NE CROYEZ PAS AUX CHRONOMÈTRES.

En revenant à moi, je vis la chambre pleine de gens vêtus de noir, qui

s’abordaient d’un air triste et se serraient la main avec un cordialité

mélancolique, comme des personnes affligées d’une douleur commune.

Ils disaient:

«Le Temps est mort; désormais il n’y aura plus ni années, ni mois, ni

heures; le Temps est mort, et nous allons à son convoi.

—Il est vrai qu’il était bien vieux, mais je ne m’attendais pas à

cet événement; il se portait à merveille pour son âge, ajouta une des

personnes en deuil que je reconnus pour un peintre de mes amis.

—L’éternité était usée, il faut bien faire une fin, reprit un autre.

—Grand Dieu! m’écriai-je frappé d’une idée subite, s’il n’y a plus de

temps, quand pourra-t-il être onze heures?...

—Jamais... cria d’une voix tonnante Daucus-Carota, en me jetant son

nez à la figure, et en se montrant à moi sous son véritable aspect...

Jamais... il sera toujours neuf heures un quart... L’aiguille restera

sur la minute où le temps a cessé d’être, et tu auras pour supplice

de venir regarder l’aiguille immobile, et de retourner t’asseoir pour

recommencer encore, et cela jusqu’à ce que tu marches sur l’os de tes

talons.»

Une force supérieure m’entraînait, et j’exécutai quatre ou cinq cents

fois le voyage, interrogeant le cadran avec une inquiétude horrible.

Daucus-Carota s’était assis à califourchon sur la pendule et me faisait

d’épouvantables grimaces.

L’aiguille ne bougeait pas.

«Misérable! tu as arrêté le balancier, m’écriai-je ivre de rage.

—Non pas, il va et vient comme à l’ordinaire...; mais les soleils

tomberont en poussière avant que cette flèche d’acier ait avancé d’un

millionième de millimètre.

—Allons, je vois qu’il faut conjurer les mauvais esprits, la chose

tourne au spleen, dit le _voyant_, faisons un peu de musique. La harpe

de David sera remplacée cette fois par un piano d’Erard.»

Et, se plaçant sur le tabouret, il joua des mélodies d’un mouvement vif

et d’un caractère gai...

Cela paraissait beaucoup contrarier l’homme-mandragore, qui

s’amoindrissait, s’aplatissait, se décolorait et poussait des

gémissements inarticulés; enfin il perdit toute apparence humaine, et

roula sur le parquet sous la forme d’un salsifis à deux pivots.

Le charme était rompu.

«Alleluia! le Temps est ressuscité, crièrent des voix enfantines et

joyeuses; va voir la pendule maintenant!»

L’aiguille marquait onze heures.

«Monsieur, votre voiture est en bas,» me dit le domestique.

Le rêve était fini.

Les hachichins s’en allèrent chacun de leur côté, comme les officiers

après le convoi de Malbrouck.

Moi, je descendis d’un pas léger cet escalier qui m’avait causé tant

de tortures, et quelques instants après j’étais dans ma chambre en

pleine réalité; les dernières vapeurs soulevées par le hachich avaient

disparu.

Ma raison était revenue, ou du moins ce que j’appelle ainsi, faute

d’autre terme.

Ma lucidité aurait été jusqu’à rendre compte d’une pantomime ou d’un

vaudeville, ou à faire des vers rimants de trois lettres.

Romans et contes · 第 58 / 71 题