduit avec une rare valeur, et qu’un gouvernement
économe avait si modestement récompensé par la concession de l’île de
Malata.
Encore cette récompense n’avait-elle été due qu’à l’éloquence du
journaliste, par la parole et par la plume: il disposait d’une certaine
influence dans la ville. Incertain du degré d’affection que Renouard
pouvait avoir pour lui, il n’éprouvait pas lui-même une grande sympathie
pour certains côtés de cette nature qu’il ne pouvait démêler. Pourtant
il sentait confusément que c’était là sa personnalité véritable,--et
peut-être absurde. Ainsi, par exemple, dans le cas de cet assistant,
Renouard s’était incliné devant les arguments de son ami et protecteur,
arguments contre l’influence malsaine de la solitude, arguments en
faveur d’un compagnon, fût-il même querelleur. Très bien. Il s’était
montré docile et même aimable en cette circonstance. Mais ensuite
qu’avait-il fait? Au lieu de prendre conseil de son ami, d’un homme qui
précisément connaissait la foule de gens sans emploi qui traîne sur le
pavé de la ville, voilà que cet extraordinaire Renouard, tout à coup et
presque en cachette, ramasse quelqu’un, Dieu sait qui, et s’embarque
dare-dare avec lui pour Malata. Cette façon d’agir à son égard était
aventureuse et sournoise. C’était là son genre. Aussi le journaliste,
qui n’avait pas trouvé la chose à son goût, continua de rire, puis
s’arrêtant soudain:
--Oh! oh! oui, à propos de votre assistant...
--Eh bien, quoi? dit Renouard après un silence, tandis que son visage
prenait un air d’ennui.
--N’avez-vous rien à m’en dire?
--Rien, si ce n’est... Et l’expression butée qu’avaient prise le visage
et la voix de Renouard s’effaça, tandis qu’il semblait hésiter un
moment; puis changeant d’idée: «Non, dit-il, rien du tout.»
--Vous ne l’avez pas ramené avec vous, par hasard, pour le changer
d’air.
Le planteur de Malata regarda fixement son ami, puis secouant la tête il
murmura négligemment:
--Je pense qu’il est très bien où il est... Mais j’aimerais bien que
vous me disiez pourquoi le jeune Dunster a tant insisté pour m’avoir à
dîner chez son oncle hier soir. Tout le monde sait combien je suis peu
mondain.
Le rédacteur se récria devant tant de modestie. Son ami ignorait-il
qu’il était leur seul et unique explorateur, l’homme qui expérimentait
la plante à soie...
--Cela ne me dit toujours pas pourquoi j’ai été invité hier soir. Car
jamais le jeune Dunster n’a songé à me faire cette politesse auparavant.
--Notre brave Willie ne fait jamais rien sans raison, c’est vrai.
--Et chez son oncle surtout...
--Il y habite.
--C’est vrai, mais il aurait pu m’inviter ailleurs. Le plus curieux est
qu’il m’a bien paru que l’oncle n’avait rien de particulier à me dire.
Il m’a souri aimablement deux ou trois fois, et c’est tout. C’était un
grand dîner, environ seize personnes.
Le rédacteur, après avoir dit qu’il regrettait de n’avoir pu y aller,
voulut savoir si les gens étaient intéressants.
Renouard regretta que son ami n’eût pas été là. Lui dont l’affaire ou du
moins la profession, était de savoir tout ce qui se passait sur cette
partie du globe, il aurait probablement pu lui dire qui étaient, parmi
les invités, certains nouveaux venus. Le jeune Dunster (Willie), orné
d’un énorme plastron de chemise et sa peau blanche luisant
désagréablement entre ses rares cheveux noirs ramenés par mèches sur le
sommet de sa tête, s’était précipité sur lui et l’avait présenté à ces
personnes, comme il l’eût fait d’un chien savant ou d’un enfant prodige.
Décidément, il détestait Willie: encore un de ces gros individus
accaparants.
Il y eut un silence. Renouard semblait n’avoir plus rien à dire, lorsque
tout à coup il aborda le vrai motif de sa visite au bureau de la
rédaction.
--Ils m’ont eu l’air de gens qui sont sous l’effet d’un enchantement.
Le rédacteur jeta vers son ami un regard approbateur. Que cela fût ou
non la conséquence de sa vie solitaire, c’était en tous cas une nouvelle
preuve de sa faculté de pénétrer les physionomies.
--Vous avez omis de me les nommer; mais je puis essayer de les deviner,
peut-être? Vous voulez parler du professeur Moorsom, de sa fille et de
sa sœur, n’est-ce pas?
Renouard approuva:
--Oui, une dame à cheveux blancs.
Mais par son silence et son regard fuyant il était facile de comprendre
que ce n’était pas la dame à cheveux blancs qui l’avait intéressé.
--Ma foi, dit-il en reprenant son maintien habituel, il m’a semblé que
je n’étais invité là que pour servir d’interlocuteur à cette jeune
fille.
Il ne dissimula pas qu’il avait été vivement frappé par l’aspect de
celle-ci. Personne n’aurait pu échapper à cette impression. Elle
différait complètement de toutes les personnes présentes, et cela ne
tenait pas uniquement à ce que sa robe venait de Londres.
Lui, ne l’avait pas conduite à table; c’était Willie. Ce n’était
qu’après, sur la terrasse...
La soirée était délicieusement calme. Il s’était assis à l’écart, seul,
avec le désir d’être ailleurs, à bord de sa goélette, de préférence, et
débarrassé de ce harnachement mondain. Il n’avait pas, en tout, échangé
quarante paroles avec les autres convives. Tout à coup il l’avait vue,
de loin, venir seule, vers lui, le long de la terrasse faiblement
éclairée.
Elle était grande et souple et portait avec noblesse une tête couronnée
d’une chevelure luxuriante, et à laquelle Renouard trouva un caractère
particulier, quelque chose d’un peu païen.
Il avait été sur le point de se lever, mais l’approche résolue de la
jeune fille l’avait fait rester à sa place. Il ne l’avait pas beaucoup
regardée au cours de la soirée. Il n’avait pas cette liberté de regard
que donnent l’habitude de la société et la fréquentation des étrangers;
ce n’était pas à vrai dire de la timidité, mais seulement la réserve
d’un homme inhabile aux manœuvres de cette curiosité négligente qui sait
tout voir sans y paraître.
Tout ce qu’avait retenu son premier regard scrutateur, immédiatement
abaissé, ç’avait été l’impression des cheveux d’un roux splendide et de
deux yeux très noirs. L’effet en avait été troublant, mais furtif; il
l’avait presque oublié, lorsque tout à coup il la vit venir sur la
terrasse, dans le rythme ondulant de toute sa personne, lente et
empressée tout à la fois, comme si elle se contraignait. La lumière
d’une fenêtre ouverte l’éclaira au passage, et la masse illuminée de ses
cheveux relevés apparut soudain incandescente, ciselée et fluide,
évoquant à l’esprit l’image d’un casque de cuivre poli, ou les lignes
mouvantes d’un métal en fusion. A cette vue une admiration étonnée
s’était emparée de Renouard; mais il n’en souffla mot à son ami le
rédacteur. Il ne lui confia pas non plus comment cette approche avait
fait surgir en son esprit l’image de la grâce, de l’amour infini, et ce
sens d’inépuisable joie que contient la beauté. Non, ce dont il fit part
au rédacteur ce ne furent pas ses émotions, mais de simples faits
énoncés d’une voix lente et en termes ordinaires.
--Cette jeune fille vint s’asseoir près de moi. Elle me dit: «Êtes-vous
Français, Monsieur Renouard?»
Il avait respiré une bouffée d’un parfum subtil dont il ne parla pas non
plus: d’un parfum qu’il ne connaissait pas. La voix était grave et
distincte. Les épaules et les bras nus brillaient d’une splendeur
extraordinaire et, lorsqu’elle avait avancé la tête dans la lumière, il
avait pu voir l’admirable ligne de son visage, le nez fin et droit aux
narines mobiles, et le coup de pinceau exquis de ses lèvres rouges sur
cet ovale sans couleur. L’expression des yeux se noyait dans un jeu
d’ombres mystérieuses de jais et d’argent, sous les reflets de cuivre et
d’or rouge de la chevelure. On eût dit un être fait d’ivoire et de
métaux précieux transmués en un tissu vivant.
--Je lui ai dit que ma famille vivait au Canada et que j’avais été élevé
en Angleterre, avant de venir ici. Je ne puis comprendre quel intérêt
elle a pu prendre à mon histoire.
--Et vous vous en plaignez?
Le ton du journaliste sembla froisser légèrement le planteur de Malata.
--Non, dit-il d’une voix étouffée et presque maussade. Puis, après un
court silence, il reprit:
--Étrange. Je lui ai raconté comment j’étais parti courir le monde à
dix-neuf ans, presque au sortir de l’école. Il paraîtrait que son frère
m’avait précédé de deux ans dans le même collège. Elle a voulu savoir ce
que j’ai fait d’abord en arrivant ici; quels emplois on pouvait y
trouver, où l’on pouvait aller, ce qui pouvait vous arriver. Comme si je
pouvais dire ou prédire, d’après mon expérience, la destinée des gens
qui viennent ici avec cent projets divers et pour cent raisons
différentes..., ou même sans autre raison que l’amour du changement, qui
vont, viennent et disparaissent. Incroyable. On aurait dit qu’elle
voulut m’entendre raconter leurs histoires: je lui ai dit que la plupart
ne valaient pas la peine d’être racontées.
L’éminent journaliste, la tête appuyée sur son poing gauche et le coude
sur la table, écoutait avec une grave attention, mais ne paraissait pas
aussi surpris que Renouard semblait s’y attendre; aussi ce dernier
demanda-t-il brusquement:
--Vous savez quelque chose?
L’homme universel hocha la tête et dit:
--Oui, oui, mais allez toujours.
--C’est tout. Je ne sais rien de plus. Je me suis vu engagé dans le
récit détaillé de mes propres aventures, au début de ma carrière. Il est
impossible qu’elle ait pu y trouver un intérêt quelconque. Vraiment
c’est tout à fait extraordinaire. Ces gens ont quelque chose en tête.
Nous étions assis dans la lumière de la fenêtre, et le père rodait sur
la terrasse, les mains derrière le dos, la tête basse. La dame à cheveux
blancs est venue deux fois à la fenêtre de la salle à manger, j’en suis
certain. Les autres convives commençaient à prendre congé, et cependant
nous restions assis là. Cette famille est probablement descendue chez
les Dunster. C’est la vieille Madame Dunster qui a mis fin à la
situation. Le père et la tante tournaient aux alentours comme s’ils
n’osaient pas s’approcher de cette fille. Tout d’un coup elle s’est
levée, m’a serré la main et m’a dit qu’elle comptait bien me revoir.
Tout en parlant, Renouard revoyait le balancement de son corps plein de
force et de charme, il sentait la pression de sa main, il entendait
encore les derniers accents de ce grave murmure jaillissant de cette
gorge si blanche dans la lumière de la fenêtre et il se rappelait les
rayons noirs de ses yeux résolus, glissant sur son visage au moment où
elle lui avait tourné le dos. Il revoyait tout, et pourtant ce n’était
pas vraiment avec plaisir. C’était plutôt émouvant comme s’il s’était
découvert une nouvelle faculté. Il y a des facultés dont on se passerait
bien volontiers, comme par exemple celle de voir à travers un mur de
pierre, ou de se rappeler une personne avec cette netteté surnaturelle.
Et que penser de ces parents qui l’entouraient avec cet air d’anxieuse
sollicitude? Ces figures du monde civilisé ne cessaient de se dresser
devant lui. Ces êtres s’interposaient si fortement entre lui et la
réalité du monde extérieur qu’il s’était senti poussé vers le bureau de
son ami. Il espérait qu’un renseignement banal viendrait chasser de sa
pensée les fantômes de ce dîner inattendu. A vrai dire, la personne
qualifiée qu’il aurait dû voir était le jeune Dunster, mais il ne
pouvait absolument pas souffrir Willie Dunster.
Sur ces entrefaites, le rédacteur avait changé d’attitude, et faisant
maintenant face à sa table de travail, il souriait légèrement, d’un air
entendu.
--Une fille étonnante, hein?
L’incongruité de ce terme aurait suffi à faire bondir de sa chaise
n’importe qui. Étonnante! cette jeune fille, étonnante! Étonn... Mais
Renouard contint ses sentiments. Son ami n’était pas un homme à qui
faire des confidences, et, somme toute, ce genre de conversation était
bien ce qu’il était venu entendre. Comme il avait néanmoins fait un
geste, il se rencogna et dit avec une indifférence parfaitement feinte
qu’elle était, en effet, très..., surtout parmi cette collection de
personnes mal fagotées. Il n’y avait pas là une femme de moins de
quarante ans.
--Est-ce ainsi qu’on parle de la crème de notre société, du «dessus du
panier», comme on dit en France, s’écria le journaliste en feignant
l’indignation. Savez-vous que vous ne ménagez guère vos expressions?
--Je m’exprime très peu, déclara Renouard d’un ton sérieux.
--Je vais vous dire ce que vous êtes. Vous êtes un garçon qui ne pèse
pas ses paroles. Avec moi, naturellement, cela n’a pas d’importance;
mais, vous ne saurez jamais...
--Ce qui m’a surtout frappé, interrompit Renouard, c’est que ce soit moi
qu’elle ait choisi pour une aussi longue conversation.
--C’est peut-être que vous étiez l’homme le plus remarquable de la
soirée.
Renouard secoua la tête:
--Vous avez manqué votre effet, mon cher, il faudra essayer autre chose,
dit-il avec calme.
--Vous ne me croyez pas? Ah! modeste personnage! C’est bon! Mais
laissez-moi vous assurer qu’en temps ordinaire j’aurais eu raison. Vous
êtes suffisamment remarquable pour cela. Mais aussi vous me faites
l’effet d’un garçon assez perspicace. Eh! bien, les circonstances sont
extraordinaires. Pardieu! elles le sont.
Il se mit à rêver. Au bout d’un moment, le planteur de Malata laissa
tomber négligemment:
--Et vous les connaissez?
--Et je les connais, répliqua l’universel journaliste, du ton le plus
simple, car l’occasion était trop particulière pour faire montre de sa
vanité professionnelle; cette vanité si familière à Renouard qu’il
s’étonna de n’en pas avoir le spectacle et qu’il appréhenda là-dessous
de fâcheuses nouvelles.
--Vous avez rencontré ces personnes? demanda-t-il.
--Non, je devais les rencontrer hier soir, mais je me suis vu forcé
d’écrire le matin à Willie pour m’excuser. C’est alors qu’il a eu la
lumineuse idée de vous inviter à ma place, en supposant que vous
pourriez être utile. Willie est parfois stupide; il est évident que vous
êtes le dernier à pouvoir servir à quoi que ce soit dans cette histoire.
--Comment se fait-il que je m’y trouve mêlé, quelle qu’elle puisse être?
Et ici une sourde irritation altéra légèrement la voix de Renouard:
--Je ne suis arrivé que d’hier matin.