Les contes réunis dans ce livre ont soulevé, lors de leur publication,
deux remarques en manière de commentaires et une accusation critique
nettement caractérisée. L’un des comptes-rendus remarqua que je me
complaisais à parler de gens qui vont à la mer, ou qui vivent sur des
îles solitaires, et complètement libérés des entraves habituelles au
monde civilisé; et cela, disait-on, parce que de tels personnages me
permettaient de donner libre cours à une imagination qui ne se trouve
ainsi liée que par les lois naturelles, et les plus universelles d’entre
les conventions humaines. Cette remarque contient, à vrai dire, une part
de vérité. C’est seulement dans l’idée d’un choix délibéré qu’elle
manque son but. Je n’ai, en aucune façon, recherché une liberté
d’imagination particulière, ni un jeu plus libre de la fantaisie dans le
choix que j’ai fait de mes personnages ou de mes sujets. La nature de
mes connaissances, des suggestions et des idées où mes créations ont
trouvé leur origine a dépendu directement des conditions même de ma vie
active. Elle a dépendu de contacts, et même de très légers contacts,
plutôt que d’une réelle expérience, parce que, en fait, ma vie est loin
d’avoir été une vie d’aventures. Même aujourd’hui, quand ma pensée se
reporte vers mon passé avec un certain regret (Qui pourrait ne pas
regretter sa jeunesse?) et une indubitable affection, sa couleur
emprunte la sobre nuance d’un labeur assez rude et d’obligations
exigeantes, toutes choses qui, par elles-mêmes, n’entraînent guère une
sensation de romantisme. Si ces choses exercent rétrospectivement une
vive attraction sur moi, c’est, il me semble, que le sentiment
romantique de la réalité était une faculté innée en moi, une faculté qui
peut bien être en soi une malédiction, mais qui, disciplinée par le
sentiment de la responsabilité personnelle et par la reconnaissance de
ces rudes faits de la vie que nous partageons avec le reste de
l’humanité, ne devient plus qu’un point de vue duquel les ombres même de
la vie apparaissent colorées d’un rayonnement intérieur.
[2] Cette “Note de l’Auteur”, encore inédite en anglais, a été écrite
à l’intention du présent ouvrage pour la collection des Œuvres
Complètes de l’écrivain: “_The Works of Joseph Conrad_” (William
Heinemann, London, 1921), collection actuellement en cours de
publication.
Un semblable romantisme n’est point un péché. La vérité ne lui fait pas
tort. Ce romantisme essaie seulement de faire bon cœur contre mauvaise
fortune, si mauvaise que celle-ci puisse être: et dans cette malechance
même il sait découvrir une certaine beauté.
J’entends ici le romantisme considéré du point de vue de la vie et non
pas du point de vue de la littérature d’imagination, ce romantisme, qui,
à ses débuts, s’associait uniquement à des sujets du Moyen-Age, ou, tout
au moins, à des sujets puisés dans un passé reculé. Mes sujets n’ont
rien de moyen-âgeux: et j’ai sur eux quelque droit, car mon passé est
bien à moi. Si leur cours se déroule hors de la large voie de la vie
sociale organisée, c’est peut-être dû à ce que j’ai moi-même, en quelque
sorte, rompu avec elle de bonne heure et obéi à une impulsion qui devait
m’être assez naturelle pour avoir pu me soutenir à travers tous risques
de désillusion. Toutefois cette origine de mon œuvre littéraire est loin
d’avoir donné plus libre carrière à mon imagination. Tout au contraire,
le simple fait d’avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire
de l’expérience quotidienne m’a mis dans l’obligation de demeurer encore
plus scrupuleusement fidèle à la vérité de mes propres sensations. Le
problème consistait à rendre vraisemblables des sujets inaccoutumés.
Pour cela j’ai dû créer pour eux, reproduire pour eux, étendre autour
d’eux, l’atmosphère même de leur réalité. Ce fut là la tâche la plus
difficile de toutes et la plus importante, et qui avait pour but de
rendre avec conscience cette vérité dans la pensée comme dans les faits,
qui a toujours été mon but.
La seconde des remarques auxquelles j’ai fait allusion plus haut
consistait à faire observer que, dans ce volume, le tout était plus
grand que les parties. J’en laisse juges mes lecteurs, me contentant de
remarquer que s’il en est vraiment ainsi, il me faut le prendre pour un
hommage rendu à ma personnalité, puisque ces contes qui semblent
implicitement se tenir si bien ensemble qu’on a cru devoir les
considérer en bloc et les juger comme le produit de la même disposition
d’esprit, ont été écrits à différentes époques, sous des influences
diverses, et avec l’intention déterminée de tenter plusieurs façons de
raconter une histoire. Les idées et les suggestions de ces contes me
sont venues à différents moments et dans des parties du globe fort
distantes les unes des autres. Ce livre a été l’objet de critiques de
diverse nature, en général des plus justifiables, mais qui, en deux ou
trois occasions, m’ont grandement surpris. Entre autres une accusation
de faux réalisme portée contre le conte du début, _le Planteur de
Malata_. Je l’aurais jugée assez sérieuse, si je n’avais découvert, en
lisant plus avant, que le distingué critique ne m’accusait, somme toute,
que d’avoir cherché à éluder une heureuse conclusion, simplement par une
sorte de lâcheté morale, par peur d’être pris pour un esprit
superficiellement sentimental. Où (et de quelle sorte) y a-t-il dans _le
Planteur de Malata_ un seul germe de bonheur qu’on eût pu faire
fructifier à la fin? je me perds à le chercher. Une critique de ce genre
me paraît méconnaître tout le propos et le sens même d’un ouvrage dont
l’intention première était principalement d’ordre esthétique: un essai
de description et de narration autour d’une situation psychologique
donnée.
Plus sérieuse était la critique que me fit de vive voix un vieil ami que
j’apprécie fort et dont l’opinion était que, dans la scène auprès du
rocher (scène qui, du point de vue psychologique, est décisive), ni
Felicia Moorsom, ni Geoffrey Renouard ne trouvent ce qu’il conviendrait
qu’ils se dissent. Je ne discutai pas ce point-là sur le moment,
d’autant plus qu’à dire vrai je ne me sentais pas moi-même entièrement
satisfait de la scène. En relisant ce dialogue, plus tard, en vue de
cette édition, j’en suis venu à conclure que ce qu’il y a de vrai dans
la critique de mon ami, c’est que les personnages sont un peu trop
explicites à l’endroit de leur émotion, et qu’ils détruisent ainsi, dans
une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leurs
personnalités. Je le regrette vivement car je considère _le Planteur de
Malata_ comme la presque réalisation de la tentative que j’avais
entreprise de faire une chose très difficile, et que j’eusse aimé avoir
accomplie aussi parfaitement qu’il m’était possible. Toutefois, si l’on
considère le diapason et la tonalité de tout ce conte, il est bien
difficile d’imaginer ce que ces deux personnages auraient pu trouver
d’autre à se dire, à ce moment précis, à cet endroit particulier de la
surface du globe. Dans la disposition d’esprit où ils se trouvent tous
les deux, et étant donné l’état exceptionnel de leurs sentiments, ils
auraient pu dire n’importe quoi.
N’importe quoi! L’éminent critique qui m’a accusé d’un faux réalisme né
de ma timidité se trompe entièrement. Je voudrais lui demander ce qu’il
imagine qu’une étreinte, en quelque sorte, pour toute la vie, de Felicia
Moorsom et de Geoffrey Renouard aurait bien pu être? Eût-elle même pu
exister? Eût-elle été vraisemblable? Non! je n’ai rien éludé par
timidité ni par paresse. Et peut-être même qu’une légère défiance à
l’égard de mes propres forces n’eut pas été déplacée en cette affaire.
Elle m’a fait défaut; je ressemble à Geoffrey Renouard en ce que je ne
puis, une fois engagé dans une aventure, supporter l’idée d’y renoncer.
Le moment était venu pour ces deux êtres de se découvrir l’un à l’autre.
Ils _devaient_ le faire. Rendre le moment décisif d’un sentiment avec
les seuls termes du langage humain est vraiment une impossible tâche.
Les mots écrits n’en constituent qu’une sorte de traduction. Et, si
cette traduction, par manque d’habileté ou par un extrême désir de bien
faire, en arrive à être trop littérale, les personnages en proie au
travail de la passion quelle qu’elle soit, au lieu de se révéler
eux-mêmes, ce qui serait de l’art, en arrivent à se trahir, ce qui n’est
ni de l’art ni de la vie. Pas même de la vérité; en tout cas pas toute
la vérité, car c’est la vérité privée de toutes ces réserves, de toutes
ces distinctions nécessaires et sympathiques qui lui donnent sa
véritable forme, ses justes proportions, son semblant de rapport humain.
Oui, la tâche qui consiste à traduire les passions avec des paroles, on
peut vraiment déclarer qu’elle est «trop difficile». Mon impénitence
habituelle me rend néanmoins heureux d’avoir tenté ce conte avec tous
ses dessous, toutes ses complications, y compris la scène auprès du
rocher gris qui couronne la hauteur de Malata. Toutefois je ne suis pas
satisfait du résultat d’une façon assez excessive pour ne pas excuser un
patient lecteur qui s’en montrerait déçu.
Je ne me suis point réservé de place pour parler des trois autres
contes; car je ne crois pas qu’ils réclament de commentaires détaillés.
Chacun d’eux a une couleur particulière, et j’ai essayé délibérément de
donner à chacun d’eux un ton spécial et une différente construction de
phrases. L’on m’a demandé dans un compte rendu relatif à l’_Auberge des
deux Sorcières_, si j’avais jamais rencontré un conte intitulé _A very
strange bed_, qui fut publié dans _Household Words_, en 1852 ou 53. Je
n’ai jamais vu un seul numéro de _Household Words_ de cette période. Un
lit de ce genre fut découvert dans une auberge, sur la route de Rome à
Naples, vers la fin du XVIIIe siècle. Où j’en ai trouvé l’indication, je
ne saurais le dire à présent, je suis certain toutefois que ce n’est pas
un conte. Ce lit est le seul _fait_ que contienne l’_Auberge des deux
Sorcières_. Les deux autres contes en renferment de plus nombreux,
suggérés par mon expérience personnelle.
1920