Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond
peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les
roseaux, à la vaste cheminée de marbre de couleur, aux amples rideaux
de brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.
Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères, d’une
largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de
s’étaler à l’aise, reçurent les hachichins dans leurs bras moelleux et
toujours ouverts.
Une chauffeuse, à l’angle de la cheminée, me faisait des avances, je
m’y établis, et m’abandonnai sans résistance aux effets de la drogue
fantastique.
Au bout de quelques minutes, mes compagnons, les uns après les
autres, disparurent, ne laissant d’autre vestige que leur ombre sur
la muraille, qui l’eut bientôt absorbée;—ainsi les taches brunes que
l’eau fait sur le sable s’évanouissent en séchant.
Et depuis ce temps, comme je n’eus plus la conscience de ce qu’ils
faisaient, il faudra vous contenter pour cette fois du récit de mes
simples impressions personnelles.
La solitude régna dans le salon, étoilé seulement de quelques
clartés douteuses; puis, tout à coup, il me passa un éclair rouge
sous les paupières, une innombrable quantité de bougies s’allumèrent
d’elles-mêmes, et je me sentis baigné par une lumière tiède et
blonde. L’endroit où je me trouvais était bien le même, mais avec la
différence de l’ébauche au tableau; tout était plus grand, plus riche,
plus splendide. La réalité ne servait que de point de départ aux
magnificences de l’hallucination.
Je ne voyais encore personne, et pourtant je devinais la présence d’une
multitude.
J’entendais des frôlements d’étoffes, des craquements d’escarpins, des
voix qui chuchotaient, susurraient, blésaient et zezayaient, des éclats
de rire étouffés, des bruits de pieds de fauteuil et de table. On
tracassait les porcelaines, on ouvrait et l’on refermait les portes; il
se passait quelque chose d’inaccoutumé.
Un personnage énigmatique m’apparut soudainement.
Par où était-il entré? je l’ignore; pourtant sa vue ne me causa
aucune frayeur: il avait un nez recourbé en bec d’oiseau, des yeux
verts entourés de trois cercles bruns, qu’il essuyait fréquemment
avec un immense mouchoir; une haute cravate blanche empesée, dans le
nœud de laquelle était passée une carte de visite où se lisaient
écrits ces mois:—_Daucus-Carota, du Pot d’or_,—étranglait son col
mince, et faisait déborder la peau de ses joues en plis rougeâtres;
un habit noir à basques carrées, d’où pendaient des grappes de
breloques, emprisonnait son corps bombé en poitrine de chapon. Quant
à ses jambes, je dois avouer qu’elles étaient faites d’une racine de
mandragore, bifurquée, noire, rugueuse, pleine de nœuds et de verrues,
qui paraissait avoir été arrachée de frais, car des parcelles de
terre adhéraient encore aux filaments. Ces jambes frétillaient et se
tortillaient avec une activité extraordinaire, et, quand le petit
torse qu’elles soutenaient fut tout à fait vis-à-vis de moi, l’étrange
personnage éclata en sanglots, et, s’essuyant les yeux à tour de bras,
me dit de la voix la plus dolente:
«C’est aujourd’hui qu’il faut mourir de rire!»
Et des larmes grosses comme des pois roulaient sur les ailes de son nez.
«De rire... de rire...» répétèrent comme un écho des chœurs de voix
discordantes et nasillardes.
V