KIEF.

Le thème attaqué était, je crois, l’air d’Agathe dans le _Freischütz_;

cette mélodie céleste eut bientôt dissipé, comme un souffle qui balaye

des nuées difformes, les visions ridicules dont j’étais obsédé. Les

larves grimaçantes se retirèrent en rampant sous les fauteuils, où

elles se cachèrent entre les plis des rideaux en poussant de petits

soupirs étouffés, et de nouveau il me sembla que j’étais seul dans le

salon.

L’orgue colossal de Fribourg ne produit pas, à coup sûr, une masse de

sonorité plus grande que le piano touché par le _voyant_ (on appelle

ainsi l’adepte sobre). Les notes vibraient avec tant de puissance,

qu’elles m’entraient dans la poitrine comme des flèches lumineuses;

bientôt l’air joué me parut sortir de moi-même; mes doigts s’agitaient

sur un clavier absent; les sons en jaillissaient bleus et rouges, en

étincelles électriques; l’âme de Weber s’était incarnée en moi.

Le morceau achevé, je continuai par des improvisations intérieures,

dans le goût du maître allemand, qui me causaient des ravissements

ineffables; quel dommage qu’une sténographie magique n’ait pu

recueillir ces mélodies inspirées, entendues de moi seul, et que je

n’hésite pas, c’est bien modeste de ma part, à mettre au-dessus des

chefs-d’œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.

O Pillet! ô Vatel! un des trente opéras que je fis en dix minutes vous

enrichirait en six mois.

A la gaieté un peu convulsive du commencement avait succédé un

bien-être indéfinissable, un calme sans bornes.

J’étais dans cette période bienheureuse du hachich que les Orientaux

appellent le _kief_. Je ne sentais plus mon corps; les liens de la

matière et de l’esprit étaient déliés; je me mouvais par ma seule

volonté dans un milieu qui n’offrait pas de résistance.

C’est ainsi, je l’imagine, que doivent agir les âmes dans le monde

aromal où nous irons après notre mort.

Une vapeur bleuâtre, un jour élyséen, un reflet de grotte azurine,

formaient dans la chambre une atmosphère où je voyais vaguement

trembler des contours indécis; cette atmosphère, à la fois fraîche et

tiède, humide et parfumée, m’enveloppait, comme l’eau d’un bain, dans

un baiser d’une douceur énervante; si je voulais changer de place,

l’air caressant faisait autour de moi mille remous voluptueux; une

langueur délicieuse s’emparait de mes sens et me renversait sur le

sofa, où je m’affaissais comme un vêtement qu’on abandonne.

Je compris alors le plaisir qu’éprouvent, suivant leur degré de

perfection, les esprits et les anges en traversant les éthers et les

cieux, et à quoi l’éternité pouvait s’occuper dans les paradis.

Rien de matériel ne se mêlait à cette extase; aucun désir terrestre

n’en altérait la pureté. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu

l’augmenter, Roméo hachichin eût oublié Juliette. La pauvre enfant,

se penchant dans les jasmins, eût tendu en vain du haut du balcon, à

travers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait resté au bas de

l’échelle de soie, et, quoique je sois éperdument amoureux de l’ange de

jeunesse et de beauté créé par Shakspeare, je dois convenir que la plus

belle fille de Vérone, pour un hachichin, ne vaut pas la peine de se

déranger.

Aussi je regardais d’un œil paisible, bien que charmé, la guirlande

de femmes idéalement belles qui couronnaient la frise de leur divine

nudité; je voyais luire des épaules de satin, étinceler des seins

d’argent, plafonner de petits pieds à plantes roses, onduler des

hanches opulentes, sans éprouver la moindre tentation. Les spectres

charmants qui troublaient saint Antoine n’eussent eu aucun pouvoir sur

moi.

Par un prodige bizarre, au bout de quelques minutes de contemplation,

je me fondais dans l’objet fixé, et je devenais moi-même cet objet.

Ainsi je m’étais transformé en nymphe Syrinx, parce que la fresque

représentait en effet la fille du Ladon poursuivie par Pan.

J’éprouvais toutes les terreurs de la pauvre fugitive, et je cherchais

à me cacher derrière des roseaux fantastiques, pour éviter le monstre à

pieds de bouc.

Romans et contes · 第 52 / 71 题