Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée
en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour
d’autres, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de
solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux
bras, semble défendre contre les empiétements de la civilisation, car
c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan,
bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu
tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la première
fois.
Quoiqu’il fût à peine six heures, la nuit était noire.
Un brouillard, rendu plus épais encore par le voisinage de la Seine,
estompait tous les objets de sa ouate déchirée et trouée, de loin
en loin, par les auréoles rougeâtres des lanternes et les filets de
lumière échappés des fenêtres éclairées.
Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau
qui réflète une illumination; une bise âcre, chargée de particules
glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux
faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant
aux arches des ponts formaient la basse: il ne manquait à cette soirée
aucune des rudes poésies de l’hiver.
Il était difficile, le long de ce quai désert, dans cette masse de
bâtiments sombres, de distinguer la maison que je cherchais; cependant
mon cocher, en se dressant sur son siége parvint à lire sur une plaque
de marbre le nom à moitié dédoré de l’ancien hôtel, lieu de réunion des
adeptes.
Je soulevai le marteau sculpté, l’usage des sonnettes à bouton de
cuivre n’ayant pas encore pénétré dans ces pays reculés, et j’entendis
plusieurs fois le cordon grincer sans succès; enfin, cédant à une
traction plus vigoureuse, le vieux pène rouillé s’ouvrit, et la porte
aux ais massifs put tourner sur ses gonds.
Derrière une vitre d’une transparence jaunâtre apparut, à mon entrée,
la tête d’une vieille portière ébauchée par le tremblotement d’une
chandelle, un tableau de Skalken tout fait.—La tête me fit une grimace
singulière, et un doigt maigre, s’allongeant hors de la loge, m’indiqua
le chemin.
Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe
toujours, même du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était
entourée de bâtiments d’architecture ancienne à pignons aigus; je me
sentais les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une prairie,
car l’interstice des pavés était rempli d’herbe.
Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier, flamboyant sur
la façade sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de
m’égarer.
Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces immenses escaliers
comme on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une
maison moderne danserait à l’aise.—Une chimère égyptienne dans le
goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait ses pattes sur un
piédestal et tenait une bougie dans ses griffes recourbées en bobèche.
La pente des degrés était douce; les repos et les paliers bien
distribués attestaient le génie du vieil architecte et la vie grandiose
des siècles écoulés;—en montant cette rampe admirable, vêtu de mon
mince frac noir, je sentais que je faisais tache dans l’ensemble et que
j’usurpais un droit qui n’était pas le mien; l’escalier de service eût
été assez bon pour moi.
Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d’œuvre de
l’école italienne et de l’école espagnole, tapissaient les murs, et
tout en haut, dans l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond
mythologique peint à fresque.
J’arrivai à l’étage désigné.
Un tambour de velours d’Utrecht, écrasé et miroité, dont les galons
jaunis et les clous bossués racontaient les longs services, me fit
reconnaître la porte.
Je sonnai; l’on m’ouvrit avec les précautions d’usage, et je me trouvai
dans une grande salle éclairée à son extrémité par quelques lampes. En
entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui
passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme
une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours
la même date.
Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à
moitié de toiles rembrunies ayant le cachet de l’époque; sur le poêle
gigantesque se dressait une statue qu’on eût pu croire dérobée aux
charmilles de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait
une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et qui était
peut-être de lui.
Je m’avançai vers la partie lumineuse de la salle où s’agitaient
autour d’une table plusieurs formes humaines, et dès que la clarté, en
m’atteignant, m’eut fait reconnaître, un vigoureux hurra ébranla les
profondeurs sonores du vieil édifice.
«C’est lui! c’est lui! crièrent en même temps plusieurs voix; qu’on lui
donne sa part!»
Le docteur était debout près d’un buffet sur lequel se trouvait un
plateau chargé de petites soucoupes de porcelaine du Japon. Un morceau
de pâte ou confiture verdâtre, gros à peu près comme le pouce, était
tiré par lui au moyen d’une spatule d’un vase de cristal, et posé, à
côté d’une cuillère de vermeil, sur chaque soucoupe.
La figure du docteur rayonnait d’enthousiasme; ses yeux étincelaient,
ses pommettes se pourpraient de rougeurs, les veines de ses tempes se
dessinaient en saillie, ses narines dilatées aspiraient l’air avec
force.
«Ceci vous sera défalqué sur votre portion de paradis,» me dit-il en me
tendant la dose qui me revenait.
Chacun ayant mangé sa part, l’on servit du café à la manière arabe,
c’est-à-dire avec le marc et sans sucre.
Puis l’on se mit à table.
Cette interversion dans les habitudes culinaires a sans doute surpris
le lecteur; en effet, il n’est guère d’usage de prendre le café avant
la soupe, et ce n’est en général qu’au dessert que se mangent les
confitures. La chose assurément mérite explication.