LE PIED DE MOMIE

J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosités

dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien, si parfaitement

inintelligible pour le reste de la France.

Vous avez sans doute jeté l’œil, à travers le carreau, dans

quelques-unes de ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu’il

est de mode d’acheter des meubles anciens, et que le moindre agent de

change se croit obligé d’avoir sa _chambre moyen âge_.

C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur,

du magasin du tapissier, du laboratoire de l’alchimiste et de l’atelier

du peintre; dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un

prudent demi-jour, ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la

poussière; les toiles d’araignées y sont plus authentiques que les

guipures, et le vieux poirier y est plus jeune que l’acajou arrivé hier

d’Amérique.

Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable

Capharnaüm; tous les siècles et tous les pays semblaient s’y être

donné rendez-vous; une lampe étrusque de terre rouge posait sur une

armoire de Boule, aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments

de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV allongeait nonchalamment

ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de Louis XIII,

aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de

feuillages et de chimères.

Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre

rubané de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots

de la Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe

et de vieux Sèvres encombraient les étagères et les encoignures.

Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d’immenses

plats du Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures

d’or côte à côte avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des

couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.

Des armoires éventrées s’échappaient des cascades de lampas glacé

d’argent, des flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un

oblique rayon de soleil; des portraits de toutes les époques souriaient

à travers leur vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.

Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage

pratiqué entre les piles de meubles, abattant de la main l’essor

hasardeux des basques de mon habit, surveillant mes coudes avec

l’attention inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.

C’était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense,

poli comme un genou, entouré d’une maigre auréole de cheveux blancs

que faisait ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau,

lui donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste,

par le scintillement de deux petits yeux jaunes qui tremblotaient dans

leur orbite comme deux louis d’or sur du vif-argent. La courbure du nez

avait une silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif.

Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en saillie

comme les cordes d’un manche à violon, onglées de griffes semblables à

celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient

un mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains

agitées de tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles

d’acier ou des pinces de homard dès qu’elles soulevaient quelque objet

précieux, une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de cristal

de Bohême; ce vieux drôle avait un air si profondément rabbinique et

cabalistique qu’on l’eût brûlé sur la mine, il y a trois siècles.

«Ne m’achèterez-vous rien aujourd’hui, monsieur? Voilà un kriss

malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures

pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour

arracher les entrailles en retirant le poignard; c’est une arme féroce,

d’un beau caractère et qui ferait très-bien dans votre trophée; cette

épée à deux mains est très-belle, elle est de Josepe de la Hera, et

cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail!

—Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de carnage; je voudrais

une figurine, un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier,

car je ne puis souffrir tous ces bronzes de pacotille que vendent les

papetiers, et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux.»

Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des

bronzes antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de

petites idoles indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade,

incarnation de Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet

usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et des lettres.

J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la

gueule ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain

fort abominable, représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand

j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un fragment de

Vénus antique.

Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au

bronze florentin cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton

vert-de-grisé des bronzes ordinaires qu’on prendrait volontiers pour

des statues en putréfaction: des luisants satinés frissonnaient sur ses

formes rondes et polies par les baisers amoureux de vingt siècles; car

ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage du meilleur temps,

peut-être une fonte de Lysippe!

«Ce pied fera mon affaire, dis-je au marchand, qui me regarda d’un air

ironique et sournois en me tendant l’objet demandé pour que je pusse

l’examiner plus à mon aise.»

Je fus surpris de sa légèreté; ce n’était pas un pied de métal, mais

bien un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant

de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gauffrure

presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts

étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et

transparents comme des agathes; le pouce, un peu séparé, contrariait

heureusement le plan des autres doigts à la manière antique, et lui

donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau; la

plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle

n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact

qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux

tapis de peaux de panthères.

«Ha! ha! vous voulez le pied de la princesse Hermonthis, dit le

marchand avec un ricanement étrange, en fixant sur moi ses yeux

de hibou: ha! ha! ha! pour un serre-papier! idée originale, idée

d’artiste; qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille

adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris, lorsqu’il

faisait creuser une montagne de granit pour y mettre le triple cercueil

peint et doré, tout couvert d’hiéroglyphes avec de belles peintures du

jugement des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-même

le petit marchand singulier.

—Combien me vendrez-vous ce fragment de momie?

—Ah! le plus cher que je pourrai, car c’est un morceau superbe; si

j’avais le pendant, vous ne l’auriez pas à moins de cinq cents francs:

la fille d’un Pharaon, rien n’est plus rare.

—Assurément cela n’est pas commun; mais enfin combien en voulez-vous?

D’abord je vous avertis d’une chose, c’est que je ne possède pour

trésor que cinq louis;—j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis,

mais rien de plus.

«Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et mes tiroirs les

plus intimes, que vous n’y trouveriez pas seulement un misérable tigre

à cinq griffes.

—Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis, c’est bien peu,

très-peu en vérité, un pied authentique, dit le marchand en hochant la

tête et en imprimant à ses prunelles un mouvement rotatoire.

«Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe par dessus le marché,

ajouta-t-il en le roulant dans un vieux lambeau de damas très-beau,

damas véritable, damas des Indes, qui n’a jamais été reteint; c’est

fort, c’est moelleux,» marmottait-il en promenant ses doigts sur le

tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale qui lui faisait

vanter un objet de si peu de valeur qu’il le jugeait lui-même digne

d’être donné.

Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière moyen âge pendant

à sa ceinture, en répétant:

«Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-papier!»

Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il me dit avec une

voix stridente comme le miaulement d’un chat qui vient d’avaler une

arête:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content, il aimait sa fille, ce cher

homme.

—Vous en parlez comme si vous étiez son contemporain; quoique vieux,

vous ne remontez cependant pas aux pyramides d’Égypte, lui répondis-je

en riant du seuil de la boutique.»

Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.

Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied de la divine

princesse Hermonthis sur une liasse de papier, ébauche de vers,

mosaïque indéchiffrable de ratures: articles commencés, lettres

oubliées et mises à la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent

aux gens distraits; l’effet était charmant, bizarre et romantique.

Très-satisfait de cet embellissement, je descendis dans la rue, et

j’allai me promener avec la gravité convenable et la fierté d’un homme

qui a sur tous les passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de

posséder un morceau de la princesse Hermonthis, fille de Pharaon.

Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne possédaient pas,

comme moi, un serre-papier aussi notoirement égyptien; et la vraie

occupation d’un homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie sur

son bureau.

Heureusement la rencontre de quelques amis vint me distraire de mon

engouement de récent acquéreur; je m’en allai dîner avec eux, car il

m’eût été difficile de dîner avec moi.

Quand je revins le soir, le cerveau marbré de quelques veines de

gris de perle, une vague bouffée de parfum oriental me chatouilla

délicatement l’appareil olfactif; la chaleur de la chambre avait

attiédi le natrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les

_paraschites_ inciseurs de cadavres avaient baigné le corps de la

princesse; c’était un parfum doux quoique pénétrant, un parfum que

quatre mille ans n’avaient pu faire évaporer.

Le rêve de l’Égypte était l’éternité: ses odeurs ont la solidité du

granit, et durent autant.

Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil;

pendant une heure ou deux tout resta opaque, l’oubli et le néant

m’inondaient de leurs vagues sombres.

Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes

commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux.

Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma chambre telle qu’elle

était effectivement: j’aurais pu me croire éveillé, mais une vague

perception me disait que je dormais et qu’il allait se passer quelque

chose de bizarre.

L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et je sentais un léger

mal de tête que j’attribuais fort raisonnablement à quelques verres

de vin de Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et à nos

succès futurs.

Je regardais dans ma chambre avec un sentiment d’attente que rien ne

justifiait; les meubles étaient parfaitement en place, la lampe brûlait

sur la console, doucement estampée par la blancheur laiteuse de son

globe de cristal dépoli; les aquarelles miroitaient sous leur verre de

Bohême; les rideaux pendaient languissamment: tout avait l’air endormi

et tranquille.

Cependant, au bout de quelques instants, cet intérieur si calme parut

se troubler, les boiseries craquaient furtivement; la bûche enfouie

sous la cendre lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques

des patères semblaient des yeux de métal attentifs comme moi aux choses

qui allaient se passer.

Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle j’avais posé le

pied de la princesse Hermonthis.

Au lieu d’être immobile comme il convient à un pied embaumé depuis

quatre mille ans, il s’agitait, se contractait et sautillait sur les

papiers comme une grenouille effarée: on l’aurait cru en contact avec

une pile voltaïque; j’entendais fort distinctement le bruit sec que

produisait son petit talon, dur comme un sabot de gazelle.

J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant les serre-papiers

sédentaires et trouvant peu naturel de voir les pieds se promener sans

jambes, et je commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait fort

à de la frayeur.

Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes rideaux, et j’entendis un

piétinement comme d’une personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois

avouer que j’eus chaud et froid alternativement; que je sentis un vent

inconnu me souffler dans le dos, et que mes cheveux firent sauter, en

se redressant, ma coiffure de nuit à deux ou trois pas.

Les rideaux s’entr’ouvrirent, et je vis s’avancer la figure la plus

étrange qu’on puisse imaginer.

C’était une jeune fille, café au lait très-foncé, comme la bayadère

Amani, d’une beauté parfaite et rappelant le type égyptien le plus pur;

elle avait des yeux taillés en amande avec des coins relevés et des

sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son nez était d’une

coupe délicate, presque grecque pour la finesse, et l’on aurait pu la

prendre pour une statue de bronze de Corinthe, si la proéminence des

pommettes et l’épanouissement un peu africain de la bouche n’eussent

fait reconnaître, à n’en pas douter, la race hiéroglyphique des bords

du Nil.

Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux des très-jeunes

filles, étaient cerclés d’espèces d’emprises de métal et de tours

de verroterie; ses cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa

poitrine pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept branches

faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des âmes; une plaque d’or

scintillait à son front, et quelques traces de fard perçaient sous les

teintes de cuivre de ses joues.

Quant à son costume il était très-étrange.

Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes noirs

et rouges, empesés de bitume et qui semblaient appartenir à une momie

fraîchement démaillottée.

Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les rêves, j’entendis

la voix fausse et enrouée du marchand de bric-à-brac, qui répétait,

comme un refrain monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique

avec une intonation si énigmatique:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content; il aimait beaucoup sa fille, ce

cher homme.»

Particularité étrange et qui ne me rassura guère, l’apparition n’avait

qu’un seul pied, l’autre jambe était rompue à la cheville.

Elle se dirigea vers la table où le pied de momie s’agitait et

frétillait avec un redoublement de vitesse. Arrivée là, elle s’appuya

sur le rebord, et je vis une larme germer et perler dans ses yeux.

Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa pensée: elle

regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de

tristesse coquette d’une grâce infinie; mais le pied sautait et courait

çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.

Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir, mais elle n’y

réussit pas.

Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et son pied, qui

paraissait doué d’une vie à part, un dialogue très-bizarre dans un

cophte très-ancien, tel qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine

de siècles, dans les syringes du pays de Ser: heureusement que cette

nuit-là je savais le cophte en perfection.

La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix doux et vibrant comme

une clochette de cristal:

«Eh bien! mon cher petit pied, vous me fuyez toujours, j’avais pourtant

bien soin de vous. Je vous baignais d’eau parfumée, dans un bassin

d’albâtre; je polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée

d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des pinces d’or et

polis avec de la dent d’hippopotame; j’avais soin de choisir pour

vous des thabebs brodés et peints à pointes recourbées, qui faisaient

l’envie de toutes les jeunes filles de l’Égypte; vous aviez à votre

orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous portiez un

des corps les plus légers que puisse souhaiter un pied paresseux.»

Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin:

«Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai été acheté et

payé; le vieux marchand savait bien ce qu’il faisait, il vous en veut

toujours d’avoir refusé de l’épouser: c’est un tour qu’il vous a joué.

«L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le puits souterrain de

la nécropole de Thèbes était envoyé par lui, il voulait vous empêcher

d’aller à la réunion des peuples ténébreux, dans les cités inférieures.

Avez-vous cinq pièces d’or pour me racheter?

—Hélas! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes bourses d’or et

d’argent, tout m’a été volé, répondit la princesse Hermonthis avec un

soupir.

—Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le

pied de personne: bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a

coûté, je vous le rends de bonne grâce; je serais désespéré de rendre

boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.»

Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour qui dut

surprendre la belle Égyptienne.

Elle tourna vers moi un regard chargé de reconnaissance, et ses yeux

s’illuminèrent de lueurs bleuâtres.

Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire, comme une femme

qui va mettre son brodequin, et l’ajusta à sa jambe avec beaucoup

d’adresse.

Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas dans la chambre,

comme pour s’assurer qu’elle n’était réellement plus boiteuse.

«Ah! comme mon père va être content, lui qui était si désolé de ma

mutilation, et qui avait, dès le jour de ma naissance, mis un peuple

tout entier à l’ouvrage pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût

me conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes doivent être

pesées dans les balances de l’Amenthi.

«Venez avec moi chez mon père, il vous recevra bien, vous m’avez rendu

mon pied.»

Je trouvai cette proposition toute naturelle; j’endossai une robe de

chambre à grands ramages, qui me donnait un air très-pharaonesque; je

chaussai à la hâte des babouches turques, et je dis à la princesse

Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.

Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la petite figurine de

pâte verte et la posa sur les feuilles éparses qui couvraient la table.

«Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je remplace votre

serre-papier.»

Elle me tendit sa main, qui était douce et froide comme une peau de

couleuvre, et nous partîmes.

Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans

un milieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées

passaient à droite et à gauche.

Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.

Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des

pylônes, des rampes côtoyées de sphynx se dessinèrent à l’horizon.

Nous étions arrivés.

La princesse me conduisit devant une montagne de granit rose, où se

trouvait une ouverture étroite et basse qu’il eût été difficile de

distinguer des fissures de la pierre si deux stèles bariolées de

sculptures ne l’eussent fait reconnaître.

Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher devant moi.

C’étaient des corridors taillés dans le roc vif; les murs, couverts

de panneaux d’hiéroglyphes et de processions allégoriques, avaient

dû occuper des milliers de bras pendant, des milliers d’années; ces

corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à des chambres

carrées, au milieu desquelles étaient pratiqués des puits, où nous

descendions au moyen de crampons ou d’escaliers en spirale; ces puits

nous conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient d’autres

corridors également bigarrés d’éperviers, de serpents roulés en cercle,

de tau, de pedum, de bari mystiques, prodigieux travail que nul œil

vivant ne devait voir, interminables légendes de granit que les morts

avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.

Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si

démesurée, que l’on ne pouvait en apercevoir les bornes; à perte de

vue s’étendaient des files de colonnes monstrueuses entre lesquelles

tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune: ces points brillants

révélaient des profondeurs incalculables.

La princesse Hermonthis me tenait toujours par la main et saluait

gracieusement les momies de sa connaissance.

Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour crépusculaire, et commençaient

à discerner les objets.

Je vis, assis sur des trônes, les rois des races souterraines:

c’étaient de grands vieillards secs, ridés, parcheminés, noirs de

naphte et de bitume, coiffés de pschents d’or, bardés de pectoraux et

de hausse-cols, constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité

de sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des siècles:

derrière eux, leurs peuples embaumés se tenaient debout dans les

poses roides et contraintes de l’art égyptien, gardant éternellement

l’attitude prescrite par le codex hiératique; derrière les peuples

miaulaient, battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et

les crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux encore par leur

emmaillotage de bandelettes.

Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès, Psammetichus,

Sésostris, Amenoteph; tous les noirs dominateurs des pyramides et

des syringes; sur une estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos

et Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal Caïn, qui le

précéda.

La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé qu’elle avait déjà

fait sept fois le tour de la table de granit sur laquelle il s’appuyait

tout rêveur et tout somnolent.

Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le brouillard des

éternités, je distinguais vaguement les soixante-douze rois préadamites

avec leurs soixante-douze peuples à jamais disparus.

Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de ce spectacle

vertigineux, la princesse Hermonthis me présenta au Pharaon son père,

qui me fit un signe de tête fort majestueux.

«J’ai retrouvé mon pied! j’ai retrouvé mon pied! criait la princesse en

frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec tous les signes

d’une joie folle, c’est monsieur qui me l’a rendu.»

Les races de Kemé, les races de Nahasi, toutes les nations noires,

bronzées, cuivrées, répétaient en chœur:

«La princesse Hermonthis a retrouvé son pied!»

Xixouthros lui-même s’en émut:

Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts dans sa moustache,

et laissa tomber sur moi son regard chargé de siècles.

«Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du Soleil et de la

Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit le Pharaon en étendant vers

moi son sceptre terminé par une fleur de lotus.

«Que veux-tu pour ta récompense?»

Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît

impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis: la main pour le pied

me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût.

Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre, surpris de ma

plaisanterie et de ma demande.

«De quel pays es-tu et quel est ton âge?

—Je suis Français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable Pharaon.

—Vingt-sept ans! et il veut épouser la princesse Hermonthis, qui a

trente siècles! s’écrièrent à la fois tous les trônes et tous les

cercles des nations.»

Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête inconvenante.

«Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le vieux roi, je

t’accorderais bien volontiers la princesse; mais la disproportion est

trop forte, et puis il faut à nos filles des maris qui durent, vous ne

savez plus vous conserver: les derniers qu’on a apportés il y a quinze

siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre; regarde, ma

chair est dure comme du basalte, mes os sont des barres d’acier.

«J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps et la figure que

j’avais de mon vivant; ma fille Hermonthis durera plus qu’une statue de

bronze.

«Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta poussière, et Isis

elle-même, qui sut retrouver les morceaux d’Osiris, serait embarrassée

de recomposer ton être.

«Regarde comme je suis vigoureux encore et comme mes bras tiennent

bien,» dit-il en me secouant la main à l’anglaise, de manière à me

couper les doigts avec mes bagues.

Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon ami Alfred qui

me tirait par le bras et me secouait pour me faire lever.

«Ah çà! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter au milieu de la rue

et te tirer un feu d’artifice aux oreilles?

«Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que tu m’avais promis

de venir me prendre pour aller voir les tableaux espagnols de M. Aguado?

—Mon Dieu! je n’y pensais plus, répondis-je en m’habillant; nous

allons y aller: j’ai la permission ici sur mon bureau.»

Je m’avançai effectivement pour la prendre; mais jugez de mon

étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la

veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la

princesse Hermonthis!

Romans et contes · 第 40 / 71 题