AGAPE.

Le repas était servi d’une manière bizarre et dans toute sorte de

vaisselles extravagantes et pittoresques.

De grands verres de Venise, traversés de spirales laiteuses, des

vidrecomes allemands historiés de blasons, de légendes, des cruches

flamandes en grès émaillé, des flacons à col grêle, encore entourés de

leurs nattes de roseaux, remplaçaient les verres, les bouteilles et les

carafes.

La porcelaine opaque de Louis Lebœuf et la faïence anglaise à fleurs,

ornement des tables bourgeoises, brillaient par leur absence; aucune

assiette n’était pareille, mais chacune avait son mérite particulier;

la Chine, le Japon, la Saxe, comptaient là des échantillons de leurs

plus belles pâtes et de leurs plus riches couleurs: le tout un peu

écorné, un peu fêlé, mais d’un goût exquis.

Les plats étaient, pour la plupart, des émaux de Bernard de Palissy,

ou des faïences de Limoges, et quelquefois le couteau du découpeur

rencontrait, sous les mets réels, un reptile, une grenouille ou un

oiseau en relief. L’anguille mangeable mêlait ses replis à ceux de la

couleuvre moulée.

Un honnête philistin eût éprouvé quelque frayeur à la vue de ces

convives chevelus, barbus, moustachus, ou tondus d’une façon

singulière, brandissant des dagues du seizième siècle, des kriss

malais, des navajas, et courbés sur des nourritures auxquelles les

reflets des lampes vacillantes prêtaient des apparences suspectes.

Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus fervents adeptes

ressentaient les effets de la pâte verte: j’avais, pour ma part,

éprouvé une transposition complète de goût. L’eau que je buvais me

semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait

dans ma bouche en framboise, et réciproquement. Je n’aurais pas

discerné une côtelette d’une pêche.

Mes voisins commençaient à me paraître un peu originaux; ils

ouvraient de grandes prunelles de chat-huant; leur nez s’allongeait

en proboscide; leur bouche s’étendait en ouverture de grelot. Leurs

figures se nuançaient de teintes surnaturelles.

L’un d’eux, face pâle dans une barbe noire, riait aux éclats d’un

spectacle invisible; l’autre faisait d’incroyables efforts pour porter

son verre à ses lèvres, et ses contorsions pour y arriver excitaient

des huées étourdissantes.

Celui-ci, agité de mouvements nerveux, tournait ses pouces avec une

incroyable agilité; celui-là, renversé sur le dos de sa chaise, les

yeux vagues, les bras morts, se laissait couler en voluptueux dans la

mer sans fond de l’anéantissement.

Moi, accoudé sur la table, je considérais tout cela à la clarté d’un

reste de raison qui s’en allait et revenait par instants comme une

veilleuse près de s’éteindre. De sourdes chaleurs me parcouraient les

membres, et la folie, comme une vague qui écume sur une roche et se

retire pour s’élancer de nouveau, atteignait et quittait ma cervelle,

qu’elle finit par envahir tout à fait.

L’hallucination, cet hôte étrange, s’était installée chez moi.

«Au salon, au salon! cria un des convives; n’entendez-vous pas ces

chœurs célestes? Les musiciens sont au pupitre depuis longtemps.»

En effet, une harmonie délicieuse nous arrivait par bouffées à travers

le tumulte de la conversation.

Romans et contes · 第 47 / 71 题