Il existait jadis en Orient un ordre de sectaires redoutables commandé
par un cheik qui prenait le titre de Vieux de la Montagne, ou prince
des Assassins.
Ce Vieux de la Montagne était obéi sans réplique; les Assassins ses
sujets marchaient avec un dévouement absolu à l’exécution de ses
ordres, quels qu’ils fussent; aucun danger ne les arrêtait, même la
mort la plus certaine. Sur un signe de leur chef, ils se précipitaient
du haut d’une tour, ils allaient poignarder un souverain dans son
palais, au milieu de ses gardes.
Par quels artifices le Vieux de la Montagne obtenait-il une abnégation
si complète?
Au moyen d’une drogue merveilleuse dont il possédait la recette, et qui
a la propriété de procurer des hallucinations éblouissantes.
Ceux qui en avaient pris trouvaient, au réveil de leur ivresse, la
vie réelle si triste et si décolorée, qu’ils en faisaient avec joie
le sacrifice pour rentrer au paradis de leurs rêves; car tout homme
tué en accomplissant les ordres du cheik allait au ciel de droit, ou,
s’il échappait, était admis de nouveau à jouir des félicités de la
mystérieuse composition.
Or, la pâte verte dont le docteur venait de nous faire une distribution
était précisément la même que le Vieux de la Montagne ingérait jadis
à ses fanatiques sans qu’ils s’en aperçussent, en leur faisant croire
qu’il tenait à sa disposition le ciel de Mahomet et les houris de trois
nuances,—c’est-à-dire du _hachich_, d’où vient _hachichin_, mangeur de
_hachich_, racine du mot _assassin_, dont l’acception féroce s’explique
parfaitement par les habitudes sanguinaires des affidés du Vieux de la
Montagne.
Assurément, les gens qui m’avaient vu partir de chez moi à l’heure où
les simples mortels prennent leur nourriture ne se doutaient pas que
j’allasse à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en
fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles,
de moyen d’excitation à un cheik imposteur pour pousser des illuminés
à l’assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me
faire soupçonner de cet excès d’orientalisme; j’avais plutôt l’air d’un
neveu qui va dîner chez sa vieille tante que d’un croyant sur le point
de goûter les joies du ciel de Mohammed en compagnie de douze Arabes on
ne peut plus Français.
Avant cette révélation, on vous aurait dit qu’il existait à Paris en
1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des
hachichins dont M. de Hammer n’a pas écrit l’histoire, vous ne l’auriez
pas cru, et cependant rien n’eût été plus vrai,—selon l’habitude des
choses invraisemblables.