Pendant mon extase, Daucus-Carota était rentré.
Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses racines proprement
tortillées, il attachait sur moi des yeux flamboyants; son bec claquait
d’une façon si sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait
dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai malgré
moi.
Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et de grimaces, et
se rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un
cul-de-jatte dans sa gamelle.
Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont
l’accent m’était bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle
appartenait, me dit:
«Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t’a
escamoté la tête, et mis à la place, non pas une tête d’âne comme Puck
à Bottom, mais une tête d’éléphant!»
Singulièrement intrigué, j’allai droit à la glace, et je vis que
l’avertissement n’était pas faux.
On m’aurait pris pour une idole indoue ou javanaise: mon front s’était
haussé, mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes
oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément,
j’étais couleur d’indigo, comme Shiva, le dieu bleu.
Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-Carota, qui sautait
et glapissait, et donnait tous les signes d’une terreur extrême; je
parvins à l’attraper, et je le cognai si violemment sur le bord de la
table, qu’il finit par me rendre ma tête, qu’il avait enveloppée dans
son mouchoir.
Content de cette victoire, j’allai reprendre ma place sur le canapé;
mais la même petite voix inconnue me dit:
«Prends garde à toi, tu es entouré d’ennemis; les puissances invisibles
cherchent à t’attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici: essaye de
sortir, et tu verras.»
Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi
que les membres du club n’étaient autres que des cabalistes et des
magiciens qui voulaient m’entraîner à ma perte.