M. d’Aspremont rompit le cachet et lut ce qui suit:

«Est-ce que vous me boudez, Paul?—Vous n’êtes pas venu hier soir,

et votre sorbet au citron s’est fondu mélancoliquement sur la

table. Jusqu’à neuf heures j’ai eu l’oreille aux aguets, cherchant

à distinguer le bruit des roues de votre voiture à travers le chant

obstiné des grillons et les ronflements des tambours de basque; alors

il a fallu perdre tout espoir, et j’ai querellé le commodore. Admirez

comme les femmes sont justes!—Pulcinella avec son nez noir, don

Limon et donna Pangrazia ont donc bien du charme pour vous? car je

sais par ma police que vous avez passé votre soirée à San-Carlino.

De ces prétendues lettres importantes, vous n’en avez pas écrit une

seule. Pourquoi ne pas avouer tout bonnement et tout bêtement que vous

êtes jaloux du comte Altavilla? Je vous croyais plus orgueilleux,

et cette modestie de votre part me touche.—N’ayez aucune crainte,

M. d’Altavilla est trop beau, et je n’ai pas le goût des Apollons

à breloques. Je devrais afficher à votre endroit un mépris superbe

et vous dire que je ne me suis pas aperçue de votre absence; mais

la vérité est que j’ai trouvé le temps fort long, que j’étais de

très-mauvaise humeur, très-nerveuse, et que j’ai manqué de battre Vicè

qui riait comme une folle—je ne sais pourquoi, par exemple. A. W.»

Cette lettre enjouée et moqueuse ramena tout à fait les idées de Paul

aux sentiments de la vie réelle. Il s’habilla, ordonna de faire avancer

la voiture, et bientôt le voltairien Scazziga fit claquer son fouet

incrédule aux oreilles de ses bêtes qui se lancèrent au galop sur le

pavé de lave, à travers la foule toujours compacte sur le quai de

Santa-Lucia.

«Scazziga, quelle mouche vous pique? vous allez causer quelque

malheur!» s’écria M. d’Aspremont. Le cocher se retourna vivement pour

répondre, et le regard irrité de Paul l’atteignit en plein visage.—Une

pierre qu’il n’avait pas vue souleva une des roues de devant, et il

tomba de son siége par la violence du heurt, mais sans lâcher ses

rênes.—Agile comme un singe, il remonta d’un saut à sa place, ayant

au front une bosse grosse comme un œuf de poule.

«Du diable si je me retourne maintenant quand tu me

parleras!—grommela-t-il entre ses dents. Timberio, Falsacappa et

Gelsomina avaient raison,—c’est un jettatore! Demain, j’achèterai une

paire de cornes. Si ça ne peut pas faire de bien, ça ne peut pas faire

de mal.»

Ce petit incident fut désagréable à Paul; il le ramenait dans le cercle

magique dont il voulait sortir: une pierre se trouve tous les jours

sous la roue d’une voiture, un cocher maladroit se laisse choir de son

siége—rien n’est plus simple et plus vulgaire. Cependant l’_effet_

avait suivi la _cause_ de si près, la chute de Scazziga coïncidait si

justement avec le _regard_ qu’il lui avait lancé, que ses appréhensions

lui revinrent:

«J’ai bien envie, se dit-il, de quitter dès demain ce pays extravagant,

où je sens ma cervelle ballotter dans mon crâne comme une noisette

sèche dans sa coquille. Mais si je confiais mes craintes à miss Ward,

elle en rirait, et le climat de Naples est favorable à sa santé.—Sa

santé! mais elle se portait bien avant de me connaître! Jamais ce nid

de cygnes balancé sur les eaux, qu’on nomme l’Angleterre, n’avait

produit une enfant plus blanche et plus rose! La vie éclatait dans

ses yeux pleins de lumière, s’épanouissait sur ses joues fraîches et

satinées; un sang riche et pur courait en veines bleues sous sa peau

transparente; on sentait à travers sa beauté une force gracieuse!

Comme sous mon regard elle a pâli, maigri, changé! comme ses mains

délicates devenaient fluettes! Comme ses yeux si vifs s’entouraient

de pénombres attendries! On eût dit que la consomption lui posait ses

doigts osseux sur l’épaule.—En mon absence, elle a bien vite repris

ses vives couleurs; le souffle joue librement dans sa poitrine que le

médecin interrogeait avec crainte; délivrée de mon influence funeste,

elle vivrait de longs jours.—N’est-ce pas moi qui la tue?—L’autre

soir, n’a-t-elle pas éprouvé, pendant que j’étais là, une souffrance si

aiguë, que ses joues se sont décolorées comme au souffle froid de la

mort?—Ne lui fais-je pas la jettatura sans le vouloir?—Mais peut-être

aussi n’y a-t-il là rien que de naturel.—Beaucoup de jeunes Anglaises

ont des prédispositions aux maladies de poitrine.»

Ces pensées occupèrent Paul d’Aspremont pendant la route. Lorsqu’il se

présenta sur la terrasse, séjour habituel de miss Ward et du commodore,

les immenses cornes des bœufs de Sicile, présent du comte d’Altavilla,

recourbaient leurs croissants jaspés à l’endroit le plus en vue. Voyant

que Paul les remarquait, le commodore devint bleu: ce qui était sa

manière de rougir, car, moins délicat que sa nièce, il avait reçu les

confidences de Vicè...

Alicia, avec un geste de parfait dédain, fit signe à la servante

d’emporter les cornes et fixa sur Paul son bel œil plein d’amour, de

courage et de foi.

«Laissez-les à leur place, dit Paul à Vicè; elles sont fort belles.»

Romans et contes · 第 27 / 71 题